‹ L'éducation de la mémoire musicaleChapitre 4 sur 15 · LA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LA VOLONTÉ

Dès mes premières années de professorat pianistique, mes élèves pourraient témoigner que je leur tenais régulièrement, aussi longtemps que je n'en obtenais pas satisfaction, le langage suivant : — « Ce n'est pas tant de votre bonne volonté que je puis tirer parti, que de votre volonté tout court. Votre bonne volonté me fournira peut-être un nombre considérable d'heures de présence au piano, mais sans profit appréciable ; votre volonté sera peut-être moins prodigue de temps ; toutefois elle peut multiplier ses fruits dans de telles proporiions qu'avec deux heures elle fournira un résultat beaucoup supérieur à celui que vous me présentez avec cinq ou six heures de travail quotidien. Epargnez votre temps et ménagez moins vos efforts. »

Il en est identiquement de même lorsqu'il s'agit de l'étude de la mémoire. Si nous nous rappelons la pensée de Bacon que je citais au début de cette étude : « On ne possède bien que ce qu'on a trouvé soi-même, au prix de ses propres efforts, » cela veut dire pour nous, maintenant, que la volonté, qui a contribué à nos trouvailles, agit

comme un burin et les grave pour toujours dans notre mémoire.

En conséquence, pour retenir^ il importe que nous trouvions beaucoup, et pour trouver beaucoup il faut que notre volonté soit tendue avec le plus de puissance possible. Autrement dit encore : pour retenir nous devons, par l'activité et l'acuité de notre intelligence attentive, trouver des observations, des remarques à faire, des particularités à relever qui, par des racines multiples, s'implanteront dans nos mémoires différentes.

C'est ainsi que nous avons tous pu remarquer que si, parfois, il nous semble que notre mémoire est d'une lucidité remarquable et lumineuse, à d'autres moments elle nous paraît sujette à de singulières défaillances, semble n'avancer que péniblement, comme dans un brouillard et que sa marche ne paraît quelque peu assurée que lorsque nous réussissons à concentrer notre attention, lorsque nous savons « vouloir ». Cette volonté se relâcbe-t-elle ? aussitôt notre mémoire fait de même et devient vacillante et incertaine.

Cette faiblesse de la volonté a cause de presque tous nos insuccès et de preque tous nos malheurs », comme la nomme M. J. Payot, est sœur de notre horreur de l'effort, sœur de notre mollesse, de notre apathie,

La vraie pierre de touche de la volonté réside dans sa continuité. Il faut donc combattre de toutes nos forces, et avec toutes les ressources que nous offre une saine psychologie, la lenteur de notre esprit et même de nos muscles, de nos gestes et de nos mouvements les plus habituels. Et

celle remarque est doublement importante en musique où le temps nous est si parcimonieusement mesuré pour lire, concevoir et réaliser des conceptions parfois extrêmement complexes. Il est même inouï que, pour lutter contre cette atonie de l'esprit et des mouvements, si fréquente chez les enfants, nos éducateurs n'aient pas encore saisi toute la haute et unique valeur de l'éducation musicale (à laquelle on peut adjoindre la gymnastique rythmique) et n'aient pas conclu à l'adoption générale et intense de cette éducation au sein de l'enseignement primaire et secondaire.

La paresse habituelle de notre énergie n'empêche pas toujours des réveils de cette dernière, par caprices fugaces, par à-coups. C'est qu'en effet le travail continuel, régularisé, consomme une quantité d'énergie bien supérieure à celle requise par des efforts intermittents, même violents. C'est ainsi que l'on voit, à l'approche des examens et surtout des concours dans nos conservatoires, les élèves paresseux, fouettés par la vanité ou la crainte, donner <( un coup de collier ». Cet effort les amène généralement dans un état fiévreux à l'épreuve, qui ne peut forcément être satisfaisante, bien qu'ils aient soin de mettre leur insuffisance sur le compte de circonstances extérieures : chaleur, froid, malveillance du professeur ou du jury, une douleur subite dans un doigt ou ailleurs, etc..

Cette paresse fondamentale peut encore revêtir d'autres aspects, par exemple celui de l'élève qui éparpille une activité de surface sur des champs trop nombreux, s 'inscrivant à beaucoup de cours, s 'intéressant à de multiples connaissances diverses, mais n'ayant pas la puissance de

travail requise pour un tel programme et ne pouvant obtenir de son esprit qu'une agréable « promenade » à travers ces différentes matières qui lui resteront toujours étrangères et seront vite oubliées.

J'ai lu, dans une revue périodique, voilà quelques années, que des professeui^ avaient constaté un affaiblissement général de la mémoire dans nos générations actuelles et qu'ils en attribuaient la cause à la multiplicité pléthorique des textes imprimés, livres, journaux, revues, etc.. On lit beaucoup trop, sans attention et sans jugement, et on ne conserve que des impressions floues, amorphes et sans vigueur ? Par cette pratique, la mémoire s'atrophie peu à peu. On entasse des impressions superficielles, on encombre le cerveau de souvenirs imprécis, accumulés sans ordre et, au moment opportun on n'arrive à se rappeler aucune des données nécessaires.

Depuis lors, plusieurs autres maux sont survenus dans notre vie trépidante : le cinéma avec son rythme accéléré d'images sans développement mûri ni de pensée ni de sentiment ; la radio avec son bagout ininterrompu et ses <' coq-à-l'âne » stupides et déroutants, qu'on n'écoute que d'une oreille distraite la plupart du temps ; et jusqu'aux voyages touristiques oii l'on s'habitue à tout regarder sans rien considérer, à tout voir sans examen ni réflexion. Comment et de quoi, dans un tel fatras, le cerveau pourrait-il se meubler et comment la mémoire, superficiellement tentée par tant de sensations contradictoires et à fleur de peau, pourrait-elle s'organiser et s'affermir ?

La vraie volonté doit donc avoir une direction unique

et continue. Elle doit pousser l'esprit et l'attenlion de nos sens vers l'observation attentive, vers la coordination de tous ses efforts et vers les recherches personnelles. Fournir un travail passif, mécanique et routinier est le fait d'un esprit paresseux ; cela peut très bien aller de pair avec un labeur (superficiel) prolongé. C'est là d'ailleurs que tant de parents font erreur alors que, voyant leur enfant Jouer de son instrument un temps considérable chaque jour, ils jugent que forcément il est très méritant, courageux et fournit des progrès en rapport.

C'est qu'ils ne tiennent compte que de la quantité de travail fourni et non de sa qualité ; la première ne remplaçant nullement la seconde, au contraire, car la quantité de travail est souvent nuisible à la santé. La qualité consiste à placer en pleine lumière les difficultés à résoudre, à les isoler, à les débarrasser des détails superficiels et inutiles qui altèrent la vérité et à obtenir la concentration qui produit le suprême effort de la pensée.

Il faut bien reconnaître que la plupart des élèves musiciens sont mal préparés par l'enseignement des programmes primaires et secondaires qu'ils ont reçu ou reçoivent encore, enseignement qui tend à faire d'eux des éparpillés, des « touche-à-tout ». La vie moderne ellemême, nous l'avons déjà constaté, par son caractère léger et factice, renforce cette dispersion de l'esprit et rien n'est entrepris pour cultiver cette force précieuse, capitale, qu'est la volonté.

Certes, tous les jeunes gens qui entreprennent l'étude de la musique ne présentent pas tous, loin s'en faut, les

mêmes vertus foncières, les mêmes aptitudes naturelles, la même puissance d'énergie.

Toutefois il ne faut pas trop vite désespérer d'un élève et lui refuser toute possibilité de réussite si, d'emblée, il ne donne pas toute satisfaction. Si déjà il témoigne du désir d'avancer, quand bien même il s'illusionne sur sa capacité de vouloir, c'est un témoignage indirect qu'il adresse à la valeur de l'énergie.

S'il a comme point de départ ce désir d'énergie, il lui appartient et il appartient à son professeur de transformer ce désir en résolution ferme, ardente et durable, puis enfin en habitudes invincibles.

Toute étude intellecluelle a pour base l'attention. Travailler c'est être attentif. J'ai vu des élèves se figurer qu'ils travaillaient alors qu'ils exécutaient au piano des exercices mécaniques avec un roman sur leur pupitre !

L'attention n'est pas « à jet continu » ; c'est une suite d'efforts répétés, de tensions plus ou moins intenses qui se succèdent avec une rapidilé plus ou moins vive. Une attention aguerrie et puissante produit des efforts sur un rythme si serré qu'ils donnent l'illusion de la continuité, laquelle peut se produire quelques heures par jour. Le problème est donc d'obtenir ces efforts tendus et serrés, et, en plus, dirigés vers une même fin.

Lorsque nous avons à faire à des débutants qui fréquentent encore l'école primaire ou le lycée et ne peuvent consacrer à la musique que deux heures par jour environ, il est certain que si, en dehors de ces deux heures, aucune place n'est accordée à l'étude musicale par le souvenir.

rattenlion ou l'intérêt, les progrès peuvent être assez lents. Si je puis encore me permettre un souvenir personnel, je dirai que, jeune écolier, lorsque je rentrais de l'école (j'avais un long chemin à parcourir pour rentrer à la maison), presque constamment mon esprit était occupé par quelques souvenirs de mes études musicales et pianistiques. Les yeux mi-clos je voyais mon clavier, ma musique, j'imaginais le jeu de mes doigts, j'entendais les harmonies, je (c trouvais des doigtés », je revivais mon étude précédente et, fréquemment, j'avais hâte d'être à la maison pour essayer mes dernières trouvailles. Ma mémoire, de la sorte, prenait une force plus vive que renforçait encore l'intérêt ininterrompu que j'entretenais à son sujet.

Et il doit en être ainsi d'une façon générale. Si une idée ne fait que passer en nous, son action est à peu près nulle. Nous devons lui accorder une attention répétée, fréquente, sympathique. Il faut qu'elle puisse s'acclimater en nous, pousser ses racines dans notre conscience et y acquérir la vitalité nécessaire pour devenir un centre d'attraction de toutes les idées nouvelles et des sentiments puissants qu'elle s'incorporera.

Pour que notre désir devienne volonté, il faut donc en faire notre préoccupation essentielle, y revenir constamment, grouper autour de lui tous les sentiments favorables et le défendre contre toutes les attaques, très nombreuses, hélas, qu'il rencontrera dans son accomplissement.

Il faut toujours avoir à l'esprit et surtout au cœur des armes à opposer à l'intrusion d'idées étrangères, de senti-

— kk —

ments nuisibles, en un mot de « distractions ». Les idées étrangères ne s'introduisent en nous qu'avec la complicité de notre paresse d'esprit et les sentiments néfastes ne trouvent accueil dans notre imagination que si nos bons sentiments d'ardeur, d'ambition, d'amour, de beauté ne leur opposent qu'un rempart mal construit et insuffisant.

Tout effort émane de notre sensibilité. Si nous cultivons tous les sentiments propres à stimuler notre recherche de la perfection, peu à peu ces sentiments nous pousseront inévitablement à agir dans le sens de leur désir. C'est de cette façon — et de celle-là seulement — que nous pourrons imposer une direction sûre et constante à notre pensée.

Il y a là encore un effet très certain de la mémoire ; car tout souvenir, comme tout sentiment, a besoin, pour se graver profondément, d'une répétition fréquente et prolongée. Toute idée ou association d'idées à laquelle nous refusons l'attention, que nous chassons impitoyablement de notre pensée à chaque occasion oii elle se présente, s'anémiie peu à peu, se présente moins fréquemment et finit par disparaître de notre concept sentimental avec toutes les idées correspondantes.

Nous sommes donc parfaitement maîtres de notre pensée ; cultivons-y avec amour les idées bienfaisantes et faisons périr d'inanition les souvenirs improductifs ou nuisibles.

La difficulté la plus grande se présente avec les enfants n'ayant qu'une sensibilité rudimentaire et qu'on peut parfois considérer comme inéducables sous le rapport de la yolonté (et par suite sous tous les autres rapports). Fénelon-

l'avait déjà signalé : (( Il faut avouer que de toutes les peines de l'éducation, aucune n'est comparable à celle d'élever des enfants qui manquent de sensibilité... toutes leurs pensées sont des distractions... ils écoutent tout et ne sentent rien. »

Est-il possible, encore une fois, de passer sur ce point et de ne pas déplorer la portion insuffisante ou nulle que l'on attribue aux arts dans notre enseignement, de ne pas souligner que l'éducation de la sensibilité est à la base de l'éducation de la volonté, laquelle est génératrice de tous efforts et de tous progrès I

Nous voyons souvent des élèves vouloir opiniâtrement entreprendre la carrière musicale et qui ne savent pas en vouloir les moyens. Il est certain qu'à première vue cette carrière est séduisante ; mais il appartient à l'élève de ne pas oublier qu'il n'y a pas de roses sans épines, pas de progrès sans efforts, pas d'efforts sans volonté et pas de volonté sans désir. Aux professeurs incombe le devoir de faire précéder les leçons d'un exposé simple mais persuasif des avantages à retirer de chaque matière, de faire naître chez l'élève le désir de les obtenir afin que ce désir devienne l'âme du travail et des efforts à accomplir. Combien de maîtres n'obtiennent que des résultats médiocres parce qu'ils négligent d'éclairer leurs élèves sur l'intérêt, le but et la valeur des efforts qu'ils réclament d'eux 1

On ne peut trop recommander, également, la résolution de consacrer chaque jour une courte méditation employée à dégager, de l'expérience quotidienne, des observations, des règles, provisoires d'abord, puis peu à peu plus pré-

cises, qui deviendront avec le temps des principes directeurs de notre conduite générale. Mieux même, ces méditations gagneront beaucoup à être écrites pour obtenir de plus en plus d'empire sur nos états affectifs et y implanter les résolutions réfléchies.

On en vient ainsi, insensiblement, à la bonne habitude, car le temps n'est jamais indifférent à notre égard ; le négligeons-nous ? il travaille contre nous ; le voulons- nous pour allié ? alors nos actes les plus insignifiants en apparence, constamment répétés, sous l'empire des semaines, des lois, des années, viendront former dans notre mémoire intellectuelle, musculaire ou organique, un ensemble cohérent, homogène, qui se manifestera sous forme d'habitudes indéracinables.

Ce ne sont donc pas les actions d'éclat, les attitudes héroïques, les protestations véhémentes et passionnées qui feront de nous des êtres énergiques, mais simplement les longues séries d'efforts patients. « Nous devons, à défaut de grands efforts, en accomplir à tout^ heure des petits, excellemment et avec amour. » (J. Payot : L'Education de la volonté, p. i3o.) « La grande règle est d'échapper, jusque dans les plus petites actions, à la vassalité de la paresse, des désirs et des impulsions du dehors. » (Id.)

La plus grande science à apprendre, mère de toutes les autres, est celle de se maîtriser, de lutter contre l'inattention, les difficultés rebutantes et le désir de perdre le temps à rêvasser.

En musique, à une heure de leçon du professeur, correspondent en moyenne une vingtaine d'heures de travail

individuel de l'élève ; alors qu'au lycée, les trois-quarts du travail sont sous la conduite des maîtres.

Soyons donc, professeurs, doublement attentifs à la qualité de travail de nos élèves et au développement de leur liberté morale.

Sachons compter sur le temps et ne rien entreprendre sans lui ; ne cherchons pas, coûte que coûte, à produire de ces jeunes phénomènes, virtuoses prodiges, dont toute l'éducation aura été nourrie des mêmes aliments incomplets ; ne cherchons pas des résultats hâtifs pour des élèves superficiellement préparés qui ne sauront jamais combler leurs la-:;unes. L'important, dans les progrès, est avant tout la continuité, non la vitesse momentanée. Le génie n'est qu'une longue patience. Tl n'est pas le produit de périodes surchauffées de travail exagéré dont le propre est d'être infailliblement suivies de périodes d'affaissement et de paresse. Ainsi que je le disais à mes élèves : économisez le temps, ne ménagez pas vos efforts. Soyez actijs dans tout, dans le travail et dans vos divertissements, dans vos occupations journalières, toilette, conversations, lecture. Fixez-vous, au coucher, la tâche pour le lendemain, et, pour l'accomplissement de cette tâche, employez le temps disponible jusqu'aux moindres minutes. Ne dites jamais : « Oh ! dans un quart d'heure, le déjeuner sera servi, cela ne vaut pas la peine de me mettre au travail. » Ces minutes, que presque tous perdent si sottement, finissent au bout de l'année par former un total énorme.

Mais la tâche que vous vous êtes imposée, ayez à cœur

de l'achever et de façon à n'avoir pas besoin d'y revenir, du moins pour ce qui est réalisable en une fois.

Tenons compte, toutefois, de certaines conditions physiologiques, car la volonté et son expression la plus haute, l'attention, sont inséparables du système nerveux. Si les centres nerveux s'épuisent rapidement et ne retrouvent leur vigueur qu'avec peine et lenteur, nulle persévérance n'est à espérer : l'attention ne peut être que brève et languissante.

Il faut donc veiller à obtenir une résistance aussi énergique que possible à la fatigue et pour cela s'astreindre à certaines conditions hygiéniques absolument indispensables.

Pour chaque instrument (qui exige des attitudes différentes et des efforts variables) il faudrait rechercher une série idéale d'exercices destinés à compenser l'insuffisance respiratoire, la lenteur de la circulation, l'atonie de l'estomac et de tout l'appareil digestif, etc. Il faudrait lutter autant que faire se peut contre la sédentarité, la réclusion dans des locaux mal aérés, l'attitude assise, courbée, contrartée.

Il faut que nous soyons aptes, à tout moment, à maîtriser nos impressions, que notre cerveau reste le grand régulateur de nos actes, non soumis à un système nerveux irrité ou débilité.

Tous les intellectuels qui ont souffert de digestions laborieuses savent que l'attention se fixe alors péniblement, qu'on est enclin à la somnolence ou à la distraction, ce

qui constitue un obstacle redoutable à une mémorisation précise et à une remémoration rapide.

Surveillons donc jusqu'à notre alimentation en n'oubliant pas que les psychologues les plus avertis et désintéressés nous prouvent tous que nous mangeons trop, que nous choisissons mal notre nourriture en général et que nous mangeons trop vite.

Le célèbre psychologue, J. Payot, va Jusqu'à recommander, pour les intellectuels, le travail en plein air, estimant, 1res justement, que seul le premier labeur, en général, nécessite la table de travail, les livres, la bibliothèque.

Il est moins facile, malheureusement, d'indiquer cette ressource précieuse aux élèves musiciens. Toutefois, tout ce qui ne nécessite pas l'instrument pourrait être accompli en pleins champs ou dans un jardin. La préparation des lectures de solfège, de la théorie, de l'harmonie et du contrepoint, la remémorisation intime du travail pianislique ou instrumental qui vient d'être acc<Dmpli, tout cela gagnerait, au contact de l'air pur et du mouvement, une compréhension plus vive, une pénétration plus profonde exerçant une puissante action sur la miémoire.

Dans son intéressante étude sur la Mémoire verbale, M. Georges Art propose le travail de préparation le soir, e* l'exercice de reconstitution le lendemain matin. Je crois Je procédé très bon, l'ayant beaucoup pratiqué personnellement pour les partitions d'orchestre. Naturellement son application diffère un peu en musique oiî l'étude est passablement plus complexe et se conjugue avec d'appréciables difficultés de lecture et d'exécution. Mais je crois qu'il sera

oo

bon de terminer la journée en revoyant l'ensemble du travail à retenir, de façon à ce que la nuit nous soit encore profitable et incruste dans notre mémoire ce qui aura fait l'objet de nos dernières préoccupations.

De la sorte, la nuit nous sert à la fois de récapitulation et de repos. Le repos dans la journée est aussi nécessaire que le travail, le tout est de savoir bien équilibrer l'un et l'autre de telle sorte que le premier repose du second aussi rapidement et complètement que possible, en lui faisant diversion, en accélérant la circulation et le rythme respiratoire, et spécialement en provoquant (sans brusquerie ni efforts excessifs) un travail étendu des muscles du thorax, de la colonne vertébrale, des plans musculaires de l'estomac, et en reposant la vue. Si le repos remplit toutes ces conditions, il pourra encore ajouter à son actif l'assimilation plus complète de tout le travail accompli, car les centres nerveux, qui ont été mis en branle par l'esprit, continuent leur travail inconscient lors même que celui-ci repose et ils contribuent à fixer et à élaborer les images et les souvenirs qui font le sujet de notre travail.

On a, dans l'enseignement général, la tendance à demander beaucoup à la mémoire (sans qu'on veuille l'admettre) plutôt qu'à l'intelligence ; on ne s'applique pas à développer l'esprit de méthode, d'analyse, d'initiative personnelle. Les savants avertis, constatant les résultats souvent défavorables de ces pratiques irrationnelles, ont fréquemment protesté — tout à fait en vain d'ailleurs — et ont dû souvent critiquer le travail de mémoire.

Alors donc qu'on abuse mal à propos de cette faculté

dans l'enseignement, on néglige le profit à en tirer dans l'étude de la musique, où la mémoire formelle, absolue^ spontanée est tout aussi indispensable que pour l'art dramatique.

Il y aurait encore bien des détails à examiner touchant le développement de cette précieuse et indispensable « volonté ». Il n'est pas possible toutefois, dans cette étude consacrée à la <( mémoire », de nous étendre davantage sur ce point, que certains seraient peut-être enclins à considérer comme secondaire. Il n'est pas possible de pratiquer convenablement le travail mnémonique en musique si le travail musical lui-même laisse beaucoup à désirer. Or, celui-ci (il faut bien, hélas, le reconnaître et le déplorer !) est rarement satisfaisant. Voilà pourquoi il était indispensable d'insister sur le facteur fondamental des progrès généraux, pour essayer de placer l'élève dans l'angle convenable qui donne l'orientation de l'étude de la mémoire.

Dans la pratique — et les professeurs expérimentés ne me contrediront pas, — la caractéristique à peu près générale de tous les élèves (à des degrés simplement divers) est de fournir un travail peu actif, routinier, vide d'observation et de ténacité. L'audition des exercices, gammes et fragments divers répétés, aurait-elle la dangereuse propriété de plonger le récipendaire dans une sorte d'hypnose, ramollissant sa volonté, engourdissant son attention, obscurcissant sa vue et supprimant tout sens critique ?

Poursuivre un développement rationnel de la mémoire sur de telles bases serait une vraie utopie.

Voilà pourquoi il faut d'abord établir une bonne méthode

— Sade travail général, basée sur l'attention, l'observation et la réflexion (trois fruits de la volonté) pour aborder, avec chances de succès, la méthode que j'appellerais volontiers « intégrale », réunissant dans un même ensemble de préoccupations la lecture, la technique, l'interprétation et la mémoire. En étudiant bientôt les différentes sources de la mémoire, nous aurons encore à revenir sur les procédés de travail, preuve que tout se touche et que la mémoire est inséparable des autres facultés mentales, sensorielles et sentimentales.

Page 1