‹ L'éducation de la démocratie (volume 2)Chapitre 24 sur 85 · ET LA DEMOCRATIE · texte numérisé non relu

ET LA DEMOCRATIE

l'ar M. Alfred CROISET.

Mesdames et Messieurs,

Les éliules gréco-latines sont aujourdluii fort attaquées.

Beaucoup de bons esprits sont convaincus qu'il y aurait avantagea faire dis[)arailre de renseignement secondaire le grec et le latin, qui deviendraient des objets d'étude réservés à quelques spécialistes, comme l'arabe ou le sanscrit, et qui laisseraient place, dans les classes, aux langues vivantes, aux sciences, au franf;ais.

Je suis pour ma part d'un avis opposé. Jô crois (jue le grec cl le latin ont encore, dans notre société démocratifjue, un rôle considérable à remplir. Mais je reconnais que la question mérite examen, que les

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raisons qui oui assuré jusqu'ici le règue du grec et du latin peuvent n'être plus valables, et que les méthodes suivies depuis la Renaissance peuvent ne plus convenir à nos besoins. Je voudrais donc aborder le problème en toute liberté d'esprit et en toute franchise, en ayant grand soin de ne pas me payer de mots, de ne pas plaider une thèse d'école et de ne pas dépasser ma pensée. Je commencerai donc par écarter les raisons pour et contre qui me semblent peu solides, et par établir le plus nettement possible le terrain sur lequel j'entends me placer.

Et d'abord, d'où vient la place prépondérante occupée par les études gréco-latines dans notre enseignement secondaire?

C'est là un fait historique qui s'explique par des raisons très simples. Si Ton étudie le latin aujourd'hui dans nos lycées, c'est que le latin, depuis l'antiquité, n'a jamais cessé d'être la langue de TÉgiise et des clercs, et que les collèges, au Moyen Age, ont été essentiellement ecclésiastiques: c'est en outre que le latin, à la Renaissance, est apparu aux humanistes comme la langue par excellence de la civilisation retrouvée. Ainsi la tradition ecclésiastique d'une part, de l'autre Ihumanisme, malgré leur opposition foncière, se sont Irouvés d'accord pour

LF.S liTI DtS CnÉCO-LATlNES ET LA DKMOCIlATIi: l'JI

{troclamcr rcxislence du Inliii. (Jiiant au grec, c'est uiiiquenienl lluimanisme qui Ta adopté, et de là vient qu'il ua jamais eu, dans nos collèges, des racines aussi profondes que le latin, (les raisons hisloriqucs e\pli(|uenl à merveille que notre enseignement secondaire ait été jusqu'ici gréco-lalin avant tout. Mais il est clair (ju'elles n'ont [dus aujourd'hui la mémo l'orce j>robante qu'au xvir ou au xviif siècle. <Jue le lalin soit la langue de l'Eglise, c'est là une considéralion de peu de poids aux yeux de notre démocralie laïque. <Jue le grec et le lalin jiienl été les véhicules nécessaires de l'humanisme, c'està-dire, à une certaine dale, des instruments de civilisalion rationnelle et de beauté, c'est incontestable; mais il n'en résulte pas nécessairementque la raison et la beauté, développées dans nos sociétés modernes jiar ([ualie siècles de culture gréco-latine, aient aujourd'hui encore besoin de ces mêmes instruments. Le |)rcmicr devoir d'un bon maître est de mettre ses é'lè\cs t.'ii <''lat de se passer de lui : les (irocs et les Latins ont édé pour nous d excellents maîtres, mais leuis leçons iiou^ sont peut-être devenues inutiles. Aiii'-i \o< rai--uii> purcmoul historiques ne sauraient n firinn (bdermiiier aujourd'liui notre convictian sur l'iilililt- |>i<''senle de l'enseignement gi'('co-I;ilin.

C'est pourquoi les défenseurs de cet enseignement ont éprouvé depuis longtemps le besoin d'ajouter aux raisons historiques des arguments d'ordre Ihéorique. Ils ont dit que l'étude des langues anciennes était une excellente gymnastique pour l'esprit. On a même été jusqu'à dire qu'il était impossible de bien savoir sa propre langue si l'on ne savait qu'elle seule. Ces arguments théoriques ne sont pas sans valeur, mais ils ne sont pas décisifs. La question n'est pas de savoir si l'étude des langues anciennes est ou n'est pas une gymnastique utile pour les jeunes intelligences, mais si elle est la meilleure qu'on puisse imaginer. Quant à prétendre que la traduction d'une langue étrangère soit le seul moyen d'apprendre sa propre langue, c'est d'abord une exagération manifeste. Car ni les Grecs n'ont jamais su d'autre langue que la leur, ni les femmes, en général, n'apprennent le français à l'aide d'une langue étrangère.' Ensuite, si Ton admet que l'exercice de la traduction soit excellent à tous égards, ce qui est aussi mon opinion, il ne suit pas de là que la traduction des langues anciennes ne puisse être remplacée avantageusement par la traduction d'une langue moderne.

Écartons donc toutes ces raisons historiques et

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théoriques pour ne pas encombrer la discussion de considérations inutiles ou peu probantes.

Mais, d'autre part, un certain nombre des arguments invoqués parles adversaires des études grécolatines ne méritent pas davantage d'être retenus. On entend souvent invoquer, contre le grec et le lai in, la surcharge croissante des programmes, le caractère aristocrati(|ue ou suranné de cet enseignement. Hien de tout cela n'est bien sérieux. La surcharge résulte en général d Une mauvaise dislribiilion du travail et peut se produire dans un enseignement même sim[)lilié en apparence : en fail. on ne voit pas <|ue nos élèves soient moins accablés aujourd'hui qu'il y a trente ans, malgré le recul du grec et du latin, ni (|ue le français ait gagné ce que les langues anciennes ont perdu. Le caractère aristocratique (ju'(»n re|iroche à l'enseignement gréco-latin consiste simplement en ceci que tous les enfants ne peuvciil le recevoii'. .M;iis il faudriiit en dire autant de toute cullure inégalement répartie, l ne certaine intelligence Une de Hacine est tout aussi aristocrali(iue que r;i|»titu(le à goûter \ ii-gile. VA il en est de môme d'une éducation scientili(jue ou historique poussée un j»eu loin. La vérilé e.^l (|u'il faut aulaiil que possible, (hins une société d<'m()ci'ali(|ue,

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