‹ L'éducation de la démocratie (volume 2)Chapitre 26 sur 85 · LES KTLDES GRÉCO-LATINES ET LA DEMOCRATIE · texte numérisé non relu

LES KTLDES GRÉCO-LATINES ET LA DEMOCRATIE

étiule ile l'anliquiU' doive être proscrilc. On ne va pas jusque-là. On accorde l'ulililé de quelques notions d'hisloire ancienne. Ce qu'on veut surtout exclure, c'est l'étude des langues classiques. Mais on admet (juil serait ])on de faire connaître pardes traductions les grandes œuvres de l'antiquilé. l'it Ion ajoute même volontiers que cet emploi des traductions aura de grands avantages : car, d'une pari, il fera disparaître des études fastidieuses; et, d'autre part, il donnera à nos élèves une connaissance plus réelle des littératures antiques que celles qu'ils puisent aujourd'hui dans des explications de textes toujours imparfaites et morcelées. N'est-ce pas par des tratluclions, nous dit-on, que la plupart des hommes cultivés connaissent aujourd'hui les choses de l'ancien Orient et même beaucoup de littératures étrangères modernes ?

Ainsi présentée, l'objection n'est pas sans valeur, et je reconnais très volontiers pour ma part qu'elle renfermo une part de vérité. Je ne crois sans doute pas que l'étude directe des textes donne des résultats aussi mé'diocres qu'on le dit, et surtout je ne crois pas que cette médiocrité des résultats, si elle existe, soit nécessaire. Mais je reconnais sans difti- <uil('' les bons effets des traductions, dont je voudrais

200 ' - l'ÉDL CATION Dli LA DÉMOCRATIE

que Tiisage se répandît. A quoi j'ajouterai même qu'ily a encore un autre moyen de pénétrer assez avant dans la connaissance de l'antiquité sans recourir à l'étude des langues : c'est l'étude des œuvres d'art, qui parlent un langage bien plus aisément accessible que les textes et qui nous révèlent sur les époques disparues une foule de clioses intéressantes et profondes, si l'on sait les interroger. Mais je ne crois pas exagérer d'autre part si je demande à mes adversaires de reconnaître à leur tour que la connaissance directe des textes, si elle est possible, vaudra toujours mieux que lalecture des traductions, qu'elle ajoutera beaucoup à Fintelligence des œuvres, qu'il y a nécessairement, dans la langue des grands écrivains, quelque cbose d'intraduisible, et que le génie d'un peuple s'exprime dans le caractère même de sa langue avec une tinesse qui s'évapore à travers les à peu près de la meilleure traduction. Une traduction est comme le moulage en plâtre d'un origiual en marbre. Le moulage vaut mieux, sans doute, que l'absence de toute reproduction; mais il reste bien loin de l'original.

Toute la question est donc de savoir s'il est possible pratiquement de donnerànos élèves la connaissance directe des originaux. Or je crois quec'estnon

LIS i.iiDi.s (;i;rc.o-LATiM:s i:t i.a I)1';mo(>t.\ti * 201

seulemenl possible, mais lacile, el que des raisons pédagogiques très forles doivent faire maintenir, au moins pour une partie des jeunes générations, l'élude des langues anciennes, de manière à leur permettre de faire directement connaissance avec des littératures merveilleusement ai)proi)riées à leur éducation.

Le mot de La Bruyère sur l'étude des langues est toujours vrai : cette étude convient à merveille à l'âge des enfants, dont la mémoire toute fraîche est capable de garder fidèlement un riche vocabulaire, el dont l'esprit curieux trouve du plaisir à toute nouveauté.

Plus lard, l'intelligence du jeune homme, plus vigoureuse, s'attachera davantage aux choses et aux idées. Dans les premières années, le mystère même des mots a de l'allrail, et une foule de notions encore à demi obscures entrent ainsi insensiblement dans le trésor de l'esprit, qu'elles enrichissent pour Tavenii". (re>t (["ailleurs la marche uiiturelle des choses: l'enfant apprend à penser en apprenant à parler. Sa mémoire retient d'abord les mots, dont le sens peu à pou se d(''couvro à lui, si bien (ju'il so trouve avftir acquis des idées sans le savoir.

En fait, il est certain que nos élèves des classes

de grammaire apprennent le latin et même le grec avec une extrême facilité. Si le reproche souvent adressé à nos lycées, de ne point enseigner véritablement les langues anciennes, a quelque chose de fondé, c'est qu'on envisage surtout le résultat final, tel qu'il apparaît au baccalauréat, par exemple. Mais on oublie de se demander si l'enseignement des classes supérieures, avec ses programmes surchargés, avec les objets d'étude si variés qu'il offre ou qu'il impose aux adolescents, avec les préoccupations de toute sorte dont il s'accompagne, ne doit pas être rendu seul responsable de cet état de choses.

Un élève de quatrième donne fréquemment des espérances que le bachelier ne réalise pas. Mais ce n'est pas sa faute, ni la faute des langues anciennes : c'est qu'on a tout fait, en général, pour lui faire oublier ce qu'il savait. J'affirme donc sans hésiter qu'il n'y a pas de difficulté sérieuse à faire apprendre à des enfants les langues anciennes.

Or les avantages pédagogiques de cette étude sont très grands, même à ne considérer que la question de langue, et indépendamment de la valeur lilléraire des textes à étudier.

Je disais tout à l'henre qu'il n'élait pas indispensable, pour savoir sa jti'opre langue, d'en savoir une

LES KTIDES (JIIÉCO-LATINFS KT LA l)l':\IO(:nATIE 203

autre. Mais cel aveu ne doil pas faire méconnaître (jue la traduction d'un texte étranger en français est un exercice incomparable pour le développement d'un esprit d'eni'ant, et qu'en particulier les textes anciens présentent à cet égard des qualités de premier ordre. Qu'est-ceque traduire? C'est « repenser », en une langue dilVérente, la pensée de l'auteur original. L'enfant qui traduit n'a pas à faire d'eiïorts pour inventer : mais il doit comprendre, et comprendre avec précision, avec finesse, en évitant l'a peu près. VA il faut qu'il cherche, dans le petit trésor des mots français dont sa mémoire est munie, les mots et les tournures qui peuvent exprimer l'idée donnée, jusque dans ses nuances les plus fines. Il n'aurait pas été capable d'inventer l'idée par lui-même, car c'est une idée virile et il n'est qu'un enfant. Mais il la fait sienne par l'intelligence qu'il en acquiert. L'effort est sérieux, sans être excessif. Lt, dans cette lutte avec une pensée plus forte que la sienne, il se fortifie insensiblement, comme par une gymnastique habilement graduée.

Il y a la même dilVérence entre lire simplement un texte étranger et le traduiie, qu'entre regjirder un objet et le dessiner soi-même : une co[)ie intelligemment exécutée fait pénétrer dans l'àmc du mo-

-204 l'éducation de la démocuatik

dèle plus que vingt observations superficielles. — Faut-il ajouter que cet exercice de traduction, excellent en soi pour l'élève, ne l'est pas moins en ce qui regarde l'action du maître ? Tous les professeurs savent combien il est difficile d'expliquer un texte français d'une manière vraiment intéressante, sans subtilité comme sans platitude. 11 n'y a pas d'exercice plus redouté que celui-là des candidats aux agrégations. 11 n'y en a pas qui exige davantage, de la part du maître, quelque cbose de plus que cette part de savoir, de bon sens, de conscience, qu'on est en droit de demander à tous. 11 y faut une sorte de talent ; à tout le moins, beaucoup de goût et de finesse. 11 en résulte que la lecture et l'explication d'un texte français, qui peuvent être un exercice excellent et même délicieux, peuvent aussi ne donner parfois qu'un profit médiocre. Au lieu que la traduction, même aux mains d'un maître ordinaire, donne forcément d'excellents fruits, parce que la collaboration de l'auteur original y est bien plus active que dans le simple commentaire d'un écrivain français.

Mais ce qui est vrai de la traduction en général l'est tout particulièrement delà traduction des textes classiques. Les textes modernes écrits dans une langue étrangère peuvent assurément fournir aussi de bonnes

Li:S ÉTLDtS GIlliCO-LAIlMlS IvT l-\ Di-MOCUAIIH '205

inalièresà îles exercices de Iradiiclioii ; inuis ils n'uiiL pas tout à l'ail les mêmes (jualités. Tanlùl ils sont li'op faciles: eu ce sens que, les peuples modernes s'élanl développés parallèlement et s'élanl fait beaucoup d'emprunts, il y a dans leurs diverses langues tout une partie qui esl cosmopolite, pour ainsi dire, et qui se transcrit pUilùl (ju'elle ne se traduit. A d autres égards, ces textes sont trop difliciles ou au moins trop éloignés de notre génie; car la }tarlie non cosmopolite des laniiues modernes ré[»ond soummiI à un tour particulier d'espril ou (Ihumeur (jui se prèle mal à une traduclion vraiment française. Il n'en est jtas de même des langues anciennes, qui sont également éducatives dans ce qu'elles ont de semLlable à noire langue et dans ce qu'elles oui de dill'ércnl. jolies sont en général plus concrètes, l)lus pratiques, plus siin[)les d'expression. Par là, elles conviennent à merveille à l'âge des enfanls, et elles sonl un excellent exemple : car l'excès d(> lahs- Iraclion est un danger contre lequel nous avons avantage à nous tenir en garde. De plus, bien que synthétiques par les formes grammalicales, ce qui oblige reniant à un travail d'analyse très utile, elles sont anal\ ti(jues p.ar la niarclic générale de la pln-asc et de la pensée ; rimagin;ilion et la raison, la pas-

sien et la dialectique s'y unissent dans une harmonie vraiment exquise que nous comprenons et que nous goûtons naturellement, comme la forme de langage la mieux appropriée à notre propre génie. Elles ne sont ni apocalyptiques ni pédantesques. Elles sont raisonnables et lumineuses.

Pour toutes ces raisons esthétiques et psychologiques, elles méritent de conserver dans l'éducation une place d'honneur.

Mais il y a, de plus, en ce qui concerne la langue latine, une considération d'intérêt pratique qu'on ne saurait laisser de côté. Le latin n'est pas pour nous une langue comme une autre, une langue isolée, à juger en elle-même pour son mérite propre. C'est une langue mère dans toute la force du terme. C'est d'elle que notre français est sorti. Et non seulement le français, mais toutes les langues romanes. Savoir le latin, c'est bien autre chose que de savoir une langue particulière : c'est posséder la clef qui ouvre et facilite, outre la connaissance profonde du français, l'élude de l'italien et de l'espagnol, sans parler du portugais, du roumain et des langues romanes secondaires. Comment négliger de gaieté de cœur un tel avantage ? Aujourd'hui, la faveur va plutôt aux langues germaniques, jiour des raisons

LES tTL'DES GRÉCO-LATINES ET LA DÉMOCRATIE i207

faciles à comprenilrc. Mais il ne faut pas oublier la jilace immense que tiennent clans le monde les langues romanes, ni croire que leur avenir soit médiocre. Entre toutes ces langues sœurs, le latin est le lien commun. 11 est d'un intérêt capital de ne pas rompre ce lien, mais plutôt d'essayer de le fortifier.

Si l'on considère non plus les langues seulement, mais les littératures de l'antiquité, et qu'on s'attache au fond des choses, les raisons de l'enseignement gréco-latin sembleront encore bien plus fortes, et j'ose dire que, pour n'en pas sentir la valeur, il faudrait une étrange méconnaissance des aptitudes de l'enfant et des besoins de notre pédagogie.

A ce point de vue, le premier mérite des littératures anciennes, et l'on ne saurait trop y insister, est dètre des littératures jeunes^ des littératures ijui, par la nature des idées et des sentiments, s'adaptent comme d'elles-mvmes aux besoins de l'éducation, où l'enfant pénètre de plain-pied, et où les idées les plus hautes, les plus utiles à lu h)rmation de son esprit el de son caractère, se présentent sous un aspect qui les lui rend facilement accessibles. Aucun de ceux tjui ont eu quehjuefois le niallioui- de travailler à établir des programmes ne me contredira >i j'aflirme (jue, dans la rédaction d'un pro-

208 l'éducation di-: la dI'MOcuatik

gramme d'ailleurs français pour les plus jeunes élèves de nos lycées, une difficulté sérieuse qu'on rencontre d'abord vient de ce que la plupart de nos grands écrivains sont des hommes de civilisation Ires complexe et très savante, qui ont écrit pour des hommes pareils à eux, sur des sujets et dans un esprit peu conformes aux besoins de l'enfant ou même de Fadolescent. En dehors de La Fontaine et parfois de Fénelon, qui donc, parmi nos classiques, est vraiment à la portée des enfants? Kt je parle ici du fond des choses, non du stvle. L'héroïsme de Corneille convient à la jeunesse, mais combien la psychologie de Racine dépasse en réalité nos collégiens de quinze à seize ans! De Bossuet, ce qui leur est le plus abordable, c'est surtout ce qui, dans le Discours sur r II isloire universelle^ est directement tra- (Uiitou emprunté de l'antiquité. Mais dans les Oraisons funèbres déjà, combien de choses qu'il est diflicile de comprendre véritablement sans une éducation historique et générale assez profonde ! Les littératures antiques, au contraire, où s'expriment des civilisations jeunes, sont naturellement simples, aisément comprises de la jeunesse, qui en est précisément à celte étape du développement indivichid que représentent, dans le développement de riiuma-

Page 1