LE SENS MORAL INNÉ ET LES FAITS DE CONSCIENCE
L'analyse du fait de conscience nous a lévélé que seul, entre les phénomènes d ordre physique, physiologique, et p.sychologique, il se présente à nous sous le double aspect du devoir et du bien. Il y a beaucoup de choses que nous nous croyons obligés à accomplir, et qui, en dépit de toutes les difficultés inhérentes à leur accomplissement, nous semblent désirables. Pourquoi cette différence entre les phénomènes? Qui expliquera les jugements moraux qu'ils nous suggèrent, et les sentiments moraux qui les accompagnent? Les essais d'explication ne -manquent pas à ce sujet. D aucuns prétendent que nous avons tous en notre possession un sens moral inné qui perçoit dans
àù L EDUCATION DE LA CONSCIENCE
les actions humaines le bien et le mal, comme la vue distingue dans les objets le blanc et le noir. D'autres affirment que le sens moral n'est pas inné, mais acquis, puisque aussi bien la distinction du bien et du mal en m il ti ère d'activité humaine est affaire d'éducation, d habitude, et d'hérédité. Enfin il ne manque pas de moralistes pour sou-' tenir que le sens moral n'est ni inné, nij acquis, mais que c'est à la société seule qu'incombe le droit de délimiter la zone du bien et du mal dans la vie d'un chacun, en fonction des intérêts de tous, à tel moment donné de l'évolution sociale.
Tenons-nous en pom' le moment à lathéorie du sens moral inné. Après avoir constaté qu'à la prendre à la lettre, cette théorie est peu fondée en raison, et incapable d'expliquer le pourquoi du fait de conscience, la moralité des jugements et des sentiments par lesquels nous entions en contact avec lui, nous essaierons néanmoins de dégager l'âme de vérité quelle contient. Et: nous nous comporterons de même désormais à l'égard des autres théories psychologiques et sociologiques. Leur fausseté ou lem' insuffisance radicale à expliquer l'aspect mo-
rai du fait de conscience ne nous empêcheront pas de reconnaître ce qu elles renferment d'acceptable et de vrai, et de nous en servir, lorsque nous en viendrons à établir la vraie nature de la conscience, et à résoudre le problème de l'éducation morale. ^^
Les origi)ies de la doctrine du sens moral in>ié.
La doctrine du sens moral est née d une double réaction. Sous son aspect moral, elle a essayé de réagii' contre la morale de l'in- ,térêt et de rëgoîsme. Par sa tendance psychologique, elle a réagi contre T empirisme et le phénoménisme.
La morale utilitaire a franchi plusieurs étapes avant d'arriver à son plein épanouissement scientifique. Les utilitaristes de toute nuance accordent que le bonheur est le premier principe de la morale, mais ils T entendent différemment. Les premiers défenseurs n'ont dabord pris garde cju'à la quantité des plaisirs qui peuvent intégrer le bonheur
des hommes sans tenir compte de leur qualité (1).
Une action est utile, disaient-ils. quand la somme de ses conséquences agréables 1 emporte sur celle de ses conséquences pénibles.
La vertu consiste à « maximiser les plaisirs et à minimiser les peines »; et ainsi la morale se ramène à une arithmétique des plaisirs.
Tous les plaisirs sont homogènes, de même espèce; leur différence vient de la quantité, ou des circonstances extérieures.
Entre tous, il faut viser aux plaisirs les plus intenses et les plus durables; aux plaisirs les plus rapprochés de nous; les plus certains; à ceux qui sont les moins mêlés de peines, qui sont suivis de beaucoup d autres, et susceptibles d'être goûtés par le plus grand nombre.
Cette tliéorie brutale de Tintéret bien entendu a suscité, même dans le camp des utilitaristes, de sévères contradicteurs. Ils lui ont justement reproché d'être grossièxe et égoïste, et voici comment, par exemple, ils
L Bentham : Intruductlon aux principes de la morale et de la Législature; déontologie. Halévy : La jeunesse de Bentham : U évoluti'm d-p. la doctrine utilitaire cte 1789 à 1815.
ont essayé de lu rectifier sur ces deux points.
En faisant consister l'utilité et le bonheur uniquement dans la quantité de plaisir, aucune jouissance nest exclue pas même les plus grossières. L'homme y perd en dignité; mais l'animal y trouve son compte.
Pour rendre humaine la morale utilitaire, il fallait substituer, dans l'évolution des plaisirs, la qualité à la quantité!
Certains plaisirs ont une valeur intrinsèque qui les rend préférables à d'autres plaisirs plus nombreux et plus étendus: telles sont les jouissances de 1 esprit et du cœur compai'ées à celles des sens; « Mieux vaut être un homme mécontent qu'un pourceau satisfait, s'écriait St. Mill ; mieux vaut "être un Socrate mécontent qu'un imbécile satisfait » (1).
Cette manière d envisager 1 intérêt est évidemment plus élevée, plus noble que T autre. En substituant la qualité du plaisir à sa quantité, on se soustrait au reproche de grossièreté; mais on ne le fait qu'au prix d'une contradiction.
1. St. MiLL: L'utiliiarhme. — Taine : Le positivisme anglais. — Etude sur St. Mill. — Guyau : La morale anglaise content poraine.
Car d'où vient au plaisir sa valeur intrinsèque, sinon de l'acte lui-même qu'il accompagne? Il y a par conséquent dans les choses un bien antérieur aux plaisirs qui nous permet d'établir entre eux une hiérarchie. Mais alors le plaisir n'est plus le premier principe de la morale, celui dont tout le reste dépend, puisque lui-même dépend d'autre chose. Je n insiste pas.
La morale utilitaire ne sera donc plus grossière; mais comment en bamiir l'égoïsme?
En substituant l'intérêt général à l'intérêt individuel. Par intérêt général on n'entend évidemment ni 1 intérêt de la famille, ni 1 intérêt d'une ville ou d'une province, ni même l'intérêt de la patrie, car ce serait de l'égoïsme social.
Surtout il ne faut pas dire que l'intérêt général doive être recherché parce qu il est le plus propre à favoriser lintérêt individuel. Ce serait renforcer l'égoisme au lieu de I2 diminuer, puisque ce serait se constituer le centre du monde, autour duquel le reste des hommes serait tenu d'évoluer.
Aussi bien, les utilitai4stes nouvelle manière déclarent-ils que, « le critérium utili- « taire ne consiste pas dans le plus grand
« bonheur de Tagent moral, mais dans la « plus grande somme de bonheur général; el « l'utilitarisme exige que, placé entre son « bien et celui des autres, l'agent moral se « montre aussi strictehient impartial que le « serait im spectateur bienveillant et désin- « téressé. »
Pour résumer leur doctrine, ils vont même jusqu'à s'approprier la maxime évangélique: « Aimez votre prochain comme vous-même. » Si l'intérêt général et l'intérêt individuel concordaient toujours en fait, on pourrait accorder que, pour échapper au reproche d'ëgoïsme, il n'y a pas de contradiction à subordonner le second au premier.
Mais il est loin d'en être ainsi. L'intérêt public exige, par exemple, que les soldats se fassent tuer pour défendre la patrie menacée; mais dira-t-on que c'est aussi l'intérêt personnel de ceux qui se font tuer.?... L'titilitarisme humanitaire donne le bonheur comme le bien suprême de F homme. Comment peut-il alors me commander de sacrifier, eu cas de conflit, mon bonheur personnel au bonheur général? N'est-ce pas au nom du bonheur me commander de sacrifier mon bonheur?
Les iitilitarisles, il faut le reconnaître ont vu la contradiction, et ont essayé dy remédier.
Certains d'entre eux croient que l'identité des intérêts individuel et général est un idéal non encore réalisé, mais réalisable. Afin de s'en rapprocher le plus possible, il faut qu'une nouvelle organisation sociale harmonise rintérêt général et l'intérêt privé, et que Véducation et \ opinion imissent leurs efforts « pom' associer dans l'esprit de chaque indi- « vidu son bonheur au bien de tous ». Nous reviendrons prochainement là-dessus.
D'autres, ceux que j'ai en vue actuellement, n'attendent ni de l'hérédité ni de léducation, cette merveilleuse transformation de l'esprit public. Ils y vont plus simplement, et affirment que les hommes ont une inclination naturelle à vouloir du bien à leurs semblables.
Tout ce qui satisfait ce sentiment est bon, tout ce qui le contnu-ie est mauvais. C'est en quoi consiste proprement le sens moral inné qui, dans nos actions, nous permet de percevoir naturellement le bien et le mal comme la vue les couleurs.
Que penser de cette doctrine?
rr.
Le sens moral inné et la cojiscience spontanée.
La doctrine du sens moral, si on la restreint à une sorte d'instinct ou de sentiment — que ce soit l'instinct de bienveillance ou le sentiment de sympathie, — ne peut rendre compte, en bannissant tout élément rationnel, du caractère d'obligation que nous avons relevé dans T analyse du fait de conscience. Vu. sentiment même instinctif est un fait empirique dans lequel la raison ne reconnaît aucune 'nécessité morale. Elle laisse également inexpliqués ces jugements moraux dont nous avons parlé récemment, et qui précèdent, accompagnent, et suivent Faction morale. Il n'y a rien en effet de plus opposé à l'instinct que le jugement, et si l'on comprend que le jugement porté sur un fait de conscience provoque un sentiment moral correspondant, en revanche, on ne voit pas qu'un sentiment puisse être moral, s^il n est qu'instinctif, et ne procède pas d'un jugement de la raison.
Aussi bien, tous les partisans du sens moral ne l'entendent-ils pas de cette façon sim-
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pliste. Ils admettent finalemerit que « nos » émotions, et nos perceptions morales se » composent d'un jugement porté par l'es- » prit, et d'un sentiment du cœur. » Pour eux, la distinction du bien et du mal résulte d'une perception qui est accompagnée d'émotions agréables ou désagréables. Comme tous les autres sens, mais à sa manière, le sens moral a une double fonction. Non seulement il sent, mais perçoit V existence et la qualité des choses. En vertu de cette théorie, nous aurions donc V intuition du bien à accomplir et du mal à éviter; d'instinct nous percevrions donc nos actions, et nous sentirions la conduite à tenir. Nous aurions le sens inné de la vie.
Au point qe vue psychologique — qui n'est pas le nôtre pour le moment — cette assimilation de la conscience aux sens est tout aussi contestable que la théorie de la; perception externe.
Mais, au point de vue moral, en donnant aux mots une signification moins matérielle, il est possible d'en tirer quelque chose.
Alors, en effet, nous pourrions distinguer entre la conscience morale spontanée et la conscience morale réfléchie. La première est
primitive. Elle suppose que notre raison, à son premier éveil, a une connaissance tout au moins confuse du bien qui correspond à notre nature raisonnable, et que notre volonté y est comme inclinée par son propre poids. Rien de plus normal en théorie, ni de plus acceptable en pratique. Est-ce que Tenfant lui-même n éprouve pas une répugnance ou un attrait instinctif à Tégard de certaines actions ?
Uidée du bien qui caractérise tous les faits de conscience serait donc primitive, et comme innée, du moins naturelle, puisque nous la connaîtrions en vertu d un déclanchement naturel de la raison, d\m premier jugement moral préalable à tous les autres. Pareillement Vidée d obligation, ou de devoir. Car la perception intellectuelle d un bien correspondant à notre nature d être raisonnable entraîne ï obligation de le réaliser; d'où ce sentiment spontané du devoir qui caractérise les tout premiers élans de la volonté en quête du bien humain. Mais cette conscience morale spontanée, bien que nécessaire, est insuffisante. Elle doit devenir une conscience morale réfléchie, et elle le devient par l éducation morale, à mesure que
la raison se rend mieux compte âe lexistence J et de la valeui' des lois qui règlent l'agir humain, et que la volonté, plus aïfermie par sa propre activité, s'assouplit, et avec elle notre activité psj'chique tout entière, aux exigences de la loi morale.
Le problème de 1 éducation de la conscience est donc ici en germe. Pour le faire mieux comprendre, je comparerai le sens moral bien entendu au sens esthétique, et l'éducation qu'il réclame à l'éducation du goût.
Je ne suis pas de ceux qui croient que l'intelligence et la sensibilité du peuple sont irrémédiablement réfractaires aux choses d'art. La Providence n'a refusé à personne le sens de \ esthétique. Mais celui-ci, plus que tout autre, demande une éducation appropriée, est susceptible d'aberration. Mettez le beau à la portée des intelligences simples ou moyeimes. et vous n'aurez pas de peine à les initiei' peu à peu au grand art. Pourquoi, par exemple, certaines nations semblent-elles avoir reçu en partage le sens du beau? Pai'ce que leur éducation artistique a été plus développée, ou que le milieu où elles évoluent est plus favorable que d'au-
très à réclusion du sens esthétique. Jl suffit de parcourir l'Italie pour saisii^ ce fait sur le vif. Les gens du peuple — ceux du moins que les soucis de la vie matérielle n absorbent pas — sont plus sensibles que d autres à un coucher de soleil. Au surplus, depuis des siècles, ils ont vécvi au milieu des chefsd œuvre.
Le sens moral est soumis aux mêmes lois que le sens esthétique. Personne n'en est tout à fait dépourvu. Mais il est également susceptible de formation ou d'aberration. L'éducation, le milieu social, Ihérédité, peuvent le déformer ou T aiguiser, selon les circonstances. Certains peuples sont plus moraux que d'autres, l'acuité du sens moral est extrêmement variable. J'aurai l'occasion de revenir longuement sur ce point. Mais il était argent, au début de ce travail, de noter qu'il existe en chacun de nous, sous forme de conscience morale spontanée, un sens moral capable de nous fournir, par Tintermédiaire de la raison, les règles générales de l'activité humaine, et, par l'entremise de la volonté, le sentiment moral et la force initiale nécessaires à leur observation.