DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
Par P.vii.iN- MALAPERT, Professeur au hcoo Louis-le-Crand.
I. — Le problème dont je dois aujourd'hui poser les termes devant vous, tant par les circonstances actuelles que parson importance propre, nous impose une particulière gravité de ton : nous sommes dans la cliamhie d'un convalescent. Les médecins accourus au clievel du malade ont icroniui nécessaire une intervention chirurgicale. Elle vient d'avoir lieu, et ce nous est tout à la fois un motif d'espoir et un sujet d'angoisse; car, chacun le sail. à la suite des merveilleux progrès accomplis par la chirurgie, il est devenu jiossible de formuhM" celte sorte de double loi : on ne meurt plus d'une opération : — on n'échapjje guère à ses suites.
Va jtuixju au>si bien j'éveille dans vos esprits de
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funèbres pressentiments, permettez-moi daller tout de suite jusqu'au bout de ma pensée. Je vois très bien comment il se pourrait faire que, d'ici une vinglaine d'années, renseignement secondaire eût vécu : presque un quart de siècle, durée assez longue pour me rassurer comme professeur, voire comme père, trop brève pour ne pas m'alarmer comme pbilosophe. Cette disparition serait la suite naturelle d'une évolution dont il est facile de se représenter les divers stades, dont la possibilité, la probabilité ne sont pas malaisées à percevoir, dont même à de certains symptômes il est permis de croire qu'elle est déjà commencée, du moins dans les vœux de certains. Ce serait la conclusion logique de la rencontre de deux conceptions ; je veux dii'e d'une certaine façon d'entendre la démocratie d'une part, et d'autre [tari d'une certaine façon d'entendre l'enseignement secondaire. Une démocratie radicalement utilitaire et brutalement égalilaire ne saurait admettre dans son sein un enseignement secondaire considéré comme purement esthétique et réservé à un petit nombre de privilégiés de la fortune, comme destiné à faire des délicats, des diletlanti, de petits bourgeois bourrés de préjugés et de prétentions aristocratiques, à la langue déliée peut-être, mais à coup sur au crâne
BIT tT NX II lu; Dl'. L'ivNSr.KiNKMKNT SKCO.N DM HK llii
vide et au couir élroil: on un mol, un enseignenienl secoiulaiie (jui seiail luul ensemble nu produit et un instrument de l'inégalité des classes. X'est-ce pas, en elVet. dans des idées plus ou moins analogues ù celles-là qu'il faut chercher la M'aie raison de la défiance qu'inspire à plusieurs renseignement secondaire conçu comme un l\pe siiécial, comme IV)rmaiil un tmit com[)let et distinct? De ce point de vue, tout au plus consentira-t-on à le considérer comme un degré, un échelon intermédiaire entre le primaire et le supérieur. Aux yeux de bien des gens il n'est, si j ose dire, qu'un enseiijnemenl-enlre.sol^ dont on devine sans trop de peine ce qu'il deviendrait au cas où l'on entreprendrait de surélever le plafond du rez-de-chaussée et d'abaisser le plancher du premier étage. Or, à cette double besogne se sont attachés les architectes. Au primaire s'est ajouté h.' primaire supérieur, l'enseignement professionutjl ; et c'est un bien, j'y applaudis sans arrière-pensée, car cela répond à des besoins réels, de très haute importance, je souhaite que ces enseignements soient développés et honorés ; je voudrais môme qu'on \ fit pénétrer ({uelque chose de res|)rit de l'enseignement secondaire. D'autre part, dans renseignement supérieur, à sa base, nous voyons
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s'organiser des instiUUs techniques de toute sorte, des enseignements plus modestes où l'on ne dispense pas la haute science, où l'on prépare, à meilleur compte, à des carrières moins ingrates que celle de savant ; cela encore est légitime et utile, pourvu qu'on soit prudent et avisé. Mais on va plus loin : beaucoup de bons esprits, — j'avoue tout de suite ne pas penser comme eux, — estiment qu'aux Facultés doit revenir une partie des études qui actuellement se poursuivent au lycée. On éprouve même le désir d'abaisser le niveau de l'enseignement supérieur proprement dit, ce qui, au reste, se justifie assez bien en somme par cette raison qu'il y a quelque iniquité à en exclure de très gentils jeunes gens, uniquement parce qu'ils ont la mauvaise fortune de ne rien savoir ou de ne rien comprendre. Ainsi se produit cette illusion que l'enseignement secondaire est bien inutile et qu'il est temps de se passer de ce vieux marchepied. Je parlais tout à l'heure d'une opération chirurgicale, et je crois maintenant en apercevoir deux qui se préparent: rami)utation des jambes et l'ablation de la tète.
Ainsi se pose à nous, si je ne me (rompe, comme singulièrement urgent, ce problème : une démocratie a-t-elle besoin d'un enseignement secondaire dis-
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linct «lu jtrimaire et du supériciu', ayant sa nature s|)écili(iue et sa foudion propre ? Ml, si oui, comment faut-il le comprendre dans sa nature, son but, son esprit, son organisation même? Immense programme que je n"ai pas l'impertinence de prétendre remplir, dont cependant j'ai l'obligation de tracer les grandes lignes, telles du moins que je les aper«^'ois.
II. — Ouaud on se demande ce que doit être renseignement secondaire, on peut essayer de le définir en fonction de ceux qui s'adressent à lui. C'est ce f|u""iii| fail. par exemple, en aboutissant d'ailleurs à des con( lusions très dilTérenles, M. Buisson dans sa déposition devant la commission parlementaire d'enquèle et M. 1". \ ial, dans son livre remarquîd)lc sur Lp'i Pr'inr'tpes de tense'ifjneinent libéral dans leur aiiplÀaiiion à la (lae^i/ion de Icnsejfinenienl seroyidairc. Je ne méconnais [)as ce (|u il y a de posilil'^ de concret dans celle vue : elle ne me paraît cependant que partiellement exacte. On est en elTet conduit ainsi, ti'ôp ais('mciil peut-cire, à cetleconclusion «lue renseignement secondaire doit être aménagé et réaménagé de faiMjn à fournir aux familles tout ce
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qu'elles peuvent réclamer, four salisfaire au désir de la clientèle, on ouvrira sans cesse de nouveaux rayons. C'est le système des grands magasins, des bazars, qui a du bon, mais peut n'être pas de mise partout. Car enfin si les clients se trompent de porte, il convient peut-être de les renseigner plutôt que de subir leurs caprices. L'Etat ne me semble pas tenu de faire fabriquer aux Gobelins des chaussons de lisière ; il suffit quil en fasse faire ailleurs. De même, si un jeune homme désire apprendre le malgache, il n'est nullement nécessaire que ce soit à l'Ecole Polytechnique ; j)our moi, je l'engagerais simplement à aller à l'École des Langues orientales. De même enfin, si un père de famille veut faire préparer sort lils à une carrière déterminée, à laquelle, par hypothèse, ne préparerait pas renseignement secondaire, au lieu de créer dans tous les lycées et collèges une section spéciale, je lui conseillerais de s'adresser à un autre enseignement dont ce serait justement l'office.
De telle sorte que, pour mon compte, je me placerais H un ])oint de vue un p(Mi ilillÏM-ciit ; je me demanderais à quels besoins, à quelles nécessités doit satisfaire l'enseignement secondaire, à quelles fonctions il doit |)roparor : d'un mol, je tenterais
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(le le cléliiiir par sa (in propre, j'enleiuls sa lin ■socia/p.
\\i\ envisageant les choses de ce l)iais. voici, je crois, ce qu'on aperçoit, — et je m'empresse dajuuler qu'au Ibnd je me trouve (raccoi'il avec M. Vial, comme aussi avec M. Fouillée: — il v a, dans une société, une nécessaire diversité de fonctions et ceux qui les doivent exercer doivent recevoir une préparation particulière, d'où la nécessité de divers types d'enseii^nement. Or, il existe une certaine catégorie de fonctions, dont les limites sont à coup sur un peu indécises, mais (jui nous apparaissent comme étant i)roprement et directement s*ociales, en elles-mêmes et pour elles-mêmes. Ne serait-ce pas justement à celles-là que doit préparer l'enseignement secondaire ? Ne serait-ce |>as cette éducation sociale plus expresse, (ruiio nature spéciale, qu'il a pour fonction spécitique de donner?
Je m'explique : tous les membies d'une démocratie, cela est liors de discussion, doivent recevoir une éducation sociale, j)uis(|ue tous doivent être rendus aptes à s'acquitter le mieux possible de leurs devoirs de citoyens libres et parlici|)anl à l'adminisli'ation de la chose pul)li(|ue. Il ne saurait non plus s'agii- ici d'une inégalité de droits, ni d'une
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inégalité de mérite et de vertu, cela est évident; « qu'un bon cultivateur, comme dit .M. Fouillée, puisse et doive être égal en valeur morale ou personnelle à un magistrat, à un poète, qui le conteste? un menuisier vertueux vaut mieux qu'un magistrat vicieux, assurément » ; mais, encore un coup, il n'est nullement question de distinctions arlslocraiiques^ c'est-à-dire artificielles entre les individus ou les carrières. Seulement, comment méconnaître que toutes les fonctions ne sont pourtant pas identiques, qu'on peut établir entre elles, je ne veux pas dire une hiérarchie, mais une différence? Toutes sont sociales, certes, en un sens très large, puisque toutes ont leur importance et leur influence dans la société, puisqu'aussi tous ceux qui les exercent sont des citoyens. Mais il en est qu'on remplit, et fort bien, sans avoir la conscience expresse et journalière de leur portée sociale : ceux qui les exercent ne font qu'accidentellement acte de citoyen : la vie professionnelle est ici distincte de la vie sociale. Par contre, il est des fonctions où chaque acte professionnel est en môme temps social, doit être reconnu tel, voulu et exécuté comme tel, où, dans tout le détail de ce que l'on fait, on doit agir en citoyen. — Interrogeons un boulanger, un cordon-
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nier, un ébéniste ; demandons-leur pourquoi ils font des meubles, des chaussures et du pain? sans doute, ils nous répondront : pour gagner notre vie. Demandons-leur ensuite s'ils ne sont pas citoyens, et ils répondront : nous sommes électeurs, lisons notre journal, assistons à des réunions publiques et votons. Insistons encore et disons-leur : en maniant la pelle, l'alêne et le rabot, n'avez-vous pas conscience d'accomplir des actes sociaux, de faire des gestes civiques? Je crois bien qu'ils ne nous répondront pas, je crains même qu'ils ne nous jugent un peu fous, — et je ne serais pas très éloigné de penser qu'ils auraient quelque apparence de raison. — Tout au contraire, je dis que si un magistrat ne se propose que de gagner sa vie, s'il ne comprend pas que toute son activité professionnelle consiste en une série de devoirs sociaux, qu'en chacun de ses actes il re})résente la société, je dis qu'il n'est pas un magistrat, mais un vendeur d'arrêts, ce qui n'est pas très éloign»' tl'un vendeur de services. Je dis que si, en faisant ma classe, je ne songeais qu'à gagner ma \ie, si je n'avais pas présente à l'esprit cette pensée que je fais anivre sociale et remplis une des plus graves fomtions que la société jouisse déléguer à un citoyen, je ne serais qu'un vendeur