EN MATIÈRE D'ÉDUCATION
Par Alfred CROISliT, Membre de l'Instidil, Doyen de la Faculté des leilrcs de l'Uiiivcrsilé de Paris.
Mesdames et Messieurs,
L'éducation de la Démocratie est, dans notre France démocratique du w*^ siècle, une atïaire aussi importante que pouvait lètre, dans la France monarclii(jue d'autrefois, l'éducation du prince appelé par sa naissance à régner un jour sur elle. Le gouvernement do la chose publique, qui aiqjarteiiait alors à une famille, apparticntaujoui'd'lini à tous les citoyens. L ne démocratie est une société dont tous les membres, directement ou indirectement, sont appelés à agir sur la marche du gouvernement et sur l'établissement des lois. Il V a donc un intérêt social de premier ordre à ce que tous les citoyens de cette démocratie aient les (|ualilés nécessaires i)Our
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exercer utilement la part d'influence qui leur est assignée par la constitution et par les mœurs. La détermination de ces qualités nécessaires doit former le premier objet de toute enquête méthodique sur l'éducation de la démocratie. Ce sera le sujet de cette conférence.
Un mot encore sur la portée exacte de ce terme d' « éducation », qui j)eut s'entendre en un sens large et en un sens restreint. xAu sens restreint, l'éducation est la formation de l'enfant par l'école. C'est surtout de celle-là que nous aurons à nous occuper. Mais il ne faut pas oublierque l'éducation de la personne humaine ne se fait pas seulement à l'école. Elle commence dans la famille; elle se continue dans le milieu social où vit l'enfant; elle se prolonge au delà des années d'école, et, pour quelques-uns, ])endant toute la \ie, par les iiilluences complexes et diffuses des institutions et des mœurs, par les circonstances de la vie, par les mille leçons journalières que suggère la réalité. Celte éducation extra-scolaire a une importance qui est souvent méconnue; 'par exemple quand on rond l'Iniversilé ou le baccalauréat responsables de tous les défauts de notre société. On se persuade qu il suffirait de supprimeile baccalauréat pour corriger tous ces défauts, réels ou ima-
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ginaires. C/esl là une vue Irop simi)le et un peu enfiinline. Soyons d'abord bien convaincus que Téducalion par l'école n'esl qu'une partie de l'éducation totale, et qu'il ne faut pas lui domandor co (|u'clle ne peut donner. Mais, cela dit, il reste qu'elle est une très grande force, et «ju'il est par conséquent nécessaire d'en user le mieux possible. L'école ne fait pas tout riionime, mais elle le prépare en grande partie. Comment doit-elle le préparer? Voilà le problème dans ses termes les plus généraux.
Ici. une distinction encore est indispensable. Dans toute société, démocratique ou non, l'éducation doit être à la fois technique et générale.
J'appelle « éducation technique » celle qui permet à chacun de faire le mieux possible son métier. Quelle que soit la forme du gouvernement, il importe à toute société d'avoir des médecins, des avocats, des professeurs, des industriels, des comnicr(;anls, des ouvriers (\m soieni, chacun dans sa spécialité, aussi I)arfaits (|uc possible. Il faut (jue l'éducation soit organisée de manière à assurer à la société cet avantage. C'est là, selon le mot de M. l'ouillée, la part légitime du « point de vue ulililaire » dans la conce|»lion de l'éducation, l'.l celte part doit être grande. Pour les industriels, les commerçants, les ouvriers,
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nous n'aurons jamais trop d'écoles pratiques, d'écoles professionnelles, surtout en France, où les carrières non « libérales » sont victimes d'un préjugé très fâcheux. Quelle que soit, théoriquement et abstraitement, la hiérarchie légitime des fonctions dans une société, on ne saurait trop répéter que la valeur de l'individu se mesure non à la fonction qu'il exerce mais cà la manière dont il remplit sa tâche. Il n'y a pas de sot métier, comme dit le proverbe. Tous les métiers concourent à la prospérité générale du pays. Il est donc indispensable que l'éducation technique sait florissante. Mais l'importance de cette éducation est tout aussi grande dans une société monarchique que dans une démocratie. En fait, l'Allemagne monarchique l'a développée cliez elle avec un grand succès. Ce n'est pas de l'éducation technique, si indispensable qu'elle soit, que j'ai à parler, mais de l'éducation générale.
L'éducation générale est celle qui forme l'homme et le citoyen dans le professionnel, celle qui donne à l'individu les qualités physiques, intellectuelles, morales, dont il a besoin non seulement pour bien faire son métier, mais aussi pour bien remplir le rôle que lui assigne, dans l'État, la forme politique de la société dont il est membre. Les qualités phy-
siques sont iiulis[)ensables : la saiilc, la force, sont des biens siii- la valeur desquels tout le monde esl d'accord. Je n'insisterai pas ; d'aboiil jiarce ([ue l'accord sur ce point esl à peu près complet, ensuite parce que les traits essentiels de ces qualités sont les mêmes en tous pays et sous tous les régimes. l*our les (jualités intellectuelles et morales, au contraire, il y a des distinctions à faire. S'il est partout et toujours nécessaire que les individus soient intelligents et moraux, la forme de celte intelligence et de cette moralité ne sera pas identique en toutes circonstances : elle variera selon que l'individu, par l'elVet de l'organisation sociale, aura une autre part d'initiative plus ou moins grande, et selon les idées directrices de la société. Le citoven libre d'une démocratic, el d'une démocratie du w*" siècle, a certainemenl besoin d'avoir des notions positives, des ({ualités d'esprit et de caractère qu'il eût été ridicule de demander a un homme dn moyen àue, ou à un sujet de Louis \l\ . et <|ui, de notre temps môme, ne sauraient être exigées de ceux (jui sont gouvernés plus ou moins (lespoti(iuement.
La questi<jn que j'ai à tiifiter |)eut donc, en dernière analyse, se ramener aux termes suisanls : <( Quelles sont les notions positives, les qualilé'sd'es-
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prit et de caractère que l'éducation doit s'attacher à développer dans le futur citoyen de la démocratie française au xx^ siècle ? »
l'éducation INTHLLIXTCELLE D:-: LA DLMOCnATll
Je commencerai par l'éducation intellectuelle, parce que c'est à Tintelligence qu'il appartient de discerner dans la vie le but à atteindre et la route à suivre. Si le caractère donne seul la force de marcher au but malgré les obstacles et de suivre la voie droite jusqu'au bout, encore faut-il que l'intelligence ait d'abord marqué au caractère sa tâche.
Or, l'éducation de l'intelligence, aujourd'hui, doit être essentiellement scientifique. Cela ne veut pas dire que les « sciences « proprement dites, par opposition aux « lettres », doivent y tenir la première place. Mais cela veut dire que les esprits et les méthodes de la science doivent la pénétrer tout entière. C'est la conséquence nécessaire d'un état de civilisation très dilTcrent à beaucoui^ d'égards de ceux qui ont précédé. '
11 y a eu, dans la vie de notre humanité occidentale, des périodes où les grandes forces directrices
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de l'aclion étaient l'aulorilé et la Iraililioii. Qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en al'tlige, il est très certain (juil n'en est plus ainsi aujourdliui. Aucune autorité extérieure n'a de prise vraiment forte sur la majorité des esprits. La tradition ne nous paraît respectable que dans la mesure où elle s'accoi-de avec notre conception du jnste el du vrai. La seule force morale devant laquelle nous nous sentions obliirés à nous incliner est celle de l'évidence. Ll celle évidence nous apparaît de plus en plus comme devant résulter d'une recherche libre el méthodique. ICn d'autres termes, nous ne croyons qu'à la science.
Est-ce à dire ([ue cette foi dans la science n'ait pas, elle aussi, sa superstition ? assurément. Mais le remi'de ne peut être cherché que dans la science clle-mrme, mieux comprise. Il serait absolument vain d(.' prétendre (>pj)0ser à la science faillible une doctrine prétendue infaillible (\m la régenterait el la corrigerait. Trois siècles de recherches scientiliqiies et de découvertes vérifiées par les fails oui créé un «'lai d'<'S|>ril qui se refuse à admettre la faillite de la science. Ce qui est vrai, c'est qu'aucun homme sensé ne croit que la science explique tout et suffise à tout. Notre science, comparée à liulini
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de la réalité, est prodigieusement courte et limitée. Elle le sera peut-être toujours, malgré ses progrès futurs. Les nécessités de la vie et de Faction nous proposent sans cesse des problèmes qui exigent une décision rapide. La science, avec ses méthodes sûres, mais lentes, est loin d*y suffire. L'esprit de finesse, l'intuition, le sentiment, de quelque nom qu'on appelle cette sorte de divination nécessaire, a donc sa place, très considérable, dans la vie réelle, et une intelligence dépourvue de ces ressources serait singulièrement désarmée dans le combat de la vie. Mais il n'en reste pas moins évident que la science est le fond indispensable qui doit servir aujourd'hui de support et de contrôle à tous les autres movens de connaître. Une intelligence formée à la méthode saura mieux qu'une autre, à puissance égale, user de l'esprit de finesse. Ses intuitions s'appuieront sur des faits mieux connus et en plus grand nombre. Elle risquera moins de s'égarer. Elle saura, dans tous les cas, se contrôler elle-même, se corriger au besoin, et ap[)récier la mesure exacte de ses certitudes. Si elle est obligée par les circonstances extérieures d'aller au delà de ce qu'elle sait positivement, elle en aura la claire conscience, et sera toujours prête à entendre la leçon des faits. Ses erreurs iné-
vilables auront chance d'être moins nombreuses et
moins graves.
Mais comment faut-il entendre cette affirmation que la science doit olro l'àme de Icducalion intellectuelle dans notre démocratie?
Evidemment, nous ne demanderons pas à tous de posséderla science totale. Personnen'y peut atteindre. Ceux qu'on appelle les « savants » ne sont que jamais des spécialistes, et sont des profanes en dehors de leur spécialité, qui sera sans doute elle-même de plus en plus restreinte, à mesure que la science fera plus de progrès. D'autre part, la diversité des fonctions sociales et celle des aptitudes individuelles exigent que la majorité des citoyens ne soient pas à proprement parler des « savants ». La démocratie la plus « scientifique » comprendra nécessairement : d'une part des spécialistes en nombre relativement restreint je range parmi eux les spécialistes en sciences politiques et sociales) ; et, d'autre part, une foule très nombreuse, qui comprendra, sur chaque question donnée, tous les non-spécialistes, que ceux-ci d'ailleurs soient ou non, sur d'autres matières, des savants |MOj)remcnt dits. Ce (ju'il faut demander, selon le mot de IJeiian, ce n'est donc pas « que tous participent au travail de la science, mais
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que tous participent aux résultats du travail scientifique ». — Ou encore, suivant une parole du profond historien Thucydide^ l'homme qui a le mieux analysé la démocratie athénienne, ce n'est pas que tous soient capables, en face d'un problème donné, d'en trouver la solution, mais que tous soient capables de juger en connaissance de cause la solution trouvée par les spécialistes.
Pour cela, que faut-il? car l'éducation scientifique dont nous avons à nous occuper en ce moment n'est pas celle des spécialistes : c'est celle de la foule, c'est-à-dire de tout le monde. Elle réclame, semble-t-il, trois choses : 1-' un minimum de savoir positif; ^'de bonnes habitudes d'esprit ; 3° quelquesunes des notions générales essentielles qui se dégagent de l'ensemble des découvertes de la science.
Reprenons chacun de ces points.
Le minimum de savoir positif est impossible à déterminer avec précision, car il dépendra des circonstances et des possibilités dans chaque cas particulier. Les uns sauront davantage et les autres moins. La règle générale est d'étendre le minimum le plus possible, en partant d'abord des connaissances élémentaires qui sont comme les outils indis-
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pensables ilii travail iiilellecUiL'l ullérieur : lecUire, écriture, langue française, calcul, etc. : et en ajoutant à ce premier fonds les connaissances les plus simples sur le passé d'où le présent dérive et sur la nature au milieu de laquelle nous vivons. Si les circonstances obligent lenfanl à se contenter de l'école priinaire.il pourra plus lard, jtar les cours d'adultes cl les universités jiopulaires, enrichir ses premières acquisitions. S'il reçoit l'enseignement secondaire, il sera évidemment beaucoup mieux muni de connaissances positives. Mais on peut dire que l'essentiel n'est pas là. Ce qui est plus important que la somme du savoir accjuis, c'est la qualité des haiiiludos iiilcllectuelles données par l'éducation et les conclusions générales auxquelles elle aboutit.
Sur ces bonnes habitudes intellectuelles, j'ai eu le plaisir, il y a quelques mois, d'entendre à i\e\v-York l'opinion d un d<;> hommes qui font le plus d'honneur à la pédagogie américaine, M. Nicolas .Murray iUiller. président de riniversité Columbia. (le (ju'il disait s'appli(|uait spécialement à renseignement sujté'riour. mais pou! à brtu droit être étendu à tous les ordres d'enseigncmciil. Il assignait comme objet essentiel à l'éducation laformation de ce qui! aj)|)elait ff ilvdi inui<}. dison'î on français : " un hou sons
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lucide et clairvoyant » ; et il analysait cette conception de manière à montrer que lui-même était un vivant exemple de son idéal. C'était un plaisir savoureux d'entendre cette improvisation nette et forte, un peu sèche, où la justesse de l'expression s'alliait à une si pleine possession du sujet. Essayons à notre tour d'étudier cette excellente formule et d'en développer le contenu.
La première qualité de ce bon sens ferme et clair, c'est de ne pas se payer de mots ou d'apparences : c'est d'être rigoureusement réaliste. Sous les mots, voir les idées, et, sous les idées, voir les choses, voilà le but. Savoir, c'est pouvoir, selon le mot de Bacon : on ne domine les choses qu'en les connaissant. Mais savoir réellement, ce n'est pas former de belles constructions logiques ou verbales : c'est pousser droit au réel, et modeler ses idées sur ce réel. Or il arrive souvent que les mots, qui ne sont que des signes, et les idées, qui n'ont de valeur que parleur conformité avec les choses, nous voilent en partie la réalité. La véritable lucidité de l'esprit consiste à percer tous ses voiles et à ne jamais perdre de vue l'objet propre de la connaissance.
Pour cela, certaines précautions sont indispensables.
LES BESOINS DK LA DKMOCIîATlK -'lO
La première est de le vouloii' ; c'csl-à-diic de commencer par se mellre, à léj^ard de la réalité, dans un élal ele soumission [tréalahle (jiii esl la condition nécessaire pour la dominer ensuite. Il faut, selon le mot de Descaries, nous accommoder aux laits, an lieu de \<iul()ir accommoder les laits à nos fantaisies ou à nos pîissions. Soyons résolus d'abord à les voir tels qu'ils sont, non tels (pie nous les voulons, a 11 ne faut pas, disait lùiripide, se mctti'e en colère conire les choses, car cela leur est parfaitement égal. ') 11 ne faut pas non plus faire violence aux faits, car nous seuls en serions punis, en nous condamnant à ignorer que nous avons intérêt à connaître. Soyons « objectifs ».
Une seconde règle, non moins indispensable, est de savoir comment s'y prendi'e |)Our arriver à n'être pas dupes, malgié notre bonne volonté. Va\ d'autres termes, il faut procéder mélbodi(iuemenl à l'élude des choses. Les applications parliculièies de la méthode comportent des lègles variables, mais un peut dii'o A'uuc manière gcMH-ralc (lu'clh; consiste essentiellement à observer la réalité avec patience, avec acharnement, en prenant garde (jiic les choses Jiont com|)le.\es, cpie les solidions bàlivcs cl .simples sont presque toujours inexactes, el <iiii> rr n'est (pie
i.Kiiiit;. riK i.v iiKi:of;nAri :.
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par de prudentes analyses qu'on peut arriver à saisir la réalilé dans son fond.
Xous croyons yolonliers, nous Français, que le bon sens, un bon sens lucide et clairvoyant, est une qualité très française. Nous n'avons peut-être pas tort. Notre grande littérature classique des xvn' et xvni'' siècles, dans les limites de la science du temps, est en effet avant tout une littérature de bon sens. Elle a des qualités de clarté, de pondération, de naturel, de justesse v^ve (au détriment parfois de l'imagination et de la sensibilité), qui relèvent directement du bon sens proprement dit. Ne nous faisons pas d'illusions pourtant ; notre bon sens a des ennemis redoutables, toujours aux aguets, et dont nous ne nous méfions pas assez : la routine, la généralisation précipitée, lindividualismc querelleur.
L'esprit de routiue est très répandu. Il est particulièrement visible cliez le paysan. M. Couteaux, dans un article de sa Vie ayrkole, au journal le Temps^ citait l'exemple de ces paysans de son village qu'il avait entrepris de guérir d'une idée traditionnelle et fausse sur un détail de la vie rurale. Il prend les plus intelligents parmi eux, leur met les faits sous les yeux, les leur fait constater, et les
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oblige à reconnaîlre (ju'un certain dicton populaire se trompe. Ouelle n'est pas sa surprise, à quei(|ue temps de là, de s'apercevoir que la leçon est oubliée, et que c'est toujours le dicton poj)ulaire (jui a force do loi 1 Mais la classe bourgeoise n'est guère moins routinière à J)eaucon|> d'ciiards. I-^lle aussi a ses idées toutes faites, qu'elle n'aime pas à cbanger. Ce respect des idées reçues est salutaire, aussi longtemjts que ces idées n'ont pas été reconnues fausses. Mais s'obstiner à défendre, sans examen, par paresse d'esprit, par insouciance, par égoïsme, des id(^s qu'on a des raisons de croire inexactes, c'est pure routine, et c'est tout le contraire du véritable bon sens.
L'aptitude à généraliser est un don précieux, et dangereux. Nous aimons les idées générales. Les faits épars ne nous intéressent pas. .Nous disons : « bêle comme un fait », et nous nous bâtons de tirer dos faits un système, que nous tàcbons de rendre clair, logique, liarnionioux, conforme à un idéal d'élégance géométricpie ou classique que nous portons tous en nous. Nos esprits, naturellement vifs et impatients, coui'ont à 1 iilt'C générale. Colle disposition, commune à tous les Français, est remanjuîible en particulier cbcz les artisans des villes. Dans les
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Universités populaires, on a noté plus d'une fois le goût (les ouvriers pour la philosophie, pour la métaphysique, pour les systèmes qui coordonnent les faits et leur donnent un sens. Rien de mieux, s'il s'agit en efTet de coordonner des faits acquis, sans rien ajouter aux données de la réalité, et surtout sans rien retrancher des éléments réels du prohlème. Mais rien de plus dangereux, si les précautions nécessaires sont négligées, et si notre imagination impatiente ou notre goiit de régularité classique nous entraînent à construire trop vite un édifice d'idées élégant et fragile. Ici encore, des hahitudes méthodiques d'attention, d'analyse prudente et patiente sont indispensables pour nous empocher de convertir une qualité naturelle excellente en un très grave défaut.
L'individualisme mal entendu, le goût des personnalités agressives, est peut-être le plus sérieux danger qu'ait à craindre chez nous le bon sens. Ce mal ne nous est pas particulier. C'était déjà le fléau de la Grèce antique. C'est celui de tous les peuples à imagination vive, à vanité chatouilleuse, où l'on aime à découvrir, derrière l'idée abstraite, l'individu (jui la représente, et à imaginer chez celui-ci les desseins vaniteux ou personnels que nous sentons
us BKSOINS Ml-: LV DKMOCR ATi:-: o-i
|ilu.s un iiiuins obscurément en iioiis-mènies. Celle manière tle personnifier les idées convient à notre goût (lu tliéàlral et du romanesque. Celte prompliUide subjective à soupçonner de noirs desseins nous séduit par un cùlé de cabotinage. VA\e flatte d'ailleurs notre paresse d'esprit ; car elle nous dispense d examiner les idées en elles-mêmes : si notre adversaii-e esl un coquin, un Iraître, un vendu, à quoi bon discuter ses opinions? Le mieux que nous puissions faire, cesl de lallaquer personnellement, cbose à la fois j)lus facile et plus amusanle. La rbétorique, cette escrime des idées, la polénii(iue mordante et injuste, sont des exercices où excelle notre vivacité naturelle et où notre goût du drame tiouve son compte, il esl pénible et long d'o])serverles faits, d'analyser les idées. Mais frapper un adversaire ;iu i)on endroit, à l'applaudissement de la galerie, (ludle tâche plus agréable? D'accord. Mais que devient la vérité au milieu de ces belles passes d'armes? Et si la vérité, même désagréable, nous est seule vraiment utile, fiu'avous-nous gagné à la mé'fonnaîlic volonlaii'cmrnl ? lîevenons an viai bon sens, à celui «pii hait les apparences et ([ui aime les choses.
.\vec un miriimimi do savoir cl do bon nos liai) il udos
intellectuelles, l'éducation, avons-nous dit, doit donner aussi aux esprits quelques notions fondamentales qui sont comme l'essence et la philosophie de notre connaissance des choses, telle qu'elle résulte de l'ensemble des travaux auxquels se sont livrés les savants dans les générations précédentes. Il serait ambitieux, et peut-être téméraire, de prétendre enfermer celte philosophie dans des formules immuables. Voici pourtant quelques idées qui semblent pouvoir servir de guides, dans l'action même et dans la direction générale de la vie, à tous les membres de notre Démocratie du xx^ siècle. 11 serait bon que l'enseignement prît à tâche de les mettre en lumière.
D'abord, tous les esprits cultivés sont aujourd'hui persuadés que les choses humaines, comme celles de la nature, évoluent lentement, par le progrès incessant de la pensée. Les brusques révolutions, qui ressembleraient à des miracles, sont impossibles. C'est par la continuité des innombrables elforts individuels que s'opèrent à la longue les changements profonds. C'est par là que l'homme s'est élevé de l'animalité primitive à notre état de civilisation.
Si le progrès ne peut résulter que d'un savoir
LES BESOINS DK LA DÎ.MOCRATIE oo
supérieur, et si le savoir ne peut s'accroître que par le libre exercice de 1 intelligence, le premier besoin de nos sociétés est la liberté entière de la pensée. Aucune doctrine n'est jamais adéquate à la vérité absolue, (jui est peut-être inaccessible à l'esprit liumain. La vérité scientifique la mieux établie ne saurait se soustraire au contrôle ; en un sens, elle est toujours |)rovisoire. C'est la condition môme de sa grandeur et de son autorité de toujours s'offrir à la discussion. Il est contraire à l'essence de la science de fermer la bouche même à l'erreur.
D'ailleurs, il est impossible que tous les esprits marchent du même pas dans la route de la vérité et du progrès. La diversité des oi)inions ne résulte pas sîîulement de la complexité des choses ; elle est un effet nécessaire de l'inégal développement des intelligences, et il est très probable qu'il en sera toujours ainsi. Imposer, au nom de la science, une doctrine (ju'on juge vraie à des esprits incapables de la romprendre n'est pas seulement nu allenlal contre la libei'té scientifique, c'est une absurdité.
Ainsi, la seule considération de l'éducation intellectuelle nous conduit à des conclusions qui ont déjà une valeur moi'alc considé'rable ; liberté nécessaire de la pensée, tolérance absolue, patience optimiste
oO l.'l'lDl CATIOV Di: L\ DÉMOCIUTIK
el confiante en face des lenteurs inévitables du progrès, foi tranquille dans la puissance de l'esprit qui a déjà transformé riuimanité depuis ses origines et dont l'œuvre continue sans cesse de s'accomplir avec la régularité lente et irrésistible des forces éternelles.
l'éducation morale de la DÉMOCr.ATIE
La démocratie a-t-elle, en matière de morale, des besoins nouveaux et spécifiques auxquels l'éducation ait pour objet de satisfaire? Non, disent certaines personnes : la morale n'est plus à créer; le christianisme d'une part, de l'autre la philosophie, en ont établi à la fois les fondements et les lègles ; il n'y a pas plusieurs morales différentes selon les temps et selon les régions ; il n'y a qu'une morale : elle est constituée depuis .longtemps ; il ne reste aujourd'hui qu'à l'enseigner et surtout à la faire pratiquer, s'il est possible, par le plus grand nombre des hommes. T.ette manière de voir est très répandue ; mais elle est superlicielle et inexacte. Ici encore des distinctions sont nécessaires.
il y a, en effet, toute une partie de la morale qui
LLS UKSOINS 1)K LA DÎMOCI". ATII". o7
est iléliiiiliveiiicnt consliliiée depuis longtemps. Le Décalogue a dit: « Tu respecteras tes parents : tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, etc. » Le christianisme ajoute qu'il faut aimei" son prochain comme soi-niAme. et le stoïcisme, après Socralc et IMaton. dit aussi: « Tuseras courageux, patient; lu respecteras la dignité d'homme, lu mépriseras la douleui- : tu ne chercheras Ion bonheur que dans la vertu. » \ oilà de grandes paroles qui éclairent la vie des hommes depuis des siècles, et qui n'ont rien perdu de leur valeur. Elles font désormais partie intégrante du patrimoine moral de l'humanité, et les religions comme les philosophies ne cesseront pas de les faire entendre.
Mais ces vertus essentielles, ces bonnes vieilles vertus, indispensables à toute société, prèchées par tous les moralistes, ne suftisent pas à tous les besoins de nos sociétés. Elles sont le fondement nécessaire de notre vie UKjrale, mais elles ne la constituent pas tout entière. Ouand Montesquieu plaçait le piineipal ressoit du gouvernement ré|)ubli- Ciiin dans la \erlu. il ne voulait pas dire (jue l'observation des princi[)es du héealogne fût inutile aux monarchies ; il laissait entendre (jue, dans un gouvernement où chacun d(''licnt une part de laulo-
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rilé colleclive, il est nécessaire que chacun ait aussi quelques-unes des vertus spéciales d'un chef responsable. Il y a des vertus civiques qui doivent se superposer aux vertus proprement religieuses et philosophiques. Que de fois n'entend-on pas dire que tel peuple n'a pas les « mœurs de la liberté » ? Ce qui constitue ces mœurs de la liberté, c'est précisément l'ensemble des vertus que nous appelons « civiques ». En quoi donc consistent-elles?
Elles ont évidemment un double objet : d'une part, former des individus vraiment libres, c'est-à-dire <;apables d'initiative et d'action personnelle; d'autre part, assurer l'union de ces individualités vigoureuses dans une action collective harmonieuse. Le mot « individualisme » est généralement pris en mauvaise pari. Il est très vrai que l'individualisme est une chose détestable, si ce mot signifie égoïsme et indiscipline. Mais si l'on entend par là le développement normal de l'individu, rien n'est plus nécessaire à la société que l'individualisme bien compris. Car la société n'est que la somme des individus qui la composent, et elle vaut exactement ce que valent ceux-ci. Comprenons bien seulement que le développement normal de l'individu, au point de vue moral, implique deux ordres de vertus : celles
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qui créent en lui l'énergie, et celles par lesquelles les énergies bien social.
les énergies individuelles se coordonnent en vue du
§1. — L énergie individuelle.
On a singulièrement abusé du mot iVénerçie, et nous avons eu, depuis Slendbal, d'étranges professeurs de cette vertu. Prendre Julien Sorcl, le triste héros de Bouf/e el noir, pour un iorl, c'est une erreur qui, pour être répandue, n'en est pas moins singulière. On nous a vanté la culture savante du « Moi », d'un moi qui se concentre dans des sensations avivées par une imagination romantique, et l'on a pris pour de la force ce qui n'est que le |>lus stérile et le plus insupportable des dilettanlismes. n'aulre pari, nous avons beaucoup entendu [)arlcr du i< surhomme », dédaigneux de la « morale des esclaves », et dont la force me paraît consister surloiil (Ml v(' (\[\"\\ ne connaîl d'aulrc! devoir (jue d adorer la perfection en sa i)i'0j)re personne.
Je n<; parle de ces conceptions diverses de l'énergie que pour éviter toute confusion, et, sans entrer à ce sujet dans des discussions oiseuses, je me borne à dire (ju'à mes yeux l'homme vraiment fort c'est, selon la docli'ino de Soci'alc. celui qui, ;iyanl com-
GO L ÉDICXTIOX DE LA DÉMOCnATIi;
meiicé par établir dans son àme la royaulé de la raison sur les impulsions aveugles et inconsistantes, sait marcher dun pas ferme vers une fin noble, quels que soient les difficultés ou les périls. Un des meilleurs professeurs d'énergie que nous |)uissions écouter en ce moment, à mon sens, c'est le président Roosevelt, qui s'y connaît, qui n'est pas un dilettante, ni un pur spéculatif, et qui, dans son admirable livre : llie stremious life (pourquoi traduire : « La vie inlense » ?), décrit en maître, avec une conviction éloquente, la véritable énergie. Il faut l'entendre flétrir « l'ignoble bien-être », et célébrer l'effort fécond, l'elïort toujours grand s'il crée un but élevé, l'effort joyeux qui laisse à l'homme, à défaut même du succès, la conscience d'avoir été vraiment un homme. « Un Etat sain ne peut exister que si les hommes et les femmes qui le com|)osent mènent une vie pure, vigoureuse et saine; si les enfants sont élevés de telle façon qu'ils s'elforcent non pas d'éviter les difficultés, mais de les surmonter ; non pas de chercher leurs aises, mais de savoir comment arracher le triomphe à la |>eine et au risque. L'homme doit être joyeux de faire une œuvre d'homme, d'oser, d'endurer, de travailler, de se garder, de garder ceux qui (lf''poii(l(Mil (\o hii. la femme
Li;s Di;so!\s di-: i.v I)l•^ro(■.l^\Tll: (>l
doit èlre la ménagère, la compagne du l'ondaleui' du foyer, la mère sage el sans \)ci\v d'enfanls sains et nombreux. » Voilà les leeons d'énergie dont notre démocratie a besoin. Noilà les fortes paroles (|u il faut lui faire entendre, avec tant d'autres non moins belles et saines, qui devraient cire noire l)réviaire. Léncrgie ainsi entendue prend diiféi'cntes formes, selon les circonstances. Les deux plus ordinaires, celles que nous avons sans cesse l'occasion de mettre en pratique, sont peut-être l'inilialive et la persévérance. Oser entreprendre une œuvre nouvelle, difficile, qui comporte des risques ; mesurer à l'avance les périls, et ne pas reculer, c'est la grande vertu morale de l'initiative, sans laquelle il n'y a pas de vérilable force. Puis, l'aflaire engagée, aller jus(ju"au boni, ne pas s'arrêter aux obstacles, ne pas croire surtout que les paroles vaillent les actes, mais èlre convaincu (juil y a peu de diriicuités que ne surnionjc une volonté' lenace el inlelligente, altacliée à son objf-'t et patiente dans les eiïoils pouiv allcindre ; voilà le second point, (irande vertu en tous pays, nulli' pail plus nécessaii'e (|ue clie/. nous, où les vifs élans du début sont si souvent suivis de découragements prompts, de ré» riniiualioMS inutiles, de misérablfs avortcmenis.
62 l'éducation DK la DÉAIOCRATlIi
Mais l'énergie a d'autres manières encore de se manifester, et notamment par ce courage moral, si rare partout, si nécessaire dans une démocratie, qui consiste à oser être de son avis ; à ne pas suivre l'impulsion de la foule, quand la foule se trompe ; à briser, s'il le faut, avec son parti, sa coterie, son groupe, son salon pour rester fidèle à sa conscience. Cette intransigeance, les théoriciens de l'autorité l'appellent volontiers « orgueil ». Nous dirons plutôt que c'est la manifestation légitime de ce qui s'appelle d'un mot bien français, « le caractère «, et nous pourrons nous souvenir de ces beaux vers du poète latin :
Juslum ac tenacem propos.iii virum
Si fractus illabalur orbis impamdum ferienl ruinae.
Il n'y a pas d'existence humaine, si modeste qu'on l'imagine, où l'énergie ne trouve mille occasions de s'exercer. Nous avons tous nos diflicultés, obstacles qui viennent des choses, opinion iiésitante ou méfiante de nos amis ; m'ais la seule difliculté irrémédiable, quoi que nous fassions, est notre propre faiblesse, qui rend inutiles môme les circonstances favorables. Oser entreprendre, oser persévérer, oser faire son devoir jusqu'au bout, voilà des règles de
conchiile qui s*im|)Osenl à lous. Klles seules peuvent donner le succès el, à défaut du succès immédiat, l'estime de soi-même d'abord, ensuite le triomphe (Inal de l'idée à laquelle on s'est dévoué.
§ iî. — Conrd'mation des énergies.
Mais il ne suffit pas que les individus soient forts : il faut que toutes ces forces s'unissent et s'entendent pour le bien commun. .Nous avons donc à éclairer ces énergies et à les discipliner en les faisant converger volontairement vers les fins collectives de la vie sociale.
L'idée directrice qui doit illuminer d'abord la conscience de l'individu est la notion du bien i)ublic. L'homme isolé n'est rien. 11 ne vaut que par son union avec la société dont il fait partie. C'est la société qui garantit le libre exercice de son activité, et (jui lui ollre les ressources dont il a besoin pour îigir. Vax retour, il est juste et nécessaire que son activité personnelle tende à fortilier la communauté par huiuellt; il vit. La forme élémentaire du dévouement à la chose i)ubliquc est le respect de la loi, qut; notre raison {)ersonnelle peut juger imparfaite, mais à laquelle nous devons nous soumettre aussi longtemj»s qu'elle est la loi. Socrate, injustement
04 l'éducation DK la DKMOCIiATJF.
condamné parla loi d'Alhènes, refusait de se soustraire par la faite à celte loi qui le frappait. Il atteignait ainsi à la forme héroïque de l'obéissance aux lois, qui consiste à obéir jusqu'au sacrifice de la vie. L'épitaplie des guerriers morts aux Thermop\les était ainsi conçue : « Passant, va dire à Sparte que nous sommes restés ici pour obéir à ses lois. » Dans cette admirable conception du devoir militaire, ce qui apparaît d'abord, c'est l'idée du devoir civique et de l'obéissance à la loi de la cité.
La nolion de lasolidarilé nécessaire entre citovens d'un même pays, n'est pas seulement une idée abstraite qui s'impose à la raison : c'est aussi la source d'un sentiment d'amour réciproque qui rend facile l'accomplissement de la règle observée. L'éducation doit s'attacher à développer ce sentiment. Je n'ai pas à insister sur ce point. Je rappellerai seulement les conférences faites ici même, l'année dernière, par M. Léon Bourgeois sur la SoiidarUe\ et celles de M. Anatole Leroy-Beaulieu sur les Doclrinesde haine. Et j'ajouterai que le sentiment fraternel doit s'attacher d'abord aux citoyens d'un même pays, pour s'étendre de proche en proche à l'iiumanité tout entière. L'autonomie morale de chaque pairie particulière est aussi nécessaire à Ihumanilé que celle
de liiidividii l'est ù la cilé. Ce n'est pas en sacrifiant noire propre patrie que nous servirons le mieux I Immanité; c'estau conlraireen la reiulantaussi forte, aussi intelligente, aussi morale que possible, et en lui permeltant ainsi de jouer dans le monde un noble rôle. L'amour de riiumanité n'est pas en antagonisme avecl'amour de la |)atrie. .Mais celui-ci est la pierre angulaire de celui-là.
Knfin. comme ni les idées, ni les sentiments ne sont les seules forces qui mènent l'individu, Téducalion doit se préoccuper aussi de lui donner de bonnes liahiludes. On dit que Ibabitude est une seconde nature, et l'on a raison de le dire. 11 est donc nécessaire que. dès IT-cole, l'enfant ou le jeune liomme acquière des liabiludes sociales, c'est-à-dire des babitudes d'association, de discipline volontaire, (jui tempèrent les excès de son individualisme, qui lui enseignent parla praliijue les avantages de la solidarité bien comprise et (jui en lassent un besoin de son cd'ur autant que de sa raison. Le Français a plus besoin (ju'aucun autre de cetl(; sorle d'éducalion. Nous sommes nalurcllemenl jaloux de noire indépendance, lùt-ce pourn'enrien faire, heiix l''ran(;ais aiment à se réunir pour causer, rarement pour agir ensemble. Tout syslèrne d'éducalion qui, par des
L KI>1<;. I>i: l.\ IpKMi CHATIE.
tjë l'éducation de la démocratie
jeux ou des œuvres, entretiendra et développera l'habitude de l'action commune sera par là même très utile à notre démocratie.
l'éducation esthétique de la démocratie
x\ous n'avons parlé jusqu'ici que d'éducation intellectuelle et d'éducation morale. L'intelligence et le caractère sont en effet les deux grands ressorts de \a vie humaine. La sensibilité esthétique en est plutôt la parure et la joie. Ce n'est pas une raison pour la dédaigner; car la joie, je l'ai déjà dit, est aussi une force. La culture esthétique n'est guère à la mode en ce moment. Quelques personnes la soupçonnent de frivolité, de dilettantisme, et y voient un danger. Cette mauvaise réputation est l'effet d'une réaction naturelle contre certains abus d'une éducation trop exclusivement formelle Mais il ne faudrait pas que la peur de certains excès nous fissent tomber dans une exagération opposée, tout aussi détestable.
La vraie beauté n'est que répanouisscmcnt suprême de l'idée dans une forme qui la rend sensible. L'œuvre d'art la plus belle est celle qui enferme, dans l'harmonie du mot, de lu ligne, de la couleur, la plus
grande somme de vie, c'est-à-dire de pensée el de sentiment, éliminer de l'idée de beauté toute réalité substantielle, c'est une grave erreur. Mais en exclure, comme fait Tolstoï, la notion même de la l'orme, c'-est un contre-sens. Le propre de la beauté est d'être à la fois fond et forme, et de donner ainsi h l'àme un aliment com[det, mieux adapté aux enfants et à la foule ({ue ne lest parfois l'idée pure. L'imagination de l'artiste est même souvent une divination : il arrive qu'elle précède la raison dans la découverte de la vérité; elle a des pressentiments qui éclairent la rechercbe méthodique ; elle n'enfante, il est vrai, que des hypothèses, mais des hypothèses parfois fécondes et destinées à devenir des vérités.
Ce serait donc une lourde faute que de ne pas faire à la beauté sa j»arl dans rédu«ation ; en France surtout, où le goût iialurcl est si \ii', où le sens de lart a toujours été une des qualités essentielles de l'esprit national d un de ses moyens d'influences les [dus efficaces. .Mais il sul'lil (riii(li(iucr le principe sans y insister. Xous n'avons j)as, pour le moment, à tracer de programme : nous essayons d'es(|uisser à grands traits l'ensemble des idées essentielles dont l'éducation de notre démocratie doit s'ins|)irer pour répondre aux besoins du siècle qui commence.
68 l'éducation de la DlÎMOCRAïIli
Nous sommes arrivés au Uu^me de cette première étude et nous n'avons plus qu'à conclure.
En résumé, j'ai essayé de poser des principes et de tracer un idéal. Je crois que l'éducation du xx^ siècle doit s'en pénétrer ; et que nos divers ordres d'enseignement, primaire, secondaire, supérieur (quelle que soit d'ailleurs la' forme définitive qu'ils doivent prendre), ont pour lâche commune et essentielle de développer chez le futur citoyen, selon leurs méthodes et leurs ressources propres, ces vertus fondamentales de l'esprit et du caractère que j'ai appelées :
1° Un^bon sens réaliste et méthodique ;
i2° Un individualisme à la fois énergique et social;
3° Un amour du beau qui ne soit, sous une autre forme, que l'amour de la vérité et de la grandeur morale.