Les anciens donnaient à cet art moral le nom de pntdence
Et puisqu'il suppose l'intervention de la volonté, nous nous demanderons d'aboi^d queJs sont les éléments primitifs du vouloir sur lesquels chacun de nous peut compter, dès qu'il entreprend l'éducation de sa conscience.
Vidée-force.
Nous avons déjà noté que Tidée — pensée ou action — incline à l'acte, et que cette inclination s'explique par une poussée correspondante de l'appétit humain ou animal. Chacune de nos idées est soudée à une sensation. A la sensation correspond une poussée instinctive, une tendance naturelle à réaliser l'acte figuré par cette sensation, chaque fois qu'un obstacle n'intervient pas. Les cataleptiques, les hystériques, les névropathes, chez qui la volonté sommeille momentanément, sont ainsi à la merci des sensations qu on lejur suggère, ou qui pénètrent dans le chamjD de leur conscience. Bien des personnes à l'état normal en sont là, toutes les fois que leur volonté est impuissante à dominer les mouvements instinctifs de la sensibilité.
L'éducation ce la Conscience. 12
« Dans une réunion de plusieurs personnes, » si un fou rire éclate, il fera le tour en un » clin d'œil, comme du fulmicoton qui flam- » be. Si quelqu'un étouffe im bâillement d'un » geste furtif, ou s'il tousse — par un vrai » besoin ou par un simulacre, peu importe — » l'idée en vient aux autres, et tout le monde » est enrhumé, ou tout le monde bâille. » « Aux anciens mélodrames larmoyants, des » mouchoirs étaient distribués aux claqueurs. » tenus de se moucher avec émotion aux en- » droits pathétiques. Effet immanquable, pa- » raît-il, la salle pleurait et se mouchait (1). » On a supprimé les mouchoirs, mais on a » gardé les claqueurs, ils réussissent tou- » jours... C'est eu vertu du même principe » que les crimes vont par séries: au moment » de l'exécution, le criminel se rappelle spon- » tanément ce qu'il a vu dans son entourage, » ou dans son journal, et il fait de même.
« A certaines époques, c est le revolver qui » domine; à d autres, le poison ou le poi- » gnard; tantôt on jette surtout les cada^Tes » dans la rivière, tantôt on les coupe par
1. M. Talmeye : Revue des deux inondes, V Janvier 1902. p. 59.
» menus morceaux et on les cache dans une » malle; de même pour les suicides; il y a » des procédés en vogue, selon les époques; » il 3' a des lieux privilégiés, tel rocher, tel » pont, tel arbre même (1). »
Toute sensation qui pénètre dans le champ de la conscience, tend donc à provoquer l'acte, se prolonge jusqu'à ce qu elle ait été remplacée par une sensation plus forte et s'associe à d'autres sensations, dont l'ensemble caractérise les états particuliers de conscience : la synthèse mentale. Xous devons dire la même chose des idées, pour autant ([u'elles sont liées aux sensations, et en dépendent. Mais, s'il est vrai de dire que nos idées sont dépendantes de nos sensations, est-il vrai qu'il s'agisse d" une dépendance absolue ?Non. puisque à toute idée,comme à tou-^ te sensation, correspond une poussée de l'appétit idéal, c'est-à-dire de la volonté. Or, la volonté n'est pas seulement une inclination naturelle, une tendance instinctive vers le bien représenté par 1 idée ou la sensation. Elle est plus encore une inclination libre qui.
1. EvMiEU A.: Du gouvernement de soi-même. Paris. Pemn, X™' édit. p. 6L
grâce à cette liberté, peut révSister aux suggestions de la sensibilité, ou s'en servir à propos, en faveur des idées qui l'attirent, et qu'il s'agit de faire passer dans des actes. Dès lors on entrevoit la question à résoudre. De quelles ressources notre volonté dispose-t-elle naturellement pour la réalisation de l'idéal moral, et quelle est sous ce rapport, avant toute éducation de la volonté, la limite de son pouvoir?
Volonté et sensibilité.
La volonté peut-être envisagée à un double point de vue: comme pourvoyeuse du sujet humain, dans la poursuite des biens de toute espèce qui le sollicitent; puis comme faculté spéciale, dont le bien propre est le bien spirituel, le bien de Vâme.
Rien de plus complexe en effet que le sujet humain, la personne morale. Raisonnable à la fois et animal, mélange d'esprit et de matière, âme et corps, l'homme, que le bonheur attire et que toutes ses inclinations poussent
à être heureux, est sollicité en tous sens par les biens qui Tentourent, d'ordre sensible ou spirituel. La vérité, l'idéal moral, la beauté séduisent la partie supérieure de son êtremais les puissances d'en bas ne résistent pas non plus à l'attrait du plaisir sensible, de la joie animale. Or, c'est à la volonté que revient la charge de concentrer nos facultés sur leur bien respectif. Elle est à ce point de vue, je le répète, notre pourvoyeuse. Dès lors tout ce qui nous intéresse, l'intéresse, le plaisir comme la vertu: le plaisir, parce que nous ne sommes pas des anges, et la vertu, parce que néanmoins nous en tenons un peu. Mais alors, si, à raison de cette complexité de notre nature, la volonté est inclinée naturellement à nous lancer sur tous les biens où cette nature nous porte, est-ce que d'avance nous ne sommes pas condamnés à décheoir; est-ce que le problème de l'éducation morale n'est pas un leurre? Enfants, nous commençons par vivre de la vie animale; la sensation a sur nous une prise avant les idées, de telle sorte que nos premières inclinations sont d'ordre exclusivement sensible. Quand, à l'âge de raison, l'idée morale apparaîtra à l'horizon intellectuel, son pouvoir dattirance
sur la volonté sera-t-11 assez puissant pour combattre les suggestions de la sensibilité? Car la volonté, nous venons de le constater, est inclinée naturellement à nous procurer même les biens sensibles, ou plutôt, nous sommes naturellement portés à vouloir ces biens, pour autant qu'ils satisfont notre nature animale.
Sans doute, mais le bien sensible nest pas aux 3'eux de l'homme éclairé son vrai bien, son bien suprême. 11 y a des biens qui le surpassent en excellence, tels que la vérité, la bonté, la beauté. Ils lui sont supérieurs comme l'âme est supérieure au corps, l'esprit à la matière. Tout homme qui réfléchit s'en rend compte, et naturellement aussi sa volonté le porte vers ces biens. Elle doit même l'y porter avec plus de force que vers les biens sensibles, puisque, en définitive, la volonté est une puissance spirituelle que seul le bien spirituel devrait émouvoir; d oii le conflit dont notre conscience est le théâtre. Pourvoyeuse du sujet humain, à la fois animal et raisonnable, la volonté est excitée à la fois par les sens et par la raison. Puissance spirituelle d'un être en qui Tesprit est appelé par nature à dominer la matière, la
volonté a une tendance à préférer l'objet de la raison à celui des sens. Qui va remporter de ces deux tendances contraires, toutes deux naturelles, toutes deux légitimes par conséquent? En droit, la tendance raisonnable est appelée à dominer l'inclination animale. Mais, en fait, cette domination est-elle possible? Et, si elle est possible, à quelles conditions?
Le remède à cette situation quelque peu tragique, est au sein même du mal. Car, en dernière analyse, l'objet de la volonté, ce n'est ni le bien sensible tout seul, ni le bien spirituel exclusivement. C'est le bien spirituel d'abord, et par lui, et sous son contrôle, le bien sensible ensuite. Le contraire serait contre nature. De telle sorte qu'on peut affirmer a priori que la tendance naturelle de la volonté à rechercher le bien spirituel, celui de l'âme, est capable de dominer celle que nous avons à vouloir pal'allèlement le bien sensible, celui du corps. Le bien de l'âme est universel; le bien du corps est particulier. Jamais un bien particulier n'épuisera, à lui seul, la capacité dei notre vouloir. En face du plaisir nous sommes donc libres; par nature, nous le dominons. Rien
ne saurait prévaloir contre cette évidence de la raison.
Mais eu fait, a posteriori, sommes-nous libres au point de pouvoir sans effort lutter contre l'attraction des sens, contre les impulsions animales? Non, nous ne sommes pas libres à ce point. Personne ne l'est, et celui qui affirme le contraire, ment, ou ne sait ce qu'il dit. On ne résiste pas sans effort à une poussée naturelle. L'expérience, au contraire, nous montre qu'il est malheureusement plus facile de descendre que de monter, de décliner fatalement vers la bête que de vivre en homme libre. Noyés dans les sensations dès Tenfance, la lutte pour la vie nous en rend aussi plus tard les esclaves. Notre premier contact avec les choses est un contact sensible. Même nos idées les plus hautes sont liées à des sensations. D'où la difficulté d'échapper au déclanchement fatal des inclinations sensibles correspondantes et des actes qui en sont la conséquence. Une simple tendance naturelle à rechercher le bien moral ne permet pas à la volonté de résister à cet entraînement de la sensibilité; cette tendance doit être accentuée, fortifiée par des actes, par des vouloirs continuels,
et cela pendant toue la vie, mais tsurtout à l'âge de la jeunesse, quand tout nous porte à nous laisser aller au plaisir. Déjà l'idée morale par elle-même, si pleine de bonté, si rayonnante de beauté, nous incline à vouloir. Le tout est d entretenir, dans le champ de la conscience, les idées que loii veut réaliser, et d'en écarte;' les autres"; le tout est de poser les actes qu'elles commandent. Et comme il n'y a pas d'idées sans sensations, ni de sensations sans poussée de l'appétit la répétition des mêmes actes associera indissolublement tous ces éléments, les idées aux sensations, celles-ci aux actes, et la volonté libre bénéficiera des élans spontanés de la sensibilité elle-même qu'elle aura organisée. Voilà, dans ses grandes lignes, lart moral qui doit, à la lumière de la science morale, aboutir à l'éducation de la conscience. Il nous reste à analyser cet art jusque dans ses détails, et à monti'er que l'éducation objective de la conscience dépend en majeure partie de l'éducation de la liberté.