LA CONQUETE DE LA LIBERTÉ ET LA CONSCIENCE
La voJonté peut donc être envisagée à un double point de vue: comme pourvoyeuse du sujet humain dans la poursuite des biens de toute espèce qui le sollicitent; puis, comme faculté spéciale, dont le bien propre est le bien spirituel, celui de l'âme. Tout ce qui nous intéresse, l'intéresse, le plaisir et la vertu; le plaisir, parce que nous en tenons mi peu. A vrai dire, l'objet de la volonté ce n'est ni le bien sensible, ni le bien spirituel exclusivement, mais le bien spirituel d'abord, et, par lui, et sous son contrôle, le bien sensible ensuite. Ainsi donc le problème de l'éducation de la conscience se ramène au problème de l'éducation de la volonté, ou, ce qui revient au même, de la liberté, s'il est vrai, d'une part,
qu'agir en conscience c'est subordonner les exigences de la sensibilité aux droits de la raison, et, d'autre part, que la liberté consiste dans cette maîtrise de la raison sur la sensibilité. L'homme de conscience est riiom- l^ me libre par excellence, celui dont la volonté fermement attachée à 1 idéal de beauté morale qui l'a séduit n'est Tesclave de rien, ni de personne; ni des événements, ni de l'opinion; ni de ses caprices, ni de ceux des lautres; ni de son tempérament, ni du milieu où il évolue. Je ne prétends pas que tout cela n'ait une certaine influence sur lorganisation de sa conscience et la conquête de sa '^ liberté. Nous constaterons bientôt le contraire. Du moins sa conscience comme sa liberté ne sont-elles pas étouffées par toutes ces broussailles. A force d'habileté et d'activité, il élague la forêt des difficultés qui s étend devant lui, il s'y fraye des issues. Ses passions lui fournissent l'élan; ses bonnes habitudes le concentrent. De telle sorte que l'éducation objective de la conscience, pour être complète, doit aboutir a 1 éducation de la liberté, par une sage organisation de la sensibilité qui utilise les énergies passionnelles, et par un déploiement constant d'activité
volontaire qui les change en habitudes morales. Essayons de mettre ce point en lumière.
Education de la liberté.
Quand je parle de 1 éducation de la liberté, on entend assez de quelle liberté je veux parler. Il ne s agit pas ici de voir si l'homme est libre ou non pai' définition: si la liberté absolue a raison conti^e le déterminisme, ou le déterminisme contre la liberté. La liberté en question est la liberté morale ou pratique, celle que tout le monde admet, y compris les déterministes qui, pratiquement, recommandent d agir comme si on était libre, et donnent des préceptes ou des conseils en conséquence. Comment faire Téducation de cette liberté morale, de laquelle dépend eu grande partie l'éducation de la conscience? D abord, il n'y a pas de liberté morale sans une maîtrise au moins relative de la volonté sur la sensibilité, et particulièrement sur les passions. Mais, d'une paii;, les passions sont des élans spontanés de la sensibilité, qui
sont à la merci de nos intuitions sensibles, ' ou des représentations de notre imagination. Tous les psychologues et physiologues ont noté que toute sensation qui pénètre dans le ( hamp de la conscience, tend à se résoudre en acte, aussi longtemps qu un obstacle n'intervient pas. Non seulement cela est vrai en cas de maladie, mais aussi à l'état normal. J'en ai donné quelques exemples, dont le lecteur pourra allonger la liste en recourant aux ouvrages des spécialistes en cette matière.
D'autre part la volonté, qui seule pourrait mettre obstacle à ces poussées passionnelles, en est à peu près incapable avant toute formation. Dès lors est-il possible de sortir de cette impasse? Mais oui, et c'est à quoi se ramène tout le problème de l'éducation. Entre ces passions toutes puissantes lorsqu'elles sont livrées à elles-mêmes, et cette volonté relativement impuissante lorsqu'elle n'est point encore formée, il s'agit de trouver les intermédiaires capables de faire bénéficier la volonté des élans passionnels. Or, ces intermédiaires nous les avons à notre disposition: ce sont les idées morales. Puisque toute idée, dans toute con-
science, tend à provoquer lacté; puisque, agissante de sa nature, elle ne demande qu à s'associer avec les idées et les phénomènes psychologiques connexes, entretenons en nous des idées conforines aux actes qu« nous voulons produire, et, par contre, écartons du champ de notre conscience, les idées représentatives et excitatrices des actes que nous voulons éviter.
La grosse difficulté pour la volonté, à raison de sa faiblesse originelle, c'est précisément de prendre son élan, et de s'envoler, si je puis dire, à tire-dalle dans la région de l'idéal. Mais trouvons le moj en de la mettre en contact avec des passions favorables, je veux dire, des passions que provoquent des idées sames auxquelles elles ont été comme soudées, la difficulté sera résolue, ou à peu près. Dès qu'elle aura emprunté leur élan à J ces passions, la volonté le communiquera à ' tous ses actes. Secouée par elles de sa torpeur, elle leur rendra en énergie éclairée et constante, ce qu'elles lui auront donné en force aveugle et momentanée. C'est-à-dire que nous ferons librement, et d'une manière intelligente, ce que nous aurons commencé
de faire par une sorte d'instinct, sous le coup d'émotions violentes mais passagères (1).
L'éducation de la liberté — et par suite celle de la conscience — est donc avant tout une question de tactique. Toute idée en nous se mélange de sensation. Or, à la connaissance spirituelle correspond la volonté libre, comme à la connaissance sensible correspond l'appétit fatal. Voilà pourquoi toute idée en nous, à raison des sensations auxquelles elle est mêlée, provoque fatalement une poussée de Fappétit vers l'acte correspondant. L'idéal est évidemment que la volonté libre, par l'intermédiaire de l'idée, domine rélan instinctif de Fappétit provoqué par la sensation. Mais, pour cela, il n'y a qu'un moyen, qui est de souder à des idées saines, aux idées morales, des sensations fortes; de créer des synthèses mentales: bref, d'organiser sa sensibilité en vue de l'idéal à réaliser; de se faire un moi moral, et bien vivant.
Cette organisation du /noz, de la conscience morale, pai^ une maitrise progressive de la volonté libre sur les poussées instinctives