Montesquieu : De Vesjirit des lois, L. I, ch
qui régit, dans ses grandes lignes, l'activité foncière de l'homme.
En sa qualité de loi morale, elle n'est pas seulement indicative^ mais impérative. C'est ime loi pratique, un commandement, non une simple formule. Elle oblige absoluent, mais l'obligation qu'elle comporte, n'est pas d'ordre physique. « On pourrait comparer » la nécessité phj-sique à une barrière ri- » gide de fer ou de bois; tant qu'elle subsiste, » vous ne pouvez la forcer, si vous passez » outre, c'est qu'elle est abattue ou brisée. » Le devoir, l'obligation morale, c'est une », barrière aussi, mais Ime barrière éthérée; » vous pouvez la traverser comme on tra- » verse un rayon de soleil. La ligue éclatante » nous trace nettement la limite qu'il ne faut » pas franchir; si vous la violez, elle vous » laisse passer, mais derrière vous elle se re- » ferme et continue de marquer, entre le bien » et le mal, une frontière de lumière (1). »
Telle est bien la loi naturelle, dont toutes les autres lois dérivent, en lui empruntant de son éclat et de sa force.
1. d'HuLST : Conférences de Notre-Dame : 4' Conf. Paris, Pouesielgue, 1903.
Il est vrai, toute loi morale, pour avoir force de loi, doit s'accorder avec les exigences de la nature. Cependant on réserve le nom expressif de loi naturelle aux lois qui règlent, dans l'homme, les manifestations essentielles de son activité, les besoins primordiaux auxquels il oliéit dans la poursuite du bien raisonnable.
Ainsi que nous l'avons établi dans notre première partie, les jugements moraux que les hommes portent sur les faits de conscience, les sentiments qui accompagnent ces jugements, n'ont leur explication définitive que d'un point de vue téléologique. L'homme doit agir conformément à sa nature. Son action ne peut refléter que son être, et puisque, par nature, il est raisonnable, toutes ses tendances, toutes ses pensées, tous ses actes, doivent être marqués au coin de la raison. Voici réduite à ses éléments les plus simples, à sa formule la plus générale, la loi naturelle: Partout et toujours l'individu humain quel qu'il soit doit vivre raisonnablement. Et pour peu que nous y réfléchissions, nous voyons aussitôt s'ouvrir devant nos yeux les perspectives lumineuses qui, à partir de ce premier centre de lumière, éclairent dans toutes
les directions notre route. Nous constatons vu'à vouloir vivre selon la raison nous obéissons à une inclination primitive; que, pour êti'e morales, et avoir une valeur humaine, toutes nos inclinations ultérieures devront être contrôlées par celle-là, et lui être subordonnées. S'agit-il de la conservation de notre vie individuelle, de son développement normal dans les rapports de T esprit et de la matière, de Tâme et du corps: ou, au contraire, s'agit-il d'assurer la perpétuité de notre race, d'entrer en relation avec autrui, de vivre en société; ou enfin s'agit-il de nos relations avec Dieu, tout cela, pour être moral, ne devra pas plus s'écarter de la ligne rationnelle que, pour être vraies, les conclusions de la géométrie ne doivent s'écarter des définitions préliminaires.
C'est r évidence même, lit pourtant, en pratique, combien de personnes que cette évidence ne frappe point, et qui nient purement et simplement l'existence d'une loi naturelle commune à tous les hommes; ou qui, sur l'un ou l'autre des points que je ^àens de signaler, mènent, à des degrés divers, une vie contre nature! Je voudrais en quelques mots répondre à cette difficulté, pai'ce qu elle
a tin rapport immédiat avec l'éducation de la conscience.
Reconnaissons d'abord qne la loi naturelle, dans ses toutes premières manifestations, ne s'impose pas à tous les hommes avec la même évidence. Pai' exemple, beaucoup de gens admettent la légitimité du suicide, en théorie, combien qui l'admettent en pratique, selon les circonstances! On peut en dire autant du duel; et pourtant, il ne semble pas malaisé de démontrer que le suicide et le duel sont des crimes contre nature. En ce qui concerne la vie sociale, et la tendance naturelle des sexes à s'associer pom assurer la perpétuité de la race, que de déviations du sens moral; que de crimes contre la nature qui cependant se commettent en son nom! Pareillement au point de vue de la justice. Des peuples entiers, au début de la civilisation, ont admis le vol. Les orientaux n'ont pas comme nous le sens du mensonge; ils pratiquent volontiers le système des sincérités successives. Enfin, si nous jetons un coup d'œil sur la question des rapports naturels de riiomme avec Dieu, nous constatons qu'un grand nombre d'individus, surtout dans ces temps d'athéisme officiel, ont
perdu le sens religieux. L'instinct de la divinité et du Culte à lui rendre sest atrophié en eux. Et parmi les adeptes et défenseurs de la religion naturelle, tous sont loin 'de s'entendre sur la façon dont l'homme est tenu de la pratiquer. Ce sont là des faits d'observation qu'a enregistrés l'histoire, et qui sont si connus qu'on ose à peine y insister. Mais que faut-il en conclure relativement à la loi naturelle? Cela infirmet-il sa valeur et son universalité? Est-ce elle qu'on doit rendre responsable de l'ignorance oii vivent tant d'hommes à son égard? Ou bien cette ignorance s'explique-t-elle par ailleurs ?
D'abord, on pourrait répondre à des faits par des faits, et montrer qu'eh dépit des apparences, la méconnaissance de la loi naturelle est une exception dans l'humanité. La plupart des consciences individuelles expriment des jugements, ou éprouvent des sentiments moraux dont le caractère moral ne s'explique que par l'admission réfléchie ou inconsciente d'une loi naturelle sous-jacente. Il y a, je pense, très peu d'hommes dont le sens moral soit absolument perverti. Au surplus, le sens commun moral confirme le
témoignage de la conscience individuelle. Partout et toujours, on a distingue plus ou moins clairement entre le bien et le mal, et admis, ou tout au moins sous-entendu, que la volonté humaine ne relève pas uniquement de ses caprices, mais qu'elle est dominée par une loi. Tout le prouve: les langues qui, aussi loin que l'on remonte dans le temps, et qu^on aille dans l'espace, ont toutes des mots différents pour exprimer la vertu et le vice; les écrits des littérateurs, des historiens, des philosophes, où les actions des individus et des peuples libres sont jugées au nom d'une loi supérieure, régulatrice de leur liberté; les lois civiles, les tribunaux, les institutions qui supposent rexistemce d'une loi morale. Or, cette conviction, comme on l'a justement remarqué, ai'a pu provenir ni de l'influence des passions intéressées à supprimer la loi morale; ni de V ignorance, car cette conviction est plus précise cliez les peuples cultivés; ni de l'influence des législateurs, parce qu'ils seraient impuissants à imposer un joug aussi gênant pour les passioîis, et parce qiie l'on juge de la valeur de leurs lois, par comparaison avec la loi morale; ni de V éducation ou des préjugés, car ils varient avec
les temps, les lieux, et les personnes, tandis que la nature de la loi morale est universelle et absolue. Cette conviction doit donc avoir sa raison d'être dans l'évidence même de l'existence de la loi morale, manifestée par la conscience. Autrement, nous aurions un phénomène sans cause.
Par contre, les déviations du sens moral, dont nous avons parlé, trouvent leur raison suffisante, et dans la complexité même de l'objet sur lequel porte la loi naturelle, et plus encore dans la complexité du sujet humain soumis à des exioences.
La loi naturelle et V éducation de la conscience.
S'il est, au point de vue spéculatif, un principe dont la Valeur objective s impose, c'est à coup sûr le principe de contradiction, sans lequel toute pensée est impossible. Or, il ne manque pas de philosophes qui le nient, et des gens « non philosophes » qui, tout en l'admettant inconsciemment, ne s'en font pas une idée. Dira-t-on que ces déviations du sens intellectuel infirment le principe lui-
même de contradiction? Assurément non.
Cela prouve seulement que nos idées les plus simples, loin d'être des idées innées, résistent même quelquefois à la réflexion. A quoi cela tient-il? Mais à la fragilité et à la complexité de ce roseau pensant que nous sommes. Nous n'avons pas eai effet d'idées sans sensations correspondantes, et l'inclination à nous porter d" abord vers ce que nous sentons, l'hal^itude de vivre au milieu d'intuitions sensibles, nous empêcTie de nous arrêter aux idées abstraites, fusseînt-elles les plus simples, sinon même à raison de leur simplicité.
Cette impuissance relative de notre réflexion intellectuelle s'affirme plus encore dans le domaine des idées morales, et les raisons en sont manifestes. La loi naturelle nest pas plus une idée innée que le principe de contradiction, et si on l'appelle natm-elle, ce n'est pas parce qu'elle nous est donnée toute faite par la nature. La loi naturelle est une idée abstraite, obtenue comme toutes les autres par réflexion sur nos intuitions sensibles. Elle est naturelle en ce sens que nous sommes plus portés naturellement à la connaître que les autres lois qui dérivent d'elle,
et que notre nature nous pousse à l'admettre, dès qu'elle est connue. Mais les actions humaines qu'elle est appelée à régler sont si contingentes, leur diversité est si grande; par ailleurs, les raisons subjectives que nous avons de nous soustraire à son joug sont si pressantes, et notre tendance à l'accepter si faible au contraire, que tous les préjugés à son égard, toutes les ignorances, toutes les perversions s'expliquent. Quiconque réfléchit sérieusement, parvient à comprendre qu'en tout et partout sa conduite doit être raisonnable; que l'animal, en lui, doit céder le pas à riiomme; que la prudence, la justice, la force, la tempérance, sont des vertus qui s'imposent à son activité. ^lais encore faut-il qu'il réfléchisse! Au surplus, comment avec des principes aussi généraux de conduite régler des actions particulières dont la particularité, à raison des circonstances, varie à l'infini? La simplicité même de la loi naturelle se heurte ici à la complexité de l'objet qu'elle règle. L'idée se noie en quelque sorte dans les sensations auxquelles elle est liée.
Ce n'est pas tout. Nous avons vu naguère, qu'il n'y a pas en nous d'idée — pensée
ou sensation — sans une inclination à lacté correspondant, sans luie poussée de l'appétit. Or, comme la poussée de l'appétit sensible est fatale, et forte, aussi longtemps que la volonté, dont l'inclination natm^elle au bien est réelle, mais faible, ne se sera pas affermie par des actes multipliés, et ne se sera pas rendue maîtresse des poussées d'en bas, la lutte pour la vie morale demeurera à l'état aigu, et la loi naturelle aura à en souffrir. Les hommes plongés dans leur sens en perdront la claire- vue. Les préjugés germeront dans leur esprit. Leur sens moral s'émoussera. L hérédité et l'éducation aidant, le nombre des ignorants et des pervertis augmentera, et finalement, sous l'influence des mœurs privées et publiques, des nations entières évolueront à la dérive, en marge de la loi naturelle. L'homme qui entreprend l'éducation de sa conscience doit donc réagir contre d'aussi funestes influences.
D'abord il doit réfléchir, prendre conscience de la loi morale, qu'il dépend de lui de comiaître et de pratiquer. Mais nous réfléchissons si peu! Emportés parle courant des choses extérieures, de nos sensations, de nos inclinations animales, nous allons sans trop
savoii' OÙ ce courant nous mène. L'inconscience remplace en nous la conscience. Grâce à Dieu, l'éducation et l'hérédité qui jouent si souvent aux hommes de vilains tours, leur en jouent parfois de bons. La loi morale nous a été transmise ou enseignée sous forme d'actes à accomplii- de telle ou telle façon, et l'habitude, pour ne pas dire la routine, supplée en nous à la réflexion. Nous continuons de faire, sur certains points, ce que nous avons toujours fait, et comme on nous a appris à le faire. Mais, en réalité, nous ne somïnes pas des hommes de conscience, je veux dire des hommes agissant en connaissance de cause, et par conviction. Pour le devenir, nous devons rentrer en no us-même, et réfléchir. Notre réflexion doit porter sur le sens de la vie, sur la direction à donner à notre conduite, sur la portée de la loi naturelle qui domine notre activité. Puis, nous devons, par des actes, fortifier notre tendance naturelle à nous soumettre à cette loi, à sacrifier le bien animal au bien humain. Mais encore ici devons-nous user de tactique. Puisque toute idée est liée à une sensation et que l'une et l'autre, par l'intermédiaire de l'appétit qui leur est sous-jacent,
nous inclinent à l'acte, nous devons organiser nos sensations et nos appétitions en conséquence. Au lieu de nous laisser aller au gré de nos représentations sensibles, et des passions qu'elles soulèvent, nous devons nous sei^vir d'elles, pour fortifier la tendance naturelle à obéir aux idées morales les plus hautes. Toutes nos réserves d'amour, de haine, de colère, d'audace, d'espérance, nous devons les utiliser en vue du bien moral, souder tout cela à l'amour initial du bien humain, fortifier cet amour par des actes, et arriver à poser comme naturellement les actes que nous commande la loi naturelle.
Alors d'abstraite qu^elle est, la loi naturelle deviendra vivante. Elle descendra de l'esprit dans la volonté, et jusque dans les sens, qui prêteront en retour leur concours à la volonté.