LA MÉMOIRE VISUELLE
Notre œil est une sorte de (( caméra » qui fonctionne environ seize heures par jour et produit de la sorte un nombre astronomique d'images. Si le cerveau devait retenir une semblable collection intégralement, il devrait avoir des proportions vraiment inimaginables.
Mais nous ne retenons qu'une infime partie de nos visions et il nous appartient de les choisir, contrairement à ce qu'en pensent bien des gens. Une attention très intéressée et sympathique éveillera en nous les fonctions de la mémoire et forcera l'enregistrement des scènes ou des vues que nous aurons choisies.
Dans la pratique musicale, l'œil voit passer une page de musique mesure par mesure, ligne par ligne ; si notre attention visuelle est très vive, notre œil aura « photographié » les passages les plus frappants ; si nous revenons à charge un nombre de fois suffisant, en nous efforçant avec clairvoyance de combler les lacunes qui se manifestent, nous arriverons à incruster entièrement cette page dans notre mémoire visuelle.
Que l'élève ne s'empresse pas trop de croire acquise sa mémoire visuelle : il y a beaucoup à voir dans une page
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de musique et il faut tacher de conserver autre chose que quelques vagues points de repère. Qu'il s'assure si, à tout moment, sans musique, il sait où il en est dans chaque page, dans chaque ligne, s'il voit chaque indication de miouvement, de nuance, d'interprétation.
On se rendra compte du rôle précieux de la mémoire visuelle en changeant tout à coup d'édition pour un morceau auquel on est déjà accoutumé : on se trouve souvent très dérouté. J'ai vu des élèves tout à fait dépaysés parce qu'ils n'avaient pas leur exemplaire habituel, portant les observations du professeur, des doigtés, etc.. alors qu'on leur donnait le même exemplaire, de la même édition ! Un jour, j'avais fait entreprendre à une élève l'étude d'une œuvre d'après une copie manuscrite que j'en possédais : quelque temps après, ayant reçu un exemplaire gravé — et très bien gravé — je le fis lire par l'élève. Celui-ci, qui exécutait l'œuvre très correctement d'après le manuscrit, eut toutes les peines possibles à la suivre sur la gravure, malgré toute la clarté de l'écriture — bien supérieure à celle du manuscrit — et il préféra terminer l'exécution de mémoire !
Au surplus, remarque étonnante, on retient mieux une musique mal gravée ou mal copiée, qui a donné plus de peine à déchiffrer, que la plus belle édition de luxe !
Il est clair, d'après les remarques ci-dessus, que le travail de la mémoire visuelle devra comprendre l'accomplissement des garanties déjà proposées. Pour cela, observer le début de chaque ligne, le nombre de mesures ; remarquer en passant tous les détails d'écriture (de gravure), les
/ queues des notes et ligatures, leur direction, les liaisons,
les doigtés, etc.. Comparer tous les passages pouvant prêter à confusion, marquer au besoin d'un signe quelconque le détail qui se montrerait rebelle à « entrer dans l'œil », le souligner même, s'il le faut absolument, d'un trait de crayon rouge ou bleu.
Votre mémoire visuelle vous est-elle un peu étrangère et ne connaissez-vous pas bien ses ressources et ses faiblesses ? Mettez-là à l'épreuve par la copie de mémoire et en faisant cette copie dont vous devez toujours être capable, rendez-vous compte à quelles facultés vous faites appel pour l'accomplir ; si vous voulez assurer une bonne mémioire visuelle vous devez pouvoir reconstituer non seulement l'œuvre correctement, mais avec les mêmes dispositions de pages, de lignes et en reproduisant d'aussi près que possible l'original.
La mémoire visuelle étant extrêmement précieuse et prenant ses assises sur des visions constantes, il ne peut être question de l'établir en changeant d'édition de travail. Toutefois, s'il était constaté parfois que notre attention visuelle aurait tendance à se désintéresser de l'effort, il pourrait y avoir intérêt à la raviver en lisant certains passages dans d'autres éditions pour revenir ensuite avec une curiosité rafraîchie sur la copie adoptée.
Il ne faut pas non plus négliger les multiples occasions que nous rencontrons dans notre vie courante d'exercer notre mémoire visuelle.. Quelques expériences d'ordres différents permettront vite au professeur d'apprécier les facultés diverses de ses élèves. Je montrai un jour aux
élèves de ma classe une collection de portraits peu connus de certains maîtres éminents, en leur nommant le nom de chacun d'eux. Un quart d'heure après, je posai à chaque élève, tour à tour, différentes questions touchant la coiffure, le costume, l'attitude, le regard, de l'un quelconque des portraits. Les réponses obtenues me confirmèrent les observations que j'avais déjà faites touchant les qualités de vivacité, d'attention, d'observation et même d'impressionnabilité de ces élèves.
A' d'autres occasions, je fis des essais avec des gravures que je leur laissai quelques minutes dans les mains, après avoir attiré leur attention sur l'interrogatoire qu'ils auraient à subir. Une heure après, il y avait des différences sensibles — et celles que je prévoyais — entre les différentes mémoires visuelles. L'une ne pouvait me dire dans quel sens regardait tel personnage, l'autre ne pouvait me décrire ce que représentait telle partie du tableau ; d'autres, au contraire, avaient retenu jusqu'aux moindres minuties du modèle que je leur avais proposé.
Tout ce qui touche l'intelligence par le truchement de l'œil peut servir de prétexte à exercice pour le développement de la mémoire visuelle ; il est superflu de citer de tels exemples.
Ne manquons aucune occasion de nous exercer et de nous perfectionner dans un domaine qui nous montre son importance d'autant plus que devient plus vaste la conception de l'œuvre soumise à notre mémoire. Ainsi, le chef d'orchestre, le chef de chœurs, feront appel au suprême degré à la mémoire visuelle ; pour eux, un coup d'œil
fugace sur une disposition de page, sur une laconique indication de nuance ou d'instrument, suffira pour leur rappeler tout un ensemble complexe intéressant différentes sources de mémoire.
La mémoire visuelle, en dépit de lacunes indiscutables, peut être considérée comme la plus spontanée, surtout pour les grands ensembles qu'elle peut embrasser avec une rapidité remarquable.
Il n'y a pas jusqu'à la préparation à la direction d'orchestre ou de chœurs qui ne fasse appel à son service. J'ai lu quelque part qu'avant de faire ses débuts comme chef d'orchestre, le célèbre Koussewitski s'était exercé en dirigeant, chez lui, devant un ensemble de chaises disposées comme un orchestre symphonique : telle chaise représentait les premiers violons, telle autre les seconds, telle encore les altos, les violoncelles, les flûtes, les Hautbois, etc.. Par cette représentation, Koussewitski « voyait » réellement son orchestre, il pouvait donner à chacun ses indications, marquer les entrées, mimer les intentions, « vivre » en un mot son interprétation. Devant le chef d'orchestre, l'image des chaises vides servait de u schéma », avait préparé tous les mouvements de la vue, orienté tous les gestes et préparé, somme toute, l'idée d'une exécution idéale, ver& laquelle devraient tendre maintenant les répétitions réelles.
Il y a encore bien d'autres procédés susceptibles de développer la mémoire visuelle ; chacun, en s 'appliquant, en trouvera certainement et ceux qu'on aura trouvés soi-même auront souvent la chance d'être les plus actifs, pour la raison souventes fois envisagée.