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LE SENS MORAL ACQUIS ET LES FAITS J DE CONSCIENCE

Les phénomènes de conscience se présentent donc à nons sons le double aspect du devoir et du bien. Ils sont à la fois obliga- ■■ toires et désirables, et d'autant plus dési- ] râbles souvent que l'obligation en est plus pénible. Il n'y a pas un homme au inonde -i qui ne juge que, dans certaines circonstances, il doive agir de telle ou telle façon sous peine d'agir contre sa conscience. Aussi? bien, nous lavons vu. la difficulté ne conîiiste-t-ëlle pas à admettre l'existence de la^ conscience morale en face des phénomènes de conscience, mais bien à en expliquer loriguie et la nature, à en apprécier la valeur.

Qu'est-ce que la conscience morale? Voilà la première question à résoudre lorsqu'on entreprend de parler de léducation de la y.

conscience. Les uns soutiennent que c'est un sens moral inné qui, dans nos actions, nous permet de percevoir naturellement le bien et le mal, comme la vue des couleurs. Cette doctrine, ai-je observé, est née d'une réaction violente contre \ utilitarisme systématique. Pour comT^attre 1 égoïsme qui est à la base de ce système, elle a essayé de démontrer que tous les hommes ont une inclination naturelle à vouloir du bien à leurs semblables, et a posé en principe que tout ce q;ui satisfait ce sentiment est bon, et tout ce qui le contrarie, mauvais. Contestable au point de vue psychologique, celte doctrine l'est plus encore au point de vue moral, car il n'est pas prouvé que nous ayons tous le sens inné de la vie, ni que la distinctioai instinctive du bien et du mal repose d'abord et exclusivement sur un sentiment naturel de bienveillance ou de sympathie à l'égard de nos semblables.

Cest pourquoi d'autres philosophes, soucieux de donner de la conscience morale une explication soi-disant plus adéquate à la réalité, ont prétendu qlie le sens moral n'est point inné, mais acquis: un pur produit de \ hérédité et de \ éducation. Voyons com-

ment, selon eux, sest ojjérée ou s'opère la genèse du sens moral; nous essaierons ensuite de faire la part de la vérité et de l'erreur dans cette séduisante théorie.

Origi)ie sociale du sens moral: hérédité et éducation.

Les partisans du sens moral acquis sous la double influence intérieure et extérieure de Ihérédité et de léducation commencent par J reconnaître que chez tous les peuples civili- 1 ses, actuellement, les principes les plus généraux de la morale sont les mêmes. Ils ne sont, d'après eux, que les conditions d'existence de toute vie sociale. « La société même » la plus simple, ne peut vi\Te que dans » des conditions déterminées. Supposez une » société dont les membres considèrent com- » me bon ou simplement indifférent de s en- » tre-tuer, de s'entre-voler, où les parents » abandonnent leurs enfants, oii les enfants » maltraitent lem-s parents : il est parfaite- » ment clair qu^une pareille société ne pourra » subsister; elle périra par un vice inhérent

» à sa constitution même. Autant vaudrait » dire qu'un acéphale ou hydrocéphale pour- » ra vivre et se perpétuer, ce qui serait une » absurdité physiologique. 11 est inévitable » que tout monstre, que tout organisme qui » est en dehors des conditions normales » d'existence, périsse: c^la est aussi vrai du » corps social. Or, la morale, réduite à ce » qu'elle a d'essentiel, consiste en. ces con- » ditions d'existence sans lesquelles l'homme disparaît » (1). Donc, les principes généraux qu'on retrouve les mêmes, actuellement, chez les peuples civilisés, nous devons les retrouver à toutes les époques de rhistou'e. Nous les retrouvons solidement établis dans les lois et les écrits des philosophes, en remontant à ti'avers le moyeji-âge jusqu'à l'époque Gréco-romaine. Remontons encore:

ils sont inscrits dans les monuments égyptiens, dans le code mosaïque, dans les lois de Manou et les livres sacrés de la Chine: documents qui sont eux-mêmes l'écho d'une tradition plus ancienne. Mais ces cinq ou six mille ans représentent la période de consolidation de la morale, non sa période de

1. Th. Ribot : L'hérédité psychologique. Paris, Alcan, 1906 : 8"'« Édition, p. 333.

L'éducation de la Conscience. a

création. Au delà de ce passé lointain, qu'y avait-il? que s est-il passé?

Arrivés à ce point de leur induction préhistorique, les théoriciens de T hérédité psychologique font appel à l'hypothèse de révolution. Tout d'abord ils posent en principe, comme une chose indiscutable, que la moralité de Ihomme est un résultat de la sociabilité.

L'homme est devenu moral parce qu'il était sociable. La moralité a inilué à son toursur la sociabilité ; mais avant de devenir une cause, elle n'a été qu un effet. C'est donc dans les instincts sociaux que la morale prend sa source.

Or, «à en juger par analogie avec la gran- » de majorité des quadrumanes, les ancêtres » primitifs de l'homme devaient être socia- » blés. » Ainsi se sont formées de petites tribus. Celles-ci, de même que les sauvages actuels, — « ne considéraient probablement les » actions bonnes ou mauvaises qu'autant » qu'elles affectaient d'une manière appa- » tente le bonheur de la tribu, non celui » 'de l'espèce, ou de l'individu considéré » comme simple membre de 1 association. Le » sens moral est ainsi primitivement dérivé

LE SENS MORA.L ACQUIS Oi)

» des instincts sociaux. 1 un et lautre se rat- » tachant d'abord exclusivement à la com- » munauté. » Les tribus, chez qui les instincts sympathiques étaient trop faibles ou trop instables, ont dû périr. La sélection naturelle a assm'é la survivance des plus aptes, de celles qui avaient au plus haut degré le sentiment de la solidarité sociale.

, Mais une question se pose ici: Comment chez Thomme primitif les instincts égoïstes, si intenses, si désordonnés, ont-ils pu être maîtrisés pai' les instincts sociaux, qui seuls renfermaient les germes de la mora:lité? Grâce à révolution de rintelligeiice. C'est ainsi qu'à la longue, l'homme primitif en est veuu à comprendre l'importance des viertus individuelles (empire sur soi-même, tempérance, etc.), et que les bases de la moralité ont été complètement assises.

Quel rôle joue 1 hérédité dans cette période de formation? Les tribus mieux douées que les autres d'instincts sympathiques et soh ciaux ont dû l'emporter dans la lutte pour la vie, et elles ont dû aussi transmettre ces qualités à leurs descendants. En même temps que pai' elles la possibilité d'une discipline morale augmente à chaque génération, et re-

çoit une base organique, Tinfluence naissante de réducation, des coutumes, de la religion, agit du dehors dans le même sens (1). »

« Je crois, écrit Spencer, que les experien- » ces d'utilité organisées et consolidées à tra- » vers toutes les générations passées de la » race humaine, ont ]iroduit des modifica- » lions correspondantes qui, par transmis- » sion et accumulation continues, sont deve- » nues chez nous certaines facultés d intui- » tion morale, certains sentiments répon- » dant à une conduite bonne ou mauvaise, » qui n'ont aucune base apparente dans les » expériences d'utilité individuelle (2). »

Dès (pie ce degré d'organisation est atteint par une tribu quelconque, les principes généraux de la morale sont établis. La période de consolidation qui commence alors ne diffère d'ailleurs qu'en degré de la période de genèse. C est le même processus qui continue.

En résumé, 1 homme n'est moral que par-

1. KiBûT ÏH.: ()urrage cité. p. 335, sqq. Darwin ; La descendance de V homme : ch. II. J'ai pris sur moi de souligner dans ces citations tous les devait, pourrait, ont dû, qui en disent long sur la certitude historiiiue d'une pareille hypothèse.

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