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LES ÉLÉMENTS LNTELLECTUELS RE- LATIFS A LA CONSCIENCE MORALE

Nous n'avons considéré jusqu'ici la loi morale qu'au point de vue abstrait, dans sa formule générale impersonnelle, et intemporelle. Partout et toujours V individu humain, quel qu'il soit, doit vivre raisonnablement. Si Vhomme en soi existait, la loi morale ainsi envisagée s'appliquerait à lui absolument. Mais il n'existe que des hommes, des individus humains, qui, à des titres divers et sous l'influence des causes multiples dont nous analyserons plus tai'd les principales, s'assimilent la loi morale absolue d'une façon relative. La preuve en est que tous n'ont pas la même connaissance de cette loi, qui pourtant est appelée à les régir tous; que parmi ceux-là mêmes qui la connaissent à

fond, et selon toutes les exigences objectives, les différences d'interprétation et d'application sont multiples. A quoi cela tient-il? J'ai essayé de montrer que cela tient d'une part à la complexité de son objet, ou, si on 1 aime mieux, de la matière vivante qu'elle est appelée à régler, et d'autre part à la complexité des sujets qui veulent vivre sous son empire.

Dès lors, n'y a-t-il pasi une contradiction flagrante à poser le problème de l'éducation personnelle de la conscience morale en fonction d'une loi morale impersonnelle? La relativité individuelle de la vie morale n'estelle pas la négation même d'une loi morale absolue, la même pour tous?

Eh bien, non. La contradiction n'est qu'apparente; elle est seulement dans les mots. Je crois au contraire que la force de T absolu lui vient de sa puissance d'adaptation au relatif; qu'une loi morale est d'autant plus féconde, qu'elle est susceptible d'applications variées. Mais il le faut bien entendre.

Il s'agit de comprendre précisément en quoi l'absolu et le relatif s'opposent et en quoi ils s'harmonisent. Ce sera l'objet de ce chapitre.

La loi naturelle et les mœurs.

Parmi ceux que cette opposition d'une loi morale absolue à des actions humaines essentiellement relatives frappe plus spécialement, nous en trouvons qui sacrifient tout à la loi; et d'autres, au contraire, qui la négligent comme une vaine formule, vide de réalité.

L'absolu de la loi h^'pnotise les premiers. Ils la conçoivent comme une règle de fer rigide devant servir de commune mesure à tous les actes humains, indépendamment des circonstances qui cependant donnent à chacun de ces actes leur physionomie propre et vivante. L'éducation première est pour beaucoup dans cette façon d'envisager la loi. La plupart des éducateurs, en effet, enseignent la morale un peu comme on enseigne la physique et l'astronomie, « Deux choses, » dit Kant, remplissent l'âme d'admiration et » de respect, le ciel étoile au-dessus de nos » têtes et la loi morale dans nos cœurs. » Cette assimilation de la majesté de la loi

L'éducation de la Conscience lo

» morale en nous, à la majesté des étoiles, » peut induire à croire que la loi du ciel » intérieur ressemble à la loi du ciel exté- » rieur. Et de même que celle-ci est consti- » tuée par un ordre constant qui trace aux » masses énormes et lumineuses une route » toujours la même, et les soumet toutes, » malgré l'immensité des distances, à des at- » tractions semblables, de même, on pourrait » être tenté de penser que la loi morale est » constituée par un ordre fixe immuable, » tiniversel, qui déterminei'ait une fois pour » toutes et pour l'universalité des conscien- » ces tous les actes qu'elles devraient faire » pour mériter la qualification de morales. » C'est bien ainsi qu'on se représente d'ordi- » naire la loi morale, sous les espèces d'un » formulaii^e ou d'un code rédigé une fois » pour toutes, s'imposant à tous les hommes, » leur commandant de faire certaines choses, » leur interdisant d'en faire certaines autres, » Car que pourrait bien être une loi qui ne » serait pas universelle? Si la loi morale nest » pas universelle, si elle ne s'applique pas à » tous les hommes, si elle ne les régit pas » également tous, dans tous les temps et dans » tous les lieux, il semble bien ciu'elle ne

» mérite plus le nom de loi, qu'elle ne soit » plus ni ratiomielle, ni raisonnable, car ce » qui est rationnel, est ce qui vaut partout et » toujours, et ce qui est raisonnable, c'est » ce qui, dans la conduite humaine, se con- » forme au rationnel (1). »

Qu'il y ait dans la loi morale un élément absolu, je ne songe pas a le contester. Mais en quoi consiste-t-il? Voilà ce qu'il s'agirait de préciser. Et on le préciserait si, en regard de la loi morale absolue, on faisait toujours éclater la relativité des actions humaines qu'elle est appelée à régler; si, ensuite, on s'efforçait de montrer que la loi n'est si universelle dans sa formule, que parce qu'aucun cas particulier ne saurait lui échapper en pratique, et cela non pas à cause de sa rigidité, maïs, au contraire, à cause de sa souplesse. Elle n'est pas le moins du monde une règle de fer, mais bien plutôt une règle de soie, capable de mesurer toutes les actions humaines, et de s'adapter à tous leurs contours.

Mais, pour en aiTiver là, il serait néces-

1. FONSEGRIVE G.: Morale et Société. Paris, Bloud, 1907, 2'"e édit., p. 73.

saire, au lieu de concevoir la morale comme une physique des mœurs, de ne la point séparer de la psychologie, dont elle n'est, somme toute, qu'une ti'ansposition pratique. La psychologie étudie ce qui est; la morale, ce qui doit être. "Mais le devoir lui-même est comma,ndé pai' le fait, la loi par les mœurs. Où est la contradiction? Nulle part. Les mœurs sont la matière vivante de la loi, et, comme toute matière appropriée à la forme qu'elle reçoit, elle impose à la loi ses propres limites. Il y a entre la loi et les mœurs comme un mariage d'inclination, dont la fécondité est illimitée. Disons encore, pour préciser davantage notre pensée, que la loi morale, dans sa formule absolue, n'est que la circonférence dont les mœurs seraient les rayons. Tout ce qui est en dehors de la circonférence ne lui appartient pas; mais aussi tout ce que Ton peut tracer à l'intérieur en fait de figures ou de rayons, lui appartient, et ne s'explique que par elle. Pareillement la formule de la loi morale n'est qu'une limite au delà de laquelle il n y a pas d'action humaine possible. Voilà l'absolu de la loi. Mais dans les limites qu'elle trace, il y a place pour les séries infiniment variées

de mœurs de tous les temps et de tous les pays.

Les principes généraux de la loi morale ne s'appliquent pas plus directement aux individus que ne sont assimilables par l'organisme les éléments premiers et inorganiques, n'ayant subi aucune élaboration préalable. On ne peut pas plus vivre des lois naturelles dans leur teneur primitive, qu'on ne vit d oxygène, dhj^drogène, et d'azote. Ces éléments non combinés sont trop forts. Ils tueraient l'organisme, en le brûlant, ou en l'étouffant. Il faut que la matière vivante à assimiler par la loi morale — autrement dit les mœurs sous tous leurs aspects, — intervienne, se combine avec elle, pour pouvoir être dirigée par l'organisme moral, et lui infuser la vie. La loi morale s'ernpare des mœurs des individus et des peuples, et, en les informant, arrive à constituer ce composé assimilable qui mérite le nom de loi humaine, parce qu'il s'adapte parfaitement à toutes les circonstances individuelles et sociales que comporte la vie vraiment humaine.

Remarquons d'ailleurs que c'est la force de la foi natiu^elle — comme de tous les principes vivifiants — d'être souple au point

de pouvoir se plier à toutes les coutumes, à tous les tempéraments des individus, des sociétés et des races, soumis à révolution. De même que la motion divine, parce qu'elle est infinie, peut se plier à tous les modes d'agir de la créature finie, ainsi l'universalité même de la loi naturelle lui permet de s'assouplir à tous les cas particuliers. Si un seul cas échappait à sa direction, si, à un moment donné du temps, ou à un endroit déterminé de l'espace, elle ne pouvait régler les moindires de nos actions sans les déformer, ou subir elle-même de déformation, son universalité serait prise en défaut. La loi naturelle ne serait plus une loi, et encore moins serait-elle naturelle, puisque la relativité des mœurs est aussi naturelle que l'universalité de la loi.

On voit par là l'inconvénient qu'il y a à insister sur l'absolu de la loi morale sans en expliquer la nature, et à enseigner la morale comme on enseigne la physique.

Avec ce système, on tombe facilement dans le déterminisme au point de vue théorique; et, au point de vue pratique, on fausse les consciences. On tombe dans le déterminisme parce que, tout en admettant en principe

la liberté, on s'imagine que le libre arbitre est, lui aussi, un absolu comme la loi morale, et que tous les hommes, placés en face de cette loi, sont capables au même degré, pour s'y soumettre, d'exercer leur liberté. Or, nous savons assez qivil n'en est rien. La liberté, dans chaque individu humain, est conditionnée par une foule d'éléments que nous analyserons plus tard en pai^ant de Véducation subjective de la conscience morale: hérédité, éducation, milieu ambiant, tempérament, âge, sexe, etc. En conditionnant la liberté individuelle, dans des proportions infiniment variables, ces éléments imposent aux individus des attitudes différentes à l'égaixl de la loi morale; mais ces différences n'entament en rien l'absolu de la loi; elles ne font au contraire que le mettre en valeur. Pratiquement, que de consciences sont troublées, qui n'ont pas été averties dès le début de cette mystérieuse alliance de l'absolu et du relatif, de la loi et des mœurs. Enclins à agir, comme ils voient qu'autour d'eux on agit, et impuissants à modeler leurs actions sur celles d' autrui, ils en viennent à accuser la loi morale ellemême, ou à se défier de leurs propres res-

sources. Le laxisme et le scrupule sont les résultats les plus authentiques dune pareille éducation: le scrupule pour les consciences débiles, et incapables d'autonomie; le laxisme, pour les consciences plus indépendantes, que le joug dune loi impossible à réaliser pousse à réjeter la loi elle-même, et à vivre au gré de leurs fantaisies, ou de leurs passions.

Car le laxisme, au fond, n'est que la dernière étape d'une conscience en rupture de moralité, et qui s'apprête à vivre conformément aux exigences de sa nature individuelle en haine dune loi quelle croit incapable de sadapter à ces exigences, ou du moins d'en tenir aucun compte.

Ayant montré que la généralité de la loi n'est pas en contradiction réelle avec les cas particuliers qu'elle régit, nous n'avons pas à insister beaucoup sur la théorie de ceux que les apparentes contradictions des cas de conscience poussent à nier l'existence et la vérité de la loi. Ils confondent tout simplement l'oindre spéculatif avec l'ordre pratique. Ils ne voient pas que la variété des solutions des cas de conscience est commandée pai' la variété même de l'une des

prémisses du syllogisme pratique, à savoir les circonstances individuelles. Les circonstances des actes humains changeant, l'application de la loi change: d'où la diversité des solutions suivant les circonstances. II n'y a de vérité pratique qu'à ce prix, et toute conception de la loi morale qui tendrait à uniformiser les cas de conscience irait contre la vérité.

Loi morale et loi sociale.

La loi naturelle dont nous avons parlé, est-elle personnelle ou sociale?

Certains moralistes ont cru pouvoir opposer l'une à l'autre la loi naturelle à la loi sociale. D'après eux, la loi naturelle serait individuelle, intérieure, autonome, la loi sociale commune, extérieure, hétéronome. De là résulteraient les conflits douloureux dont notre conscience est souvent le. théâtre, et qu'il n'est pas toujours facile de résoudre. Pour ma part, je ne crois pas que la question des rapports de la loi naturelle avec les lois sociales se pose de cette manière

un peu brutale. J'estime, au contraire, que la loi naturelle est à la fois personnelle et sociale, et même qu'il n'y a pas de vraie loi sociale qui ne soit en même temps personnelle. L'homme est-il oui ou non appelé par nature à vivre en société? Si oui. — ce qui est indéniable — pourquoi la loi qui jaillit spontanément de son être ne réglerait- elle pas aussi bien les manifestatio*ns extérieures de son activité que les manifestations intérieures? 11 y a un but personnel de la vie sociale, comme il y en a un social de la vie personnelle. « C'est toujours pour nous » procurer quelque bien pai'ticulier dont » nous avons besoin que nous entrons ou » que nous demeurons dans un groupe quel- » conque; c'est pour s'aider mutuellement » dans les difficultés matérielles et morales » de la vie qu'un homme et sa femme vivent » au même foyer; c'est pour se garantir mu- » tuellement leurs droits et maintenu- la paix » entre eux tous, que des citoj^ens forment » ensemble une commune, une cité ou une » nation. 11 n'y a donc point de cité qui » ne se subordonne ainsi au bien privé de » ses membres et à la recherche active qu'ils » en font. Qui que nous soyons, communau-

» taires ou partie iilaristes, ce nest pas le » bien et le bonlieur de nos semblables que )> nous cherchons d'abord en vivant avec » eux: c'est le nôtre. Là est le premier germe » de toute solidarité; c'est la loi de nature » qui l'a mis en nous, très v^vace. et. certaines » conditions sauves, la loi morale en ap- » prouve le développement (I).

Ainsi donc, nous devons vivre par nousmême et nous avons le droit de vivre pour nous-même; mais, le concours des autres nous étant nécessaire, nous vivons aussi pour les autres en quelque manière; et nous devons également vivre pour eux.

» Il y a, de tout groupe dont nous faisons » partie à nous-même, une certaine supé- » riorité de bienfaiteur à obligé, d'éducateur » à éduqué, de protecteur à protégé, par où » certaines de nos forces individuelles se » trouvent accrues ou dégagées de tout obstacle à leur accroissement. C'est donc, également, sans abus de métaphores, ni sans fictions, que les membres d'une société sont dits former ensemble une sorte de

l. ScHWALM : Individiuilisme et Solidarité. Revue Thomiste,

» personnalité collective, un corps, une âme, » un homme, dans la mesure même où ils » passent de la juxtaposition incohérente à » l'union des esprits et des rolontés en vue » d'un même bien. Il y a là une réelle unité » qui s'ajoute au nombre brut des individus » et dont la supériorité sur chacmi d'eux » provient de ce qu'elle sert à les améliorer. » C'est à ce titre que le bien général de la » communauté l'emporte en plénitude natu- » relie, et par suite, en valeur morale, sur le » bien séparé de tout individu qui bénéficie » de ces services fl). »

On oppose parfois la loi sociale à la loi morale sous prétexte que la première « de- » vaut régir à la fois les actions et réactions » réciproques dun certain nombre d'indivi- » dus, il est évident qu elle ne peut que s'ap- » pliquer inégalement à tous les êtres qui lui » sont soumis, et inévitable dès lors qu'elle » pèse inégalement sur chacun d'eux (2). » Mais en quoi, sur* ce point particulier, la loi morale diffère-t-elle des lois sociales? Les individus humains ne sont pas non plus

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