CHAPITRE PREMIER
La conscience morale, avons-nous dit, implique deux sortes d'éléments: les uns objectifs, les autres subjectifs. Par éléments objectifs nous entendons ceux qu'on doit retrouver les mêmes chez tous les hommes, en vertu de la nature qui leur est commune à tous. Au contraire, nous réservons le nom d'éléments subjectifs à ceux qui. sur ce fonds primitif et commun de la moralité humaine, domient à la conscience d un chacun sa physionomie propre, originale, et permettent d'expliquer la variété quasi infinie des cas de conscience. Ainsi, tous les hommes viennent au monde avec une aptitude radicale à connaître les lois qui commandent et règlent leur activité dans la poursuite du bien humain, et une certaine tendance naturelle
à se soumettre à leurs exigences. La généralité même de cette aptitude intellectuelle et de cette tendance appétitive en fait des éléments objectifs, encore qu'ils soient inhérents aux sujets humains. Au contraire, l'hérédité, l'éducation, le milieu familial ou social, le tempérament, le sexe, l'âge sont des éléments d'ordre subjectif, parce que leur influence, dans la formation de Ja conscience, se modifie, d'un individu à l'autre, et n'est pas soumise aux mêmes lois.
Cela étant, nous envisagerons le problème de V éducation de la conscience à un double point de vue. Nous parlerons d'abord de son éducation objective, puis de son éducation subjective.
Science et conscience.
La conscience morale — telle que nous l'avons définie — se confond avec le jugement pratique que personnellement nous portons, au moment d'agir, sur notre propre action en vertu de la connaissance naturelle ou réfléchie que nous pouvons avoir des lois
qui régissent notre activité d'homme^ et du sentiment inné ou acquis, qui nous pousse à agir de la sorte. Cette définition nous montre que la conscience morale, si elle suppose la science morale, ne s'identifie pas avec elle. 11 semble bien que ce soit là une vérité incontestable. Cependant aucune n'a été plus contestée au cours des siècles.
Socrate soutenait déjà que la conscience morale ne fait qu'un avec la science morale; que le bien, dès qu'il est connu, s'impose à notre volonté; que c'est assez de connaître ce qui nous convient le mieux pour le mettre en pratique. Par suite « toute vertu est une » science; le méchant ne fait pas vraiment » ce qu'il veut, quoiqu'il fasse ce qui lui » semble bon; la sagesse ne se sépare pas » de la sage conduite. » Platon admettait également que la science véritable du bien en entraîne la pratique; que «le meilleur» nous détermine nécessairement, et que, pratiquement, la vertu se confond avec cette détermination nécessaire de notre volonté par « le meilleur » à réaliser. Depuis lors, cette doctrine a été présentée sous des formes multiples; mais, dans son fonds, elle n'a point varié. Aujourd'hui encore, elle est fort
en faveur chez nous où ï instruction obligatoire est considérée comme l'élément essentiel de r éducation morale.
Qu'y a-t-il de vrai ou de faux dans cette tliéorie? La vérité est que l'idée, comme la sensation, incline à l'acte correspondant. Les physiologistes cfui se sont occupés spécialement de cette question, sont arrivés à la conclusion que nous venons d énoncer, en parcourant l'écliclie psychologique depuis la catalepsie jusqu à létat normal, et en constatfmt que l'idée — sensation ou pensée — quelle que soit sa provenance, provoque înfailliblement l'acte, dès qu'elle ne rencontre pas d'obstacles (1).
1 . Pjerre .1 anet : L'A utomatisine psiichologique. Paris, Alcau, 11*1)3. — NérroHes et idées fixes. Alcan. Les Névroses. Paris. Eiiiest Flammarion. lUOO.
DMtRasset: Leçons de cl hiique Médicale, recueillies par le d' Vedel. Montpellier. 1896. 3'"^ série.
Ch. RicHET : Dictionnaire de physiologie. Paris, Alcan, 1897.
HoEFFDiNG : Esquisse d'une psychologie fondée sur V expérience; trad. Poitevin : Paris, Alcan, 1903 ; 2™^ édit.
D' Dubois : Les psychonévroses et leur traitement moral, Paris, Masson, ] 904. — De V influence de V esprit sur le corps, Berne, Franke, 1904. 4'"« édit.
Bernheim : De la suggestion; — et Leçons cliniques sur l'hystérie et l'hypnotisme.
ilATJRY : Le sommeil et les rêves (etc.).
Mais est-ce que Tidée incline à l'acte correspondant de la même manière, ou plutôt
au même degré chez tous les hommes normaux? Non, cela dépend de la nature de Vidée, et de Vimpressionnabilité du sujet.
Pour le comprendre, rappelons-nous que nous sommes pétris d'esprit et de matière, et que jamais l'esprit n'exerce son activité sans recouru' à la matière. Nos idées nous viennent des sens, et elles ne se présentent pas à notre esprit sans être comme soudées à une sensation. En outre, une force intérieure nous porte spontanément Vers le bien sensible ou spirituel que nos sensations ou nos idées nous représentent, force fatcde, lorsque la sensation occupe seule le champ de notre conscience, et n'est entravée par aucun obstacle — force libre, lorsque l'idée, quoique liée à la sensation, ne nous apporte pas un bien susceptible de combler notre besoin de bonheur absolu, où cette force prend sa source.
Dès lors, la difficulté des rapports de la science morale avec la conscience morale se ramène à ceci: Nos idées,, quelles quelles soient, ont-elles par elles-mêmes le pouvoir de déclancher infailliblement l'acte corres-
pondant; une idée morale emporte-t-elle avec elle, du fait de son apparition à l'horizon de notre esprit, le déclanchement de l'acte moral? Et si non, d'où vient cependant que certaines idées sont plus propres que d'autres à exciter notre activité, à nous faire agir dans le sens qu'elles nous indiquent?
Certains partisans du déterminisme de la pensée soutiennent, eux aussi, que l'acte pensé s'accomplit nécessairement, inéluctablement, si rien ne vient entraver sa marche. Mais ils se font de ces entraves possibles une conception toute particulière.
« Ce qui ai'rête l'acte pensé], écrit Tun » d'eux, ou le fait changer de direction, ce » n'est pas une force que nous mettons en » jeu, une volonté ; c'est Tapparition dans le » champ de la conscience, par la voie des » associations d'idées, d'ime représentation » mentale contraire. Une lutte s'établit, sous » nos yeux, entre les deux adversaù^es. Nous » avons bien le sentiment qu'il nous appar- » tient de décerner le prix, mais nous ou- » blions que dans ce jugement nous appor- » tons notre caractère, nos préventions, que » c'est, en mi mot, avec notre tête que nous » jugeons et que ce n'est pas nous qui l'avons
» faite. Nous choisissons parmi les idées, » comme nous choisissons un chapeau, c'est- » à-dire sans y être forcés par les autres, » mais guidés par notre goût... Le fait, sur- » tout, facilement constatable, c'est que nos » actes sont déterminés par les mobiles de » la sensibilité ou par les motifs de l'intelli- » gence. C'est à ceux qui admettent encore » autre chose chez F homme de démontrer » qu'il cèle dans son âme, des idées morales » ne provenant ni de Thérédité, ni de l'édu- » cation (1). »
Je crois avoir déjà démontré que l'hérédité et l'éducation ne rendent pas compte à elles seules des faits de conscience, mais qu'il faut creuser plus avant clans la nature humaine, pour y découvrir la source d'oii jaillissent en nous les idées morales primitives. De ces idées-là, je parlerai prochainement, et j'essaierai d'indiquer à quel titre elles s'imposent à notre activité, et l'attitude que nous devons prendre à leur égard. ,Mais, dès maintenant, qu'il me soit permis de protester contre une théorie d'apparence scien-
1. D'' Paul Dubois : L'éducation de soi-même. Masson et C'^ Éditeurs, Pari.s, 1909, 2"'« édit.
tifique qui, négligeant, sans pouf cela le nier, ni l'expliquer, le sentiment général que les hommes ont de leur liberté, admet que nos idées, quelles qu'elles soient, en vertu de la simple loi d'association, nous provoquent fatalement à l'action.
Que nos idées nous inclinent à agir, encore un coup c'est indéniable. Mais pourquoi, et dans quelle mesure, voilà la vraie question à résoudre. Or, je crois que toutes les solutions phj^siologistes et psycho-physiologistes sont, sinon erronées, du moins superficielles, et, en tout cas, insuffisantes.
La seule solution satisfaisante tient dans l'admission d'une force appétitive correspondant à l'idée et à la sensation: volonté libre en face de l'idée; appétit fatal en face d'une sensation. — Et comme toutes nos idées sont mélangées de sensations, que nous ne pouvons rien penser sans recourir à des images sensibles; comme d'autre part aucune sensation n'est donnée sans un déclanchement fatal de l'appétit sensible, il s'en suit que toute idée provoque en nous fatalement nne poussée de cet appétit vers l'acte coiTespondant. Cette poussée n'est pas toujours de nature à entraîner la volonté; elle
n'aliène pas notre liberté. Mais la volonté, excitée par elle, est davantage portée à produire l'acte que l'idée lui suggère.
Il s'en suit deux choses importantes que voici : Entretenons en nous des idées conformes aux actes que nous devons et voulons produire, puisqu'elles nous y inclinent; ensuite, organisons notre sensibilité en conséquence, de façon à leur insuffler la vie, la chaleur, et, par là-même, rendre plus facile la tâche de la volonté dans la conduite quotidienne. Car une volonté bien inspirée par des idées élevées et excitée par l'entraînement parallèle de lappétit sensible, ne peut que réaliser les actes vers lesquels elle se sent portée (1). Ainsi s'établiro'nt les rapî ports normaux de la science morale avec la \' conscience morale. Car la science morale n est autre chose que l'ensemble des idées jles plus hautes, destinées par nature à réiîgler notre activité d'homme. Par contre, la ii conscience morale a pour objet d'appliquer ,à chacun de nos actes, sous la poussée de la
1. Eymieu a.: Le Gouvernement de soi-même, Paris, Colin. 1908, O""*^ édit. — Nous recommandons instamment la lecture de cet ouvrage à tous les jeimes gens soucieux de se renseigner sur les conditions psychologiques de la conduite morale.
volonté rectifiée et libre, les idées que lui fournit la science morale. Et l'éducation de la conscience doit aboutir à la création de celte synthèse vivante qu'est la conscience morale, en développant d'uue part autant que possible l'objet de la science morale; et d'autre part, en organisant la liberté en fonction de cet objet ou de ces idées, et du sujet humain où ces idées doivent s'incarner et prendre vie.
La science morale et la pratique.
La science morale, comme science, n'est que la coordination, par rintelligence spéculative, des principes généraux abstraits de l'expérience. A vrai dire, la volonté n'entre pour rien dans son organisation intrinsèque, dans ses éléments constitutifs. C'est seulement lorsqu'il s'agit d'appliquer ces principes à la réalité morale ambiante, pour la régler, qu'est requise la purification du vouloir, et qu'il faut aller au bien avec toute son âme.
Le sage entre en possession de la science morale uniquement en opérant ce mouve-
ment d'ascension intellectuelle, qui va des phénomènes moraux passagers, des faits de conscience mobiles, aux lois morales immuables. Et lorsqu'il lui aiTive de redescendre des lois aux phénomènes, de rejoindre la réalité morale, si sa volonté fait un écart^ si son intention ne reste pas pure, ou sa conscience attentive au bien à réaliser, s il pèche en un mot, il ne perdra pas pour autant sa science morale. L'idéal du sage est sans doute d'établir Iharmonie entre le monde de la spéculation et celui de la pratique; mais l'existence du premier n'est pas subordonnée à celle du second, la sagesse ne se confond pas avec la sage conduite. On ne perd pas la science du devoir en cessant de le pratiquer, pas plus qu'on ne pratique le devoir du fait qu'on en acquiert la claire vue.
De cette analyse, il ressort que la conscience morale, si elle requiert la science morale, ne se confond pas avec elle. La connaissance du devoir est d'uiie grande ressource pour l'éducation de la conscience. Mais c'est à la condition, comme j y ai insisté beaucoup jadis, que l'idée-lumière du devoir devienne une idée-force; que le bien humain soit non seulement connu, mais voulu. Or, sur ce
point, la nature ellermême y a pourvu. La loi morale, dès qu'elle se présente à notre esprit, trouve un écho dans notre volonté. Naturellement nous sommes portés à aimer et à réaliser le l3ien qui se présente à nous comme le complément, la perfection de notre nature, et, si aucun obstacle n'intenenait entre la présentation objective de l'idéal moral et sa réalisation pratique, nous ne serions pas capables de résister à son attrait,.
Malheureusement les obstacles sont multiples. Si la raison a ses lois d'activité qui séduisent la volonté, la sensibilité a aussi les siennes qui ont leur éducation. L'appétit animal tend de lui-même à contrebalancer l'appérit rationnel. La lutte pour la vie morale s engage entre ces deux forces contraires, et c'est à la conscience morale d'assurer la victoire de la raison sur la sensibilité, de l'homme sur la bête. Comment y parviendrat-elle? C'est ce qu'il nous faudra expliquer par la suite. D'un mot voici la mai'che à suivre. D'une part s'appliquer à bien connaître son devoir, à metti-e en relief la beauté et la richesse des idées morales, de façon y à provoquer à leur égai'd l'amour de la volonté. Puis lier ces idées-forces à des sensa-
lions vives, les incarner dans des systèmes de représentations et d'appétitions sensibles qui nous remuent jusqu'au tréfonds de l'être, et engagent nos intérêts les plus cliers. 'L'éducation de la conscience morale, comme celle du caractère, mais à un autre point de vue, consiste donc finalement à philosopher avec les passions, à mettre la sensibilité au semdce de Tidéal, à organiser sa liberté de façon à fortifier 1 amour volontaire du bien, par l'entraînement spontané de l'appétit sensible. Alors la science morale n est plus seulement une connaissance abstraite des lois morales, indépendante;, comme science, de la rectification de la volonté, de la pureté d'intention. Mais on ne pai'vient au contraire à l'acquisition pleine et entière de la science morale, que par la pui'ification du vouloir. Il faut sans doute continuer d'aller au bien avec son intelligence, de façon à discerner ce qui nous convient le mieux; mais il y faut aller encore et sui'tout avec toute son âme.
« Le sage s'exerce chaque jour à suppor- » ter le chaud et le froid, la faim et la soif, » l'insomnie et la fatigue; il combat la mol- » lesse par le travail et la gymnastique; il
VA
» résiste aux désirs que lui suggère 1 ainour(l), » il apprend de plus en plus à se contenter » de peu, persuadé que la divinité n'a besoin » de rien, et que moins on a de besoin, plus » on se rapproche délie (2). 11 tient à cœur » de refuser et les charges, et les honneurs » qu'il ne se sent pas capable de supporter » avec dignité (3). Grâce à cette discipline in- » térieure, il rend sa sensibilité de plus en » plus malléable; il finit à la longue par la » gouverner comme il l'entend (4). »
Ainsi envisagée, la thèse de la science adéquate à la vertu n'est plus paradoxale. Si, à force de discipline intérieure, no'us parvenons à nous libérer de la tyrannie des passions, et même à les utiliser en les soudant aux idées morales, nous devenons les plus libres des hommes.
Notre conscience morale ne fait plus qu un avec la science morale. D'abstraite qu'elle est par nature, celle-ci devient expérimentale. Et cest précisément à quoi doit tendre et aboutir l'éducation de la conscience.