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CHAPITRE III

POSSIBILITÉ DE LÀ ROYAUTÉ DE L’iNTELLIGENCE

Ce qui est d’importance souveraine dans l’œuvre de la conquête de soi, c’est la liaison en solides habitudes des idées et de la conduite, liaison telle que l’idée surgissant en l’esprit, l’acte s’ensuive avec la précision et la vigueur d’un réflexe. Or, nous en avons acquis la désolante certitude, le sentiment seul peut produire les actes avec ce quasi- automatisme. Cette liaison entre une idée, l’idée de travailler par exemple, et sa traduction en actes, ne s’opère point à froid.

Il est nécessaire que la soudure, pour être solide et difficile à rompre, soit opérée au moyen de la chaleur des états affectifs.

Elle peut acquérir de cette façon une dureté extrême. Qu’est-ce d’ailleurs que l’éducation sinon la mise en œuvre de sentiments puissants pour créer des habitudes de penser, d’agir, c’est-à-dire pour organiser en l’esprit de l'enfant des systèmes liés d’idées avec des idées, d’idées avec des sentiments, d’idées avec des actes? C’est d’abord poussé

par la crainte, par l’amour-propre, par le désir de plaire à ses parents, que l’enfant maîtrise peu à peu son attention, qu’il réprime sa tendance à faire du bruit, ses gestes exubérants; qu’il se tient propre, qu’il travaille : en d’autres termes, on use de sentiments naturels puissants, appliqués habilement, pour rompre le lien entre certains penchants et leur expression naturelle, et pour opérer entre certaines idées et certains actes jusqu’alors non liés, de solides soudures.

Les émotions religieuses dans les époques ou dans les milieux de foi profonde font une masse d’une énergie extrême, parce qu’elles sont composées de sentiments élémentaires eux-mêmes déjà fort puissants, et groupés en un faisceau cohérent. La crainte de l'opinion publique, le respect de l’autorité de personnes revêtues d’un caractère sacré, les souvenirs accumulés de l’éducation, la crainte des châtiments éternels, l’espoir du ciel, la terreur d’un Dieu justicier partout présent, partout regardant, partout écoutant et discernant même les pensées les plus secrètes, tout cela est comme fondu en un état affectif extrêmement complexe mais qui paraît à la conscience, simple. A la flamme brûlante de ce sentiment si vigoureux, s’opèrent des soudures définitives entre des idées et des actes : c'est ainsi que chez les natures religieuses supérieures, une injure ne peut provoquer la colère, tant la résignation est prompte chez elles, et sincère ; la chasteté ne cause même plus de luttes tant les incitations sensuelles qui embrasent le cerveau des êtres moralement inférieurs, sont annihilées, matées, e'purées. Bel exemple de triomphe obtenu contre des tendances très puissantes, par le seul antagonisme de sentiments supérieurs.

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Renan disait « je sens que ma vie est toujours gouvernée par une foi que je n’ai plus : la foi a cela de particulier que disparue, elle agit encore ». Cela n’est nullement particulier à la foi. Toute émotion sincère qui a longtemps lié les actes à certaines idées peut disparaître : elle laisse après elle ce lien, tout comme dans le syllogisme le moyen terme disparaît, la conclusion amenée.

Mais de semblables liaisons que le sentiment noue si facilement, l’idée peut aussi en former à la condition de gagner la complicité d’états affectifs. Rien n’est plus fréquent : dans l’éducation que nous recevons dans la famille et au lycée, nos parents et nos maîtres peuvent opérer les soudures qu’ils veulent, ainsi que nous l'avons vu. La religion de même.

Mais dans l’œuvre de l' éducation de nous-mêmes par nous-mêmes il n’en est plus ainsi. La tâche est bien plus compliquée; elle demande une connaissance approfondie de notre nature psychologique, de ses ressources à ce point de vue. A la sortie du lycée les jeunes gens jusqu’alors guidés par leurs parents ou leurs maîtres, à qui la règle du lycée imposait un travail régulier, parfaitement défini, se trouvent du jour au lendemain, sans préparation spéciale, jetés seuls dans une grande ville, sans surveillance, souvent sans conseils, et surtout sans une tâche nettement définie ; car préparer un examen ce n’est plus la même chose que d’avoir jour par jour son emploi du temps tracé. Plus de sanctions non plus : la seule (et combien éloignée, combien peu efficace !), c’est l’échec redouté à la fin de l’année.

Mais le grand nombre des étudiants reçus malgré tout, presque sans travail, ôte toute crainte sérieuse : on s’y mettra le dernier mois !

11 va falloir, au milieu de conditions aussi ingrates assurer la domination de l’idée et lui trouver des appuis en des sentiments déjà existants chez l’étudiant. C’est affaire de tactique, mais auparavant nous devons passer en revue nos ressources sans en omettre aucune, et examiner de très près la question de savoir comment opérer les liens nécessaires entre telles idées et telle conduite.

§ Il

Nous examinerons d’abord les rapports de Vidée avec les puissances affectives favorables à l’œuvre de maîtrise de soi.

Les philosophes bien peu nombreux, hélas! qui se sont occupés des rapports de l’intelligence avec le sentiment, sont tentés de distinguer deux sortes de connaissance : la connaissance proprement intellectuelle et la connaissance par le cœur l. C’est une façon incorrecte d’exposer une vérité fondamentale. Toute connaissance est intellectuelle. Mais lorsque la connaissance s’accompagne d’une émotion, il y a fusion intime des deux éléments intellectuel et sensible, et le sentiment plus volumineux en quelque sorte et plus intense que l’idée se place en la pleine lumière de la conscience, rejetant en la pénombre l’idée associée. Nous avons vu plus haut des exemples d’idées froides jusqu'alors qui brusquement éveillent des émotions violentes, si bien que désormais l’idée ne pourra guère surgir en la conscience sans aussitôt entraîner après elle le souvenir de l’émotion, souvenir qui n’est en définitive autre chose que l’émotion à

(I) Cf. notamment Clay : V Alternative, trad. Burdcau, p. 229. Alcan»

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l’état naissant. C’estainsi qu’actuellement je n’ai depuisune expérience trop vive 1 qu’à me figurer glissant sur une pente pour que j’éprouve aussitôt le sentiment du vertige. Voilà entre une idée et un état affectif auparavant de moi inconnu, une liaison malheureusement devenue automatique en une seule fois. De telles liaisons, peut-on les cimenter artificiellement ? Si la réponse était négative, c’en serait fait de toute éducation de la volonté. Mais nous venons de voir que toute l’éducation repose sur cette possibilité. Toutefois ce que nos parents et nos maîtres ont pu faire, un étudiant libre, qui ne dépend que de lui-même, peut-il également l’entreprendre pour son propre compte? Si non, l’éducation de soi par soi serait œuvre impossible.

Que de telles associations soient difficiles à effectuer, cela est bien certain. Qu’elles demandent du temps, de la persévérance, c’est encore certain. Mais qu’elles soient possibles, voilà ce que nous croyons plus certain encore. Or cette possibilité, c’est notre affranchissement. L’affirmer, c’est affirmer que nous sommes libres. Eli bien, cette affirmation nous n'hésitons pas à la faire. Oui, nous sommes libres. Chacun de nous peut, s’il le désire, associer par exemple, à l’idée d’un travail rebutant des sentiments qui le rendront par la suite aisé. Nous disons des sentiments, parce qu’en général, chez le travailleur intellectuel, cette association s’opère avec un grand nombre d’états affectifs. De plus elle est rarement le résultat d’une expérience unique comme dans l’exemple cité plus haut. Nous procédons comme un dessinateur, par coups de crayon succes-

• (I) Voir ci-dessus, page 38.

sifs; chaque association opérée laisse dans la conscience grâce à la loi d’habitude qui commence à agir dès la pre mière expérience, une espèce d’esquisse sommaire ; celles qui s’accomplissent dans les moments de pleine énergie apportent en quelque sorte les traits décisifs qui achèveront l’œuvre ébauchée, ensuite patiemment complétée par des retouches.

Cette lente élaboration est nécessaire car le travail solitaire de la pensée est si contraire à la nature humaine, l’attention soutenue et persévérante est si pénible pour un jeune homme que pour lutter contre la répulsion qu’inspire cet état d’immobilité et surtout de concentration de l’attention sur une idée, il n’est point inutile de réunir en un faisceau solide et cohérent toutes les puissances affectives propres à soutenir la volonté dans sa résistance contre les puissances fatales de l’inertie et de la paresse humaine.

C’est ainsi que si on examine ce qui soutient l’énergie dans cette longue et fastidieuse série d’efforts que nécessite la composition d’un livre de longue haleine et auquel on se donne de tout cœur, on trouve une puissante coalition de sentiments orientés vers une même fin : d’abord et immédiatement le sentiment de notre énergie que nous donne à un si haut degré de vivacité le travail ; la méditation récompensée pai les résultats, par les joies de la découverte* le sentiment de supériorité que donne la poursuite d’un but élc\é ; le sentiment de vigueur, de bien-être physique que donne l’activité endiguée et tout entière utilisée d’une façon profitable. Ajoutons à ces mobiles si forts la conscience de l’estime de ceux qui sans rien faire nous suivent les uns avec une entière sympathie, les autres non sans une pointe de jalousie ; les joies de l’horizon intellectuel

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qui va s’élargissant. Ajoutons encore les satisfactions d’amour-propre, d’ambition, escomptées ; la joie de voir joyeux ceux qui nous sont chers, et enfin des mobiles plus élevés : l’amour de l’humanité, les services qu’on peut rendre à tant de jeunes gens qui errent, sans savoir, sans que personne leur ait jamais montré la voie à suivre pour arriver à la science des sciences qui est celle du gouvernement de soi. Sentiments égoïstes dans le présent et dans l’avenir, sentiments altruistes et impersonnels, nous fournissent un riche trésor de tendances, d’émotions, de passions que nous pouvons appeler à notre aide, de qui nous pouvons coordonner les énergies jusqu’alors incohérentes, pour transformer une fin jusqu’alors froide, rebutante, en une fin vivante, attrayante. Nous projetons sur elle tout ce que nous avons en nous d’enthousiasme chaud et vibrant, tout comme l’amant passionné pare de ses rêves et de ses désirs lajeune fille aimée : avec cette différence que cette objectivation des illusions de celui-ci est naïve, tandis que pour nous elle est voulue, [délibérée et qu’elle ne prend qu’à la longue une allure spontanée.

Gomment ! l’avare arrive à sacrifier sa santé, ses plaisirs, son honnêteté même à l’argent, et nous ne pourrions arriver à aimer assez un but généreux comme l’est le travail intellectuel, pour lui faire le sacrifice chaque jour renouvelé pendant quelques heures, de notre paresse ! Ce commerçant se lève tous les matins à cinq heures et il demeure à la disposition de ses clients jusqu’à neuf heures du soir dans l’espérance de se retirer un jour à la campagne et de goûter l’oisiveté complète, et nos jeunes gens regarderaient à passer cinq heures devant leur table de travail pour s’assurer maintenant et dans l’avenir toutes les joies

multiples de la haute culture intellectuelle ! La besogne fût-elle désagréable — et faite de tout cœur elle ne l’est jamais — on peut être sûr, de par les lois de l'association des idées, que l’habitude diminuera les souffrances de l’effort, et qu’on ne tardera point à le rendre agréable.

En effet, notre pouvoir pour rendre attrayant par association ce qui ne l’était point d’abord s’étend fort loin. Nous pouvons d’abord enrichir les sentiments favorables à notre volonté, les enrichir au point de les transformer. Qui reconnaîtrait dans le délicieux sentiment du mystique, qui, suivant l’expression de saint François de Sales , laisse « escouler et se liquéfier son âme en Dieu » une synthèse de l’amour et de cette peur des premiers hommes qui nus et jetés au milieu d’une nature, puissance incommensurable avec la leur, avaient le vif sentiment de leur état misérable et la terreur des forces naturelles? De même, il n’est pas jusqu’au sentiment de la brièveté de la vie « de ce glissement de l’heure, de cette course imperceptible, affolante quand on y songe, de ce défilé infini de petites secondes pressées qui grignotent le corps et la vie des hommes1 » qui ne puisse nous venir en aide en nous apprenant à mépriser toutes les vulgaires distractions.

Assurément nous ne pouvons ni exciter, ni créer des sentiments qui n’existent point en la conscience. Mais je ne crois pas que les sentiments élémentaires puissent faire défaut dans une conscience humaine. En tout cas, si des hommes peuvent différer aussi profondément de leurs semblables, ce n’est point à eux que nous nous adressons. Nous écrivons notre traité pour des jeunes gens normaux

(1) Fort comme la Mort. Guy de Maupassanl.

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et non un manuel de tératologie. Et d’ailleurs de tels monstres n’existent point. Où a-t-on vu par exemple des hommes dont la cruauté est le caractère distinctif et qui jamais, en aucune circonstance, n’aient éprouvé de pitié ni pour leurs parents, ni pour eux-mêmes ? Nous disons jamais, car ces mouvements fussent-ils très rares, il n’en demeurerait pas moins acquis qu’ils sont et seront possibles. Eh bien, comme nous savons d’autre part que les sentiments les plus complexes, les plus élevés sont des synthèses formées de l’association intime de beaucoup de sentiments élémentaires1, comme d’autre part il est manifeste que l’attention vigoureuse et prolongée accordée par l’esprit à un état de conscience quelconque, tend à le tirer en la pleine lumière de la conscience, par suite à lui permettre d’éveiller les états associés, de devenir un centre d’organisation, nous soutenons (et chacun peut en faire sur soi la vérification) que nous pouvons encourager, fortifier des états affectifs timides en quelque sorte, humbles, et qui jusque-là n’avaient que le souffle, gênés, humiliés par de puissants voisins, et qui végétaient sans gloire, comme ces étoiles qui n’en brillent pas moins en plein jour quoique les ignorants ne soupçonnent pas leur présence. Notre attention, dont nous disposons, fait fonction de la puissance créatrice que nous n’avons point.

D’ailleurs comment s’explique le succès des romans et surtout d’où vient que tous les comprennent? C’est qu’ils exercent chacun un groupe de sentiments qui dans la vie ordinaire n’ont guère d’occasions de s’exercer. C’est comme une petite guerre en l’absence de la guerre « pour de bon » .

(1) Cf. Psychologie. Spencer, trad. Ribot, I, ch. Sentiments. Alcan.

Et si de larges portions de public peuvent suivre les romans des grands maîtres, n’est-ce point la preuve que chez la majorité des lecteurs les sentiments dorment, n’attendant que l’occasion de paraître au grand jour de la conscience? Ce que le romancier peut en nous, il serait étrange que, maîtres de notre attention et de notre imagination, nous ne le pussions pas. Or nous le pouvons. Je puis quand je veux par exemple provoquer en moi des colères artificielles, de l’attendrissement, de l’enthousiasme, enfin le sentiment dont j’ai besoin pour arriver à la fin désirée.

Ne voit-on pas les découvertes scientifiques créer, au sens humain du mot, des sentiments entièrement nouveaux? Y a-t-il rien de plus froid en apparence que le mécanisme cartésien? Et cependant cette théorie abstraite tombant en l’âme ardente de Spinoza n’a-t-elle point coordonné en un système nouveau des sentiments épars en lui jusque-là, et les groupant autour du sentiment très fort qu’il avait de notre rien-être, n’a-t-elle point provoqué l’éclosion du plus passionné et du plus admirable des romans métaphysiques que nous ayons? Peut-on dire que le sentiment d’humanité soit inné en l’homme? N’est-il pas un produit conscient, une synthèse nouvelle, synthèse d’une force incomparable? Et n’est-il pas évident que Mill a raison quand il écrit que « le culte de l’humanité peut s’emparer d’une vie humaine, en colorer la pensée, le sentiment, l’action avec une puissance dont la religion n’aura pu que donner une idée, une sorte d’avant-goût 1 » ?

N’est-ce pas d’ailleurs le rôle dévolu à l'intelligence d orienter et d’opérer la fusion de sentiments élémentaires

d) Stuart Mill. Utilitarisme, ch. m. Trad. Le Monnier. Alcan.

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anarchiques, en leur donnant une expression nette? Car tout état affectif, tout désir, demeure par lui-même fort vague, aveugle, par suite impuissant. Sauf les sentiments instinctifs, comme la colère et la peur qui se traduisent d’eux-mêmes au dehors, la plupart nécessitent la coopération de l'intelligence. Ils provoquent en l’âme un malaise, une souffrance, et c'est l’esprit qui donne à ce malaise une signification précise. C’est à l’esprit qu’incombe la recherche des moyens de satisfaire le désir. Que nous soyons pris par une tourmente au Mont-Blanc, souffrant du froid, de la terreur d’une mort horrible, c’est l'intelligence qui suggérera de creuser en une paroi de neige une grotte où nous attendrons la fin du danger. Que nous soyons, comme Robinson Crusoé, jetés dans une île déserte, que feront tous nos penchants douloureusement exaspérés, si une intelligence ne travaille à les satisfaire? Si je suis dans la misère et que j’en désire sortir, c’est encore l’intelligence qui va donner à ma conduite une direction bien nette, bien définie. Que l’on compare l’indétermination et le vague de l’émoi produit par le penchant sexuel chez un jeune homme parfaitement pur et ignorant avec la netteté et l’énergie que prendra pour lui le désir après une première expérience, et l’on comprendra de quel secours est l’intelligence pour les états affectifs. Il suffit, par conséquent, pour donner à un désir, à une émotion, une vivacité très grande, de rendre l’objet de la poursuite parfaitement précis pour l’esprit, de façon que tous ses aspects aimables, séduisants, ou simplement utiles, soient vigoureusement mis en relief.

Nous voyons donc que par le seul fait que nous sommes intelligents et capables de prévoir (savoir n’étant en défi-

nitive que prévoir) nous pouvons utiliser tous les moyens en notre puissance et que nous avons étudiés, pour renforcer les sentiments alliés. Nous ne pouvons que peu de chose directement, par le dehors, sur nos états affectifs ; mais notre puissance acquiert une étendue extrême, par l’application intelligente de la loi d association.

Nous verrons qu’à cette puissance nous pouvons fournir une aide qui la double, en nous plaçant dans un milieu propre à l’éclosion de certains sentiments, milieu familial, ou milieu de camarades, de relations, de lectures, d’exemples, etc. Nous aurons d’ailleurs à étudier longuement ce mode indirect d’action sur nous-mêmes (livre V).

Les développements qui précèdent sont bien propres à nous donner bon courage. Si l’idée pour se souder à l’acte a besoin de la chaleur des états affectifs, cette chaleur, cela ne fait plus de doute pour personne, nous la pouvons produire là où elle nous est utile, non par un fiat , mais par l’emploi raisonné des lois de l’association. La suprématie de l’intelligence cesse déjà de paraître impossible.

Mais nous devons examiner de plus près encore les rapports de l’idée et des affections. Le sentiment est un état volumineux, lourd, lent à s’éveiller, et par suite on peut prévoir a priori ce que confirme l’expérience, à savoir que le sentiment est un état relativement rare dans la conscience. Le rythme de son apparition et de sa disparition est trèslarge.Les émotions ont comme un flux et un reflux. Dans les intervalles l’âme se trouve en un état de calme, de tranquillité analogue à la période de la mer étale. Cette nature périodique des états affectifs va nous permettre d’asseoir avec une grande fermeté le triomphe de la liberté raisonnable. Par nature la pensée est, elle aussi

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vouée à un perpétuel va-et-vient; mais le jeune liomme déjà élevé et par la sévère discipline des choses et par l’éducation des parents et des maîtres, a acquis un grand pouvoir sur elle. Il peut maintenir fort longtemps les représentations qu'il lui plait de maintenir en la conscience. En face de l’inst abilité des états affectifs, une idée s’oppose nettement par sa durée, par sa persistance. Elle demeure présente pendant le flot du sentiment pour en utiliser le mouvement; pendant le reflux elle peut activement profiter de sa dictature provisoire pour préparer les travaux de défense contre l’ennemi et pour renforcer ses propres alliés.

Quand le sentiment monte dans la conscience (puisqu’il ne s’agit ici que des sentiments favorables à notre but), nous devons saisir l’occasion pour pousser notre barque, « il faut profiter des bons mouvements comme de la voix de Dieu qui nous appelle, pour prendre des résolutions efficaces1 ». Quelque soit le sentiment allié qui envahisse l'àme, utilisons-le sans délai pour notre œuvre. Apprenons-nous le succès d’un camarade, et cela donne-t-il à notre volonté chancelante, le coup de fouet, vite au travail! Vite, débarrassons-nous courageusement de cette tâche qui nous torturait depuis quelques jours, parce que, incapables de l’attaquer de face, et incapables aussi de nous débarrasser de son obsession, elle était pour nous comme un remords. Avons-nous aujourd’hui à la suite de cette lecture, le sentiment de la grandeur et de la sainteté du travail, vite, la plume à la main! ou plus simplement, éprouvons-nous ce sentiment de pleine vigueur physique et intellectuelle qui rend le travail agréable, vite encore

(1) Leibniz. Nouveaux essais, II, § 35.

à la tâche! Ces bons moments, il ks faut utiliser pour prendre de solides habitudes, pour goûter, de façon à en conserver longtemps l’arome, aux joies viriles de la pensée productive et féconde, à l’orgueil de la maîtrise de soi.

Le sentiment, en se retirant, aura déposé comme un limon béni, l'habitude fortifiée du travail, le souvenir des joies qu’on y goûte, et des résolutions énergiques.

Puis le sentiment disparu, dans le calme qui succède, le pouvoir dictatorial appartient à l’idée qui demeure seule en la conscience. Mais les idées, comme le remarque Schopenhauer « sont le barrage, le réservoir où, quand s’ouvre la source de la moralité, source qui ne coule pas toujours, viennent s’amasser les bons sentiments et d’où l’occasion venue, ils vont se distribuer où il faut, par des canaux de dérivation1 ». Cela revient à dire que la soudure opérée entre l’idée et les mouvements, sous l’influence des sentiments, dure, et que d’autre part l’idée ayant été fréquemment associée aux sentiments favorables, il arrive qu’en l’absence même de ces sentiments présentatifs, actuels, elle peut, de par les lois de l’association, les éveiller à l’état faible, il est vrai, mais suffisamment pour provoquer l'acte.

§ III

Après avoir étudié les rapports de l’intelligence avec les états allectifs favorables, il reste à étudier les rapports de r intelligence avec les états affectifs hostiles à l’œuvre de maîtrise de soi. Nous avons vu que notre puissance directe sur nos états affectifs, désirs, passions, est bien

(1) Fondement de la morale. Alcan, p. 125.

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faible, si même elle est appréciable. Nos moyens ne sont qu’indirects. Nous n’avons de pouvoir que sur nos muscles et sur le cours de nos idées. Nous pouvons réprimer les manifestations extérieures des émotions, supprimer leur langage naturel. Le courtisan, l’homme du monde qui est un courtisan souvent plus timoré d’une puissance plus tyrannique et plus inintelligente, c’est-à-dire de l’opinion publique, acquièrent à un haut degré le pouvoir de réprimer toute traduction apparente de leur haine, de leur colère, de leur indignation, de leur mépris.

D’autre part un désir, une tendance, sont absolument séparés du monde extérieur ; ils ne peuvent s’assouvir que par des actes musculaires : la colère se satisfait par des injures ou par des coups ; l’amour par des étreintes, des baisers, des caresses; mais nos muscles dépendent dans une large mesure de notre vouloir : et puisque tous nous pouvons refuser momentanément le ministère de nos membres à une passion, il est clair que nous pourrons développer notre pouvoir et parvenir à enterrer l’émotion en nousmêmes.

Toute tendance exigeant, de par la loi de la conservation de la force, d’être dépensée, la tendance ainsi enrayée extérieurement est rejetée vers l’intérieur et contrainte d’aller embraser le cerveau, et d’y provoquer un galop désordonné d’idées qui à leur tour iront éveiller des sentiments associés. C’est en ce sens que Pascal dit a qu’à mesure qu’on a plus d’esprit les passions sont plus grandes ».

Mais ne l’oublions point, la direction de nos pensées nous appartient ; nous pouvons empêcher que l’incendie se communique de proche en proche. Tantôt nous pouvons

faire la part du feu si nous sentons que l’éteindre est impossible, et par exemple, nous pouvons laisser notre colère s’exhaler en paroles, en projets de vengeance, sûrs que nous sommes de nous ressaisir lorsque cette dérivation aura suffisamment apaisé l’émoi stupide et aveugle qui force notre vouloir à une retraite prudente. Nous laissons en quelque sorte l’adversaire s’épuiser avant que nous opérions un retour offensif.

Tantôt nous pouvons engager l’action directement. Car, nous l’avons vu, une tendance un peu complexe a, parce qu’elle est aveugle, toujours besoin de l’intelligence. Elle est suspendue pour ainsi dire à une idée. C’est l’union du requin dont la vue est faible et l’odorat nul, avec son « pilote ® qui le guide vers la proie, et sans lequel le squale va devant lui , brutalement, sans discernement. Aussi le premier effet de toute passion, de tout désir est-il de pervertir l’intelligence, de se faire légitimer. Il n’est pas de paresseux qui n’expose d’excellentes raisons de ne rien faire et qui n’ait de solides réponses à opposer à qui l’incite à se mettre à l’œuvre. Un despote serait imparfait s’il n’était pénétré de sa supériorité sur ceux qu’il exploite et s’il n’avait de près examiné les multiples inconvénients de la liberté. Une passion ainsi légitimée par des sophismes devient redoutable. Aussi est-ce l idée ou le groupe d’idées qui sert de « pilote » à l’état affectif que nous devons viser pour atteindre celui-ci. Ce sont ces sophismes que nous devons désagréger, ruiner. Ce sont les illusions dont la passion entoure son objet qu’il faut dissiper. Et ainsi, la vision nette du mensonge, de l’erreur; la découverte, par delà les fallacieuses promesses du présent d’un avenir

décevant ; la prévision de conséquences douloureuses pour Payot.

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notre vanité, pour notre santé, pour notre bonheur, pour notre dignité, susciteront en face du désir qui sans cela eut étouffé les considérations propres à l’enrayer, d’autres désirs, d’autres états affectifs qui lui feront obstacle, et qui, s’ils ne parviennent à le vaincre, nelui laisseront plus qu’une victoire douteuse, déshonorée en quelque sorte, et précaire. A la tranquille possession de la conscience, on substituera la guerre, l’inquiétude. C’est ainsi que contre la paresse contente d’elle-même, on pourra armer dans la conscience des adversaires qui s’aguerriront par la lutte et qui finiront par remporter des victoires de plus en plus fréquentes, de plus en plus décisives. On se souvient de cette adorable figure de Chérubin dans le Mariage de Figaro : « Je ne sais plus ce que je suis, s’écrie-t-il! depuis quelque temps je sens ma poitrine agitée ; mon cœur palpite au seul aspect d’une femme ; les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. Enfin le besoin de dire à quelqu’un: je vous aime! est devenu pour moisi pressant que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, au vent... Hier je rencontrai Marceline... Suzanne (riant) : ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! — Chérubin : pourquoi non? elle est femme! elle est fille! une femme ! ah ! que ces noms sont doux ! » Eh bien, si Chérubin eût été capable d’une reprise de soi momentanée, s’il se fût appliqué à regarder Marceline de près, à se pénétrer de sa laideur, de sa vieillesse et de sa sottise, son désir eût été gravement atteint, et qui l’eût tué? l’examen attentif, la vérité. La passion forte empêche l’éveil de l’esprit critique ; mais si le dénigrement volontaire de l’objet de la passion est possible, la passion est en danger de périr. Le paresseux, même le mieux fortifié extérieure-

ment de bonnes raisons sophistiques, a des élans de travail à certains moments où la preuve de la supériorité pour le bonheur du travail sur une vie oisive apparaît éclatante : et ces moments rendent impossible ensuite une vie de paresse exempte de remords.

Ce qui est possible lorsqu’on a à opposer à des sophismes des vérités, est possible dans des cas même qui paraissent plus difficiles : lorsqu’il s’agit ou bien d’opposer à des sophismes de véritables mensonges volontaires ou, ce qui est plus fort, lorsqu’il faut opposer à une vérité qui contrarie l’œuvre de maîtrise de soi, un réseau de mensonges utiles.

Il est clair qu’un mensonge volontaire ne peut avoir quelque influence sur la conduite que si nous y ajoutons foi. Si ce mensonge n’est qu’une formule vaine, que du « psittacisme », il ne nous servira de rien. Mais ici on nous arrêtera peut-être en riant! Eh quoi ! nous pourrions nous mentir à nous-mêmes? Et nous mentir à nous-mêmes sciemment, délibérément, et être dupes de ce mensonge? Gela est absurde ! — Oui, absurde en apparence, mais parfaitement explicable pour qui a réfléchi à l’extraordinaire puissance d’affranchissement que nous donnent les lois de l’attention et de la mémoire.

N’est-ce point, en effet, la loi la plus générale de la mé> moire que tout souvenir qui n’est pas rafraîchi de temps en temps, a tendance à perdre de sa netteté, à devenir confus, à pâlir de plus en plus, puis à disparaître de la mémoire usuelle1? Or, dans une très large mesure, nous sommes maîtres de notre attention. Nous pouvons, par suite, condamner à mort un souvenir en refusant seulement

(I) Nous ajoutons ce mot usuelle afin de laisser intacte la question de savoir si nul souvenir ne se perd absolument.

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de le considérer à nouveau ; nous pouvons au contraire lui donner l’intensité du relief que nous voulons lui donner dans la conscience, en lui prodiguant les retours d’une vigoureuse attention. Tous les travailleurs de l’intelligence en arrivent à ne plus retenir que ce qu’ils veulent retenir. Tout ce sur quoi on ne revient pas à nouveau, ce à quoi on ne veut plus penser, s’en va définitivement (sauf bien entendu une minorité d’exceptions).

Leibniz avait bien compris quelle influence cette loi peut avoir pour nous quand nous désirons nous former à la longue une conviction que nous n’avons pas. a Nous pouvons, dit-il, nous faire croire... ce que nous voulons, en détournant l’attention d’un objet désagréable pour nous appliquer à un autre qui nous plaît: ce qui fait qu’en envisageant davantage les raisons d’un parti favori, nous le croyons enfin plus vraisemblable. j> En définitive, une conviction résulte nécessairement des motifs présents à l’esprit. Mais rassembler ces motifs, c’est en quelque sorte faire une enquête. Et cette enquête nous la pouvons, si nous le voulons, frelater de deux façons. D’abord il nous est loisible de la laisser fort incomplète, de refuser d’envisager certaines considérations même importantes. Toute enquête demandant une certaine activité d’esprit, la paresse nous est si naturelle que rien n’est plus facile que de s’arrêter trop tôt. La facilité double si nous craignons de rencontrer des motifs qui nous déplairont. Puis, l’enquête tronquée, il nous est loisible, dans l’appréciation de la valeur des motifs, de laisser nos désirs peser sur ceux qui nous agréent et de piper les poids. Un jeune homme qui aime une. jeune fille et qui est décidé d’avance à l’épouser, refusera de prendre des renseignements sur les parents, sur leur état

de santé, sur les origines de leur fortune. Lui prouve-t-on que ces origines sont troubles? que lui importe! est-ce qu’une jeune fille doit être rendue responsable des fautes de ses ascendants? Au contraire cherche-t-il a se débarrasser de liens qui le gênent, et de promesses que lui ont arrachées la surprise des sens et l’inexpérience, il sera terrible sur la question de la responsabilité familiale, jusqu’aux ancêtres les plus éloignés.

Tant il est vrai que les motifs ne sont point comparables à des poids toujours identiques avec eux-mêmes. De même qu'un chiffre placé devant un autre, deux autres, devient dix, cent fois plus grand, un motif associé à ce sentiment ou à ces autres, prend des valeurs fort différentes. Et comme nous sommes dans une large mesure les maîtres de ces associations, nous pouvons accorder aux idées que nous préférons la valeur et l’efficace qu’il nous plaît.

Déplus, cette puissance intérieure, nous pouvons l’étayer par toutes les influences favorables du dehors. Nous disposons non seulement du présent, mais encore, par la mémoire, du passé : par un emploi habile des ressources de l’intelligence, nous devenons maîtres de l’avenir. Nous sommes libres de choisir nos lectures de façon à éliminer les livres qui pourraient stimuler nos penchants sensuels, nous prédisposer à la rêverie vague, sentimentale, si favorable à la paresse. Nous pouvons surtout éliminer soit d’un coup soit par une grande froideur, les camarades qui, par le tour de leur esprit, par leur caractère, par leur genre de vie, fortifient en nous nos mauvaises dispositions, nous dissipent, nous entraînent, et qui savent légitimer leur paresse par des raisons spécieuses. Nous n’avons pas tous un mentor pour nous jeter dans la mer au moment dan-

LA PSYCHOLOGIE DE LA VOLONTÉ

gereux, mais il y a un moyen très simple de ne rien craindre d’une île de perdition, c’est de n’y point aborder.

Voilà l’ensemble des moyens que nous avons de lutter contre les puissances ennemies de la raison. Nous pouvons refuser de les laisser s’exprimer par le langage qui leur est naturel ; nous pouvons ruiner par une stratégie savante, les erreurs, les sophismes auxquels sont suspendus nos désirs, et même ôter tout crédit à des vérités funestes. A ces moyens d’action, nous joignons la disposition intelligente des moyens extérieurs, l’éloignement du milieu propre à alimenter nos passions et des conditions propres à les favoriser.

§ IV

Mais cet ensemble de procédés tactiques constitue plutôt la préparation de la guerre que la guerre proprement dite. Et cette préparation peut être soudainement interrompue par quelque passion qui a grandi malgré nos efforts, ou plus souvent en profitant de notre inattention et du sommeil de la volonté. Mais lorsque l’orage gronde, que la sensualité par exemple envahit la conscience, il ne faut pas oublier que tous les aliments dont peut se nourrir la passion sont des idées, et que ces idées que la passion tend à associer à sa guise, nous pouvons essayer de les associer à notre guise. Si la lutte est vraiment inégale, si l’embrasement gagne de proche en proche, il faut cependant que notre « fine pure volonté supérieure », que « la pointe de notre esprit1 » ne consente pas. Et comme cette marée montante d’états affectifs, n’est point une puissance unique,

(1) Saint François de Sales. Introduction à la vie dévote, partie IV

une poussée d’un élan, que ce sont des puissances lourdes, divisées, qui dans leur flot tumultueux masquent les puissances opposées mais vaincues, c est à nous de faire nos efforts pour appuyer de notre attention et de notre sympathie ces alliés malheureux.

Peut-être parviendrons-nous à les rallier et à reprendre victorieusement l’offensive, ou du moins à taire retraite en bon ordre : la reprise, de nous-mêmes sera ainsi plus facile ensuite, plus rapide et plus décisive. Par exemple, dans une poussée de sensualité, nous pouvons ne pas perdre de vue un seul instant la honte de notre défaite ; nous pouvons évoquer et peut-être maintenir en l’esprit la préimagination nette de la dépression qui suivra l’assouvissement, la perte d’une belle et saine journée de travail productif. De même, dans une poussée de paresse, comme en ont les plus travailleurs, nous pouvons, tout en ne parvenant point à surmonter notre inertie ni à vaincre les révoltes de « la bête » alourdie, réévoquer en notre pensée la joie du travail, de la pleine maîtrise de soi, etc. A coup sûr la crise sera moins longue et la reprise de soi plus facile. On doit même, souvent, renoncera la lutte directe, et par exemple calmer l’émoi sensuel en se levant, en parlant se promener, en allant rendre une visite, etc., en un mot en tâchant d’éliminer l’idée fixe, de l’user, de la déranger, de l’obliger du moins à partager la conscience avec d’autres états introduits ainsi artificiellement. De même on peut tromper sa paresse en lisant un livre de voyage, en dessinant, en faisant un peu de musique, puis lorsque l’esprit s’est éveillé, on profite de cet éveil pour tenter de revenir au travail abandonné l’instant d’auparavant par lâcheté ou par engourdissement.

LA PSYCHOLOGIE DE LA VOLONTE

Enfin si la volonté a été battue, ce qui doit être fréquent, nous ne devons point perdre courage. 11 suffit que, comme un nageur qui rencontre un courant rapide, on avance un peu ; ou même il suffit, pour ne désespérer de rien, qu’on soit entrainé moins vite qu’on l’eût été si on se fût laissé aller. Nous obtiendrons tout du temps. C’est lui qui forme les habitudes et qui leur donne la force et l’énergie des penchants naturels. La puissance de qui ne désespère jamais est merveilleuse. Dans les Alpes, on trouve des gorges dans la protogine qui ont cent mètres de profondeur ; ces tranchées prodigieuses c’est l’élimage incessant, durant les étés, des eaux chargées de sable qui les ont creusées : tant les actions les plus menues répétées indéfiniment finissent par produire des résultats hors de toute proportion avec les causes. Il est vrai que nous ne disposons point comme la nature de centaines de siècles, mais nous n’avons point non plus à creuser du granit. Il ne s’agit pour nous que d’user de mauvaises habitudes, et d’en fonder peu à peu d’excellentes. Notre but, c’est seulement de parquer la sensualité et la paresse dans des limites raisonnables, sans espérer les y enfermer absolument.

D’ailleurs nos défaites mêmes peuvent tourner à notre avantage, tant il est vrai que nos ressources sont nombreuses pour notre perfectionnement ! En effet, la rancœur, cette espèce de dégoût amer, de fatigue physique, de veulerie intellectuelle où nous laisse la sensualité satisfaite, est excellente pour qui la mâche et la remâche pour en sentir toute l’amertume, et pour en graver en sa mémoire le souvenir.

Quelques journées d’absolue paresse ne tardent pas à

provoquer un sentiment * d'intolérabilité », accompagné d'un dégoût de soi précieux pour notre avancement. Il est bon d’avoir de temps en temps de ces expériences bien nettes et aussi concluantes que possible pour que, par comparaison, la vertu et le travail paraissent ce qu’ils sont en réalité : des sources de bonheur sans mélange et des instigateurs de tous les sentiments les plus nobles et les plus énergiques : le sentiment de sa propre force, l’orgueil de se sentir un ouvrier solidement trempé et admirablement préparé pour rendre de grands services à ses semblables et à son pays. Dans cette lutte pour l'affranchissement il est donc des défaites qui équivalent à des victoires.

Mais il est temps de quitter les considérations générales. Il est désormais acquis que l’on peut lier en systèmes solidement cimentés telle volition avec telle série d’actes, et inversement que l’on peut rompre les associations fâcheuses les plus solides. Il en résulte que l’éducation de sa propre volonté par soi-même est possible.

Il reste maintenant à étudier de près le comment des associations, c’est-à-dire les procédés efficaces pour arriver à la pleine possession de soi.

Les meilleurs de tous ces procédés, et les plus efficaces, sont d’une origine et d’un maniement subjectifs. Ce sont les procédés purement psychologiques.

Les autres sont des procédés que nous appellerons extérieurs, objectifs. Ils consistent en l’emploi intelligent des ressources que met à la disposition de qui sait s’en servir, le monde extérieur dans son sens le plus extensif.

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