CHAPITRE PREMIER
LA RÉFLEXION MÉDITATIVE
Nous disons la réflexion méditative pour distinguer nettement cette opération intellectuelle des opérations similaires. Nous n’entendons point par ces mots, cela va sans dire, la rêverie, principalement la rêverie sentimentale qui est, comme nous le verrons, un des ennemis que nous avons à combattre avec énergie dans l’œuvre de maîtrise de nous-mêmes. Tandis que, dans la rêverie, l’attention sommeille, laissant les trames d’idées et de sentiments se jouer mollement en la conscience, s’enchaîner au gré des hasards de l’association des idées, et souvent de la façon la plus imprévue, la réflexion méditative ne laisse rien au hasard.
Toutefois elle diffère de l’étude qui vise à acquérir des connaissances précises, en ce qu’elle tend non à « meubler l’àme » mais à la « forger1 ». Dans l’étude en effet, ce que nous poursuivons, c’est connaître ; dans la réflexion méditative il en va tout autrement. Notre but c’est de provoquer
(I) Montaigne, III, ni.
LA RÉFLEXION MÉDITATIVE
en l’àme des mouvements de haine ou d’amour. Dans 1 étude, nous sommes dominés par la préoccupation de la vérité; dans la réflexion méditative, la vérité ne nous importe guère. Nous préférons un mensonge utile à une vérité nuisible : notre recherche entière est dominée exclusivement par un motif d'utilité.
11 est nécessaire pour entreprendre avec i ruit cette opération, d’avoir étudié de très près la psychologie. 11 faut que les plus menus détails de la science de notre nature nous soient familiers. Les causes surtout de nos faits intellectuels, de nos voûtions, nous doivent être connues. Il faut avoir démêlé les rapports de ces phénomènes les uns avec les autres, scruté leur influence réciproque, leurs associations, leurs combinaisons. Il faut en outre connaître les influences du milieu physique, intellectuel, moral, sur notre vie psychologique.
Tout cela demande une grande habitude d’observation et d’une observation aiguisée et subtile, poursuivie de ce point de vue utilitaire spécial.
Encore une fois, la tâche consiste pour nous à rechercher avec patience tous les motifs capables d’éveiller en nous des élans d’amour ou de haine, de cimenter entre des idées et des idées, entre des sentiments et d’autres sentiments, entre des idées et des sentiments, des alliances, des combinaisons, ou de rompre les associations que nous jugeons funestes; elle consiste à utiliser toutes les lois de l’attention et de la mémoire pour effacer ou pour graver en la conscience ce que nous jugeons utile d'en effacer ou d’y graver. Il faut que nous fassions « distiller en notre âme » les idées et les sentiments favorables, et que ce qui est idée abstraite nous b transformions en affections sensibles.
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vivantes. La réflexion méditative a atteint sa fin lorsqu'elle a provoqué en l’âme de puissants mouvements aflectueux ou de vigoureuses répulsions. Tandis que l’étude tend à savoir, elle doit tendre à l’action.
Si nous considérons que l’action est le tout de l’homme, qu’on ne vaut qu’en proportion qu’on agit bien ; si d’autre part on se souvient que nos actions sont presque uniquement, sinon uniquement, provoquées par des états affectifs, on comprendra aussitôt la capitale importance qu’il y a à bien étudier le mécanisme délicat par lequel on développe, on amplifie les affections favorables à notre tâche.
§ Il
En chimie, si dans une solution contenant plusieurs corps en saturation, on plonge un cristal, des profondeurs de la solution, les molécules de même nature que le cristal, mues par une attraction mystérieuse, viennent se grouper lentement autour de lui. Le cristal s’accroît peu à peu, et si le calme a duré des semaines ou des mois, on obtient ces admirables cristaux qui par leur volume et leur beauté font la joie et l’orgueil d’un laboratoire. Trouble-t-on à chaque instant le travail en agitant le liquide? Le dépôt se fait irrégulièrement, le cristal est mal venu, et demeure très petit. Il en va de même en psychologie. Maintient-on au premier plan de la conscience un état psychologique quel qu’il soit, insensiblement, par une affinité non moins mystérieuse que l’autre, les états intellectuels et les états affectifs de même nature viennent se grouper autour de lui. Si cet état est maintenu pendant longtemps, il peut organiser autour de lui une masse
LA RÉFLEXION MEDITATIVE
considérable de puissances, acquérir d’une façon décisive une souveraineté presque absolue sur la conscience, et faire taire tout ce qui n’est pas lui. Si cette « cristallisation » s’est opérée lentement, sans à-coups, sans interruption, elle prend un caractère de solidité remarquable. Le groupe ainsi organisé a quelque chose de puissant, de calme, de définitif. Et notez qu’il n’est peut-être pas une idée qui ne puisse, si nous le voulons, se créer en nous un « clan » très considérable. Les idées religieuses, le sentiment maternel, et même des sentiments misérables, honteux, comme l’amour de l’argent pour l’argent, peuvent monter en nous à la toute-puissance.
Mais rares sont les hommes et à plus forte raison les jeunes gens qui font en eux le grand calme nécessaire à ce travail de lente « cristallisation ». Pour l’étudiant la vie est trop facile et trop variée, principalement à Paris et dans les grandes villes. Un flot d’excitations externes de toutes sortes viennent battre le seuil de sa conscience : aune idée succède une autre idée, puis une autre ; après un sentiment surviennent comme en une course affolée, vingt, trente sentiments divers. Ajoutez à ce débordement les milliers de sensations qui assaillent ses sens, ajoutez les cours, les lectui es, les journaux, les conversations, et vous ne pourrez comparer cette course à travers la conscience qu’à la fuite tumultueuse d un torrent qui heurte follement les pierres qui encombrent son lit, faisant un tapage assourdissant.
Oui, ceux qui se recueillent un instant, et qui par delà le moment présent essayent d’entrevoir l’avenir, sont bien peu nombreux. Il est si bon de se laisser aller à cet envahissement désordonné d’impressions! Gela demande si peu d efforts ! on n’a qu’à se laisser étourdir et emporter! Aussi
LES MOYENS INTERIEURS
comme le remarque Ghanning, la plupart des hommes sont aussi inconnus à eux-mêmes que le sont pour nous les pays du centre de l’Afrique h Jamais ils n’ont volontairement détourné leurs regards du monde extérieur pour les reporter en eux-mêmes : ou plutôt, comme ils ont ouvert toute grande leur conscience aux choses du dehors, ils n’ont jamais eu le courage d’aller, sous ce torrent d’origine externe, sonder le fond solide et permanent de leur être propre. 11 en résulte qu'ils vont à travers la vie, ballottés par les événements extérieurs, aussi peu originaux, aussi peu maîtres d’eux que les feuilles qui tourbillonnent chassées par le vent d’automne. Le profit qu’ils retirent de leurs expériences est nul : laisser errer le regard sur tant de choses équivaut en effet à ne rien regarder. Ceux-là seuls emportent une ample moisson de découvertes qui se plongent dans le torrent des impressions sans se laisser entraîner et qui gardent le sang-froid nécessaire pour happer au passage les circonstances, les idées, les sentiments qu’ils choisissent et auxquels ils feront ensuite subir un véritable travail d’assimilation.
Une fois devenus nettement conscients de notre but qui est de fortifier notre volonté, et en particulier notre volonté de travailler, il va falloir faire le triage de toutes les circonstances extérieures, de toutes les impressions, des idées et des sentiments, obliger les puissances favorables à s’arrêter, à produire leurs effets intégralement, et laisser s’écouler sans même un regard d attention les puissances hostiles. Le secret du succès c’est de profiter de tout ce qui est utilisable pour nos fins.
(1) De l'éducation personnelle.
LA RÉFLEXION MÉDITATIVE
§ III
Le travail du psychologue est donc clairement indiqué par toutes les études qui précèdent. Le voici dans ses grandes lignes :
1° Lorsqu’un sentiment favorable passe en la conscience, l’empêcher de la traverser rapidement, fixer sur lui l’attention, l’obliger à aller éveiller les idées et les sentiments qu’il peut éveiller. En d’autres termes, l’obliger à proliférer, à donner tout ce qu’il peut donner.
2° Lorsqu’un sentiment nous manque, refuse de s’éveiller, examiner avec quelle idée ou quel groupe d’idées il peut avoir quelques liens; fixer l’attention sur ces idées, les maintenir fortement en la conscience, et attendre que par le jeu naturel de l’association le sentiment s’éveille.
3° Lorsqu’un sentiment défavorable à notre oeuvre fait irruption en la conscience, refuser de lui accorder l’attention, tâcher de n’y point penser, et en quelque sorte le faire périr d’inanition.
4° Lorsqu’un sentiment défavorable agrandi et s’impose à l’attention sans que nous puissions la lui refuser, faire porter un travail de critique malveillante sur toutes les idées dont ce sentiment dépend et sur l’objet même du sentiment.
5° Porter sur les circonstances extérieures de la vie un regai d pénétrant, allant jusqu’aux moindres détails, de façon à utiliser intelligemment toutes les ressources et à éviter tous les dangers.
Tel est pour ainsi dire le programme général qu’on doit chercher à appliquer.
Payot. „
LES MOYENS INTÉRIEURS
§ IV
Mais il est quelques points sur lesquels il nous faut insister. Lorsqu’il se sera pénétré de la nécessité de ne pas être un « fugitif de lui-même », qu’il aura bien compris que la distraction est une faiblesse analogue à ce qu’est le tremblement des membres, l’étudiant saura trouver des moments pour le recueillement. Il cessera de disperser son esprit comme le font tousses camarades. Il ne lira pas dix journaux dans l’après-midi, il ne gaspillera pas son temps à jouer aux cartes, à discuter aigrement sur des fadaises, à s’étourdir de toutes façons. Il tiendra à honneur d’être en possession de soi et il ne se laissera point entraîner inerte par le courant qui entraîne les autres.
Or le plus efficace moyen d’arriver à cette possession de soi, c’est de susciter en son âme de vigoureuses affections ou de véhémentes répulsions. Il cherchera donc, par des réflexions simples et familières à « se faire » aimer le travail, à se faire détester la vie molle, inutile et sotte de l’oisif. Ces réflexions sa propre expérience les lui fournira à chaque instant. Il ne les laissera pas chasser aussitôt de sa pensée par d’autres idées. Il prendra soin de les savourer. 11 les obligera à prendre tout leur développement, toute leur amplitude. Au lieu dépenser avec des mots, comme le vulgaire, il voudra voir d’une façon concrète et circonstanciée ce à quoi il réfléchira. Voir en général, et comme en courant, c’est la méthode des esprits paresseux. Les esprits réfléchis laissent au contraire distiller goutte à goutte et « faire leur miel 1 » en leur pensée les divers points de
(1) G. Sand. Lettre à Flaubert.
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la méditation. Chacun sait et répète par exemple que le travail apporte bien des joies de tous ordres ; on les énumère : d’abord ce sont d’intenses satisfactions d’amourpropre ; c’est la joie plus haute de sentir ses facultés se tremper, celle de combler de bonheur ses parents, de se préparer une vieillesse heureuse, etc., mais notre étudiant ne se contentera point d’une telle énumération qui est purement verbale. Les mots sont des signes courts, commodes, qui remplacent pour la pensée les choses elles-mêmes toujours complexes, toujours encombrantes et qui obligent à un effort de pensée d’autant plus considérable que les détails sont plus nombreux. Aussi les esprits médiocres pensent-ils avec les mots, choses abstraites, mortes ; de sorte que le retentissement dans la vie interne est nul. D’ailleurs qui ne voit que les mots se succèdent très vite, et que de cette multitude d’images qui tendent à naître, évoquées par eux, aucune ne parvient à la netteté ? Le résultat de ces évocations superficielles c’est pour l’esprit une fatigue stérile, une espèce d’étourdissement produit par ce grouillement d’images qui avortent. Le remède à ce mal est de voir nettement, dans le détail. Par exemple, ne dites pas : mes parents vont être contents! Évoquez le souvenir de votre père, voyez les manifestations de sa joie à chacun de vos succès, regardez-le en imagination recevoir les compliments des amis de la famille : représentez-vous l’orgueil de votre mère, son plaisir aux vacances de se promener au bras du tils dont ehe est fîère ; assistez par la pensée au repas du soir où il est question de vous : il n’est pas jusqu’à la vanité ingénue de la petite sœur pour le grand frère que vous ne savourerez en idée. En d’autres termes, tâchez par l’évocation précise de tels détails, de tels gestes, de telles pa-
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rôles, de goûter profondément le bonheur de tous ces êtres aimés qui pour vous s’imposent, sans les sentir, les plus lourds sacrifices, qui se privent de bien des joies pour rendre votre jeunesse plus heureuse, et qui prennent pour eux les lourdeurs de l’existence afin d’en décharger vos épaules.
Et de même, il faudra évoquer jusque dans les moindres détails concrets les joiesde la vieillesse quand elle couronne une vie de travail. L’autorité de notre parole, de ce que nous écrivons, le respect de tous, le grand intérêt qui demeure à la vie même lorsqu’elle est privée de tous les plaisirs matériels, etc. Ainsi encore devra-t-on « savourer » les considérations concernant l’indépendance que donne le travail, le sentiment de force, de puissance qu’il développe, les bonheurs innombrables qu’il procure aux énergiques, ou dont il double la saveur....
Lorsqu’on a souvent médité toutes ces considérations et d’autres encore, lorsqu'on a laissé la pensée s’imprégner longtemps et fréquemment de leur parfum, il est impossible qu’un enthousiasme tranquille mais viril ne vivifie pas notre volonté. Mais, encore une fois, lorsqu’un mouvement de ferveur se dessine, il faut insister, lui donner toute son amplitude, toute son énergie. Même s’il s’agit d’un sentiment brusquement introduit dans la conscience par un événement extérieur, par exemple par une cérémonie en l’honneur d’un savant, il faut aussitôt s’attacher à le développer, à le fortifier.
Inutile de dire que lorsque les considérations sont de nature à faire naître une aversion pour la vie que nous cherchons à éviter, il faut de même se former une vive et forte idée des détails les plus précis. Il faut en quelque sorte remâcher les laideurs de la vie paresseuse. Un grain de
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poivre, si on l’avale, remarque un ancien, nous ne le sentons pas. Si au contraire nous le mâchons et le retournons dans tous les sens avec la langue, il pique le palais, donne une saveur âcre insupportable, fait éternuer et pleurer les yeux. Il faut faire ainsi au figuré touchant la vie de paresse et de sensualité, de façon à provoquer en nous le dégoût et la honte. Ce dégoût ne doit pas s’appliquer au mal seulement, mais à « tout ce dont il dépend et qui en dépend ». Il ne faut pas faire comme ce gourmand à qui les médecins interdisaient le melon, qui chaque fois provoquait chez lui de graves rechutes. « Il n’en mange pas parce que le médecin le menace de mort s’il en mange, mais il se tourmente de cette privation, il en parle... il veut du moins le sentir et estime fort heureux ceux qui peuvent en manger... h » De même on doit non seulement détester la vie paresseuse, ce misérable état où l’esprit inoccupé, vide, se dévore lui-même, devient la proie des préoccupations mesquines, ridicules, mais il faut encore s’abstenir d’envier l’existence des oisifs, d’en parler. Il faut haïr les camarades qui nous disposent à la fainéantise, les plaisirs qui nous y conduisent. Il faut en un mot détester non seulement la maladie, mais le melon qui provoque les rechutes.
Comme on le voit, le grand secret pour fortifier en nous un sentiment quel qu il soit, c est de maintenir longtemps et souvent dans la conscience les idées auxquelles il est suspendu. C’est de donner à ces idées un relief, une vigueur, une précision très grande. Et pour ce faire, il est indispensable de voir concret, dans le détail vif et caractéristique. De plus cette méthode permet au sentiment de se dévelop-
(1) Introduction à la Vie dcvote.
LES MOYENS INTERIEURS
per par l'attraction propre qu’il exerce sur les sentimenls similaires et par la richesse des considérations qui s’éveillent les unes les autres.
Pour aider ce travail, il pourra être bon de faire des lectures avec cette fin précise de favoriser à l’éclosion de tel sentiment particulier. Les exemples que nous développerons ainsi dans la partie pratique du livre pourront être d’un grand secours à ceux qui n’ont point l’habitude de ces sortes de réflexions. Tous les livres qui exposent les bienfaits ou les joies de l’étude et les laideurs d’une vie oisive, seront excellents à titre d’aide. La lecture de certains mémoires, comme ceux de Mill, des lettres de Darwin, etc., peuvent avoir de bons effets.
Si la méditation est bien conduite, si on a su faire au dehors et au dedans le calme, le silence qui permettent aux mouvements émotifs de se propager jusque dans les profondeurs de la conscience, on aboutira sûrement à une résolution. Mais lors même qu’aucune résolution ne se formerait, il ne faudrait point croire que tous ces efforts seraient perdus pour notre avancement. Gomme le remarque Mill : « Quand l’homme est dans cet état exceptionnel, ses aspirations et ses facultés deviennent le modèle auquel il compare et par suite par lequel il juge ses sentiments et ses actions des autres moments. Les tendances habituelles se modèlent et se façonnent sur ces mouvements de noble excitation, malgré leur fugacité L » En effet, il en est de nous comme de ces instruments qui, dit-on, s’améliorent sous les doigts d’un grand artiste. Quand nous avons considéré d’un regard ferme notre vie entière, il est im-
(1) Assujettissement des femmes.
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possible que le moment présent ne prenne pas pour nous une tout autre signification que lorsqu’on vit au jour le jour, et quand on a vécu en imagination toutes les joies que donne le travail, et souffert toutes les amertumes de la vie faible de « l’aboulique », il ne se peut pas que notre pensée tout entière et notre activité n’en reçoivent pas une vigoureuse et énergique impulsion. Malheureusement, si nous ne revenons souvent sur le dessin ébauché, pour compléter l’esquisse et renforcer les traits, le torrent des sollicitations externes passant de nouveau a travers la conscience, a bientôt fait de tout effacer. Les bons mouvements, si nous ne les réitérons pas, ne produiront point la moisson des actes.
Il est donc d’une importance capitale de ne point se hâter de se rejeter dans la cohue des impressions du dehors. Il faut se recueillir, donner aux élans d’enthousiasme pour le travail, à la répulsion pour la paresse, le temps d'aboutir à leur fin, c’est-à-dire de produire de fermes résolutions.
La résolution vive, nettement formulée, est dans cette œuvre de rénovation de soi, d’une nécessité absolue. Il y a en quelque sorte deux espèces de résolutions, toutes deux produites par la méditation. Il y a les grandes résolutions générales qui embrassent l’existence entière, qui orientent décidément la vie vers un pôle. Ces résolutions succèdent généralement à de longues hésitations entre plusieurs vies possibles. Plus généralement encore, elles décident de luttes pénibles, elles marquent dans les grandes âmes le rejet brusque, définitif, en une crise d’enthousiasme, de la suggestion si forte des sollicitations de la famille, des relations
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des préjugés mondains qui tendent à aiguiller la vie du jeune homme sur la voie habituelle, fréquentée du grand nombre.
Pour les âmes faibles, les natures moutonnières, la résolution c’est la paix honteuse et lâche des vaincus : c’est le triomphe en eux de la médiocrité, l’abandon définitif de tout essai de lutte, l’acceptation de la vie de tout le monde et le refus d'écouter davantage les sollicitations d’un idéal plus élevé que ne le comporte la mauvaise qualité de leur âme. Entre ces deux cas nets qui aboutissent à d’irrévocables décisions, on trouve tous les degrés de faiblesse des jeunes gens qui ont des reprises d’eux-mêmes, qui ne parviennent pas à faire taire les appels d’une vie supérieure, mais qui, par défaut de volonté, retombent sans cesse à la vie qu’ils méprisent. Esclaves révoltés et amers qui n’acc.eplent point, comme les précédents, leur déchéance, qui sentent la beauté d’une existence de travail et ne peuvent travailler, qui souffrent de la laideur d’une vie de paresse et ne font rien ! Mais esclaves que la connaissance des lois de la psychologie peut affranchir s’ils ne désespèrent pas trop tôt de leur rachat, et s’ils ne le veulent point immédiat.
Si ces résolutions ont si grande importance, c’est qu’elles sont en quelque sorte une conclusion. Elles sont la traduction, en une formule précise et brève, d’une innombrable quantité de velléités, d’expériences, de réflexions, de lectures, de sentiments, de penchants.
Par exemple, pour la direction générale de la conduite, nous devons choisir entre les deux grandes hypothèses en présence sur la fin générale de l’univers. Ou bien nous accepterons avec les sceptiques que le monde, tel qu'il existe,
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est en quelque sorte le résultat d’un heureux coup de dés qui ne se reproduira plus, que la vie, la conscience ne sont apparues sur cette terre que par hasard. Ou bien nous accepterons la thèse opposée : nous croirons que l’Univers est en voie d’évolution vers une perfection de plus en plus haute.
La thèse sceptique n’a pour elle qu’un seul argument : que nous ne savons rien, que nous sommes enfermés en « ce canton détourné de la nature », en ce « petit cachot » et que ce serait grande prétention que d’ériger en lois universelles le rien que nous connaissons. La thèse adverse a pour elle la vérité de fait, et en quelque sorte la possession. Nous ne connaissons que notre monde, mais ce monde est ordonné, et il l’est depuis longtemps, car la vie suppose l’invariable stabilité des lois de la nature. Si aujourd’hui avecles qualités visuelles du blé, par exemple, coexistent des qualités comestibles, puis demain des caractères différents, après-demain des propriétés vénéneuses, nulle vie ne pourra s’organiser. Je vis, donc les lois de la nature sont constantes. La vie datant de la période silurienne, il y a déjà quelques millions d’années que les lois de la nature sont ce qu’elles sont. C’est à quoi nous faisions allusion en disant que la thèse « moraliste » a pour elle la possession.
D'autre part, cette longue évolution qui dure depuis tant de milliers d’années a produit des êtres pensants, et ces êtres pensants des êtres moraux. Comment donc admettre que la marche des choses ne tende pas vers la pensée et la moralité ? L’histoire naturelle et l’histoire humaine enseignent que toutes les horreurs du struggle for life ont abouti à la formation d’une humanité supérieure.
D’autre part la pensée implique l’ordre et la constance
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tout comme la vie. Le chaos est impensable. Penser c’est organiser, c’est classer. Et la pensée, la conscience, ne sontelles point les seules réalités que nous connaissions? et accepter la thèse sceptique, qu’est-ce sinon proclamer que la seule réalité à nous connue est une pure chimère ? Et proclamer cela, n’a pas grand sens pour nous. Ce sont propositions qu’on prononce verbalement, sans avoir rien à mettre derrière.
Théoriquement les raisons sont donc très fortes en faveur delà thèse moraliste. Pratiquement elles sont décisives. La thèse sceptique aboutit à justifier l’égoïsme personnel, à ne reconnaître de valeur qu’à l’habileté. Si la vertu reçoit quelques éloges, c’est à titre d’habileté supérieure.
Ajoutons à ces considérations que le choix n’est pas facultatif. Il est obligatoire. Car ne pas choisir, c’est encore choisir. Accepter une vie de paresse et de plaisir, c’est accepter par le fait l'hypothèse que la vie humaine n’a de valeur que comme instrument de plaisir. Or c’est là une thèse qui pour être simple et naïve, n’en est pas moins métaphysique au premier chef. Bien des gens sont plus métaphysiciens qu’ils ne le pensent : ils le sont sans le savoir, voilà tout.
Il est donc impossible de ne pas choisir entre les deux grandes hypothèses métaphysiques. Ce choix peut être précédé par des années d’études et de réflexions. Puis tout à coup, un beau jour, un argument prend un relief plus vif, la beauté et la grandeur de la thèse moraliste saisissent l’àme et l’on prend sa résolution. On décide qu’on acceptera la thèse morale parce que seule elle fournit une raison de notre existence, parce que seule elle donne un sens à nos efforts vers le bien, à nos luttes contre l'injustice et
LA RÉFLEXION MÉDITATIVE
l'immoralité. Dès lors, le choix fait, on ne permet plus un seul instant aux raisons sceptiques de pénétrer en l’esprit; on les repousse avec mépris parce qu’il y a un devoir supérieur au plaisir de philosopher, le devoir d’agir et d’agir honnêtement. On garde jalousement sa foi morale qui
devient un principe de vie et donne à notre existence une saveur, une élévation, une verdeur, que jamais ne connaîtront les dilettanti chez qui la pensée reste impuissante à produire des affections et une activité solide et virile.
La vie, dès cette résolution solennelle, est orientée. Nos actes cessent de vaciller au gré des événements extérieurs. Nous ne serons plus entre les mains d’hommes plus énergiques que nous un instrument docile. Même battus par la tempête nous saurons garder notre chemin; nous sommes mûrs pour les tâches supérieures : cette résolution est comme la frappe pour les monnaies. L usure pourra effacer quelques traits, mais on ne pouiia plus no pas reconnaître les grandes lignes du visage empreint sur le bronze.
Cette grande résolution morale doit s’accompagner chez le travailleur d’une autre résolution ; comme Hercule tiraillé entre le vice et la vertu, il devra résolument accepter la vie de travail et rejeter la vie paresseuse.
Voilà pour les résolutions générales qu’on n’a guère à prendre qu’une fois durant l’existence. Ces résolutions solennelles sont l’acceptation d’un idéal, 1 affirmation d’une vérité sentie...
Mais le but fixé, nous ne l’atteignons pas d’un coup et nous ne l’atteignons qu’en voulant les moyens. Les moyens les mieux appropriés, une étude attentive nous les indique. Ces moyens il faut les vouloir et toute volition implique
LES MOYENS INTERIEURS
une résolution. Mais ces résolutions partielles deviennent singulièrement faciles quand la grande résolution a été bien et dûment prise. Elles en découlent comme les corollaires découlent du théorème. On peut toutefois, si une résolution particulière nous coûte à prendre, par exemple là résolution de traduire ce texte d’Aristote, penser aux considérations propres à nous donner goût à cette tâche : si le texte en lui-même est rebutant, on ne peut nier que l’effort nécessaire pour tirer un sens d’une page qui peutêtre n’en a jamais eu, ne soit une gymnastique vigoureuse, et la grande pénétration d’esprit que développent cette lutte pied à pied contre chaque mot, contre chaque proposition et cet effort pour trouver une suite logique, on en prend aussitôt conscience quand après huit jours d’un tel travail on applique ses facultés aguerries à une page des méditations de Descartes ou à un chapitre de Stuart Mill. On est comme ces soldats romains qui faisaient l’exercice avec une charge double du fardeau exigé en temps de guerre. Il est rare que la résolution d’ensemble demeurant bien présente, quelques considérations simples, familières et précises touchant quelque résolution particulière, ne suffisent pas à émouvoir la volonté.
Ce qui précède nous montre combien dans l’enseignement les maîtres se privent d’un important élément de succès en ne faisant pas précéder chaque ordre d’étude d’un exposé très persuasif des grands avantages généraux et particuliers que les élèves vont retirer de ces études. Je puis dire que j’ai étudié des années avec dégoût le latin dont nul ne m’avait jamais montré l’utilité : d’autre part j’ai guéri de ce dégoût des élèves qui en étaient atteints, uniquement en leur faisant lire, et en leur complétant
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l’admirable exposé de M. Fouillée sur la nécessité des études classiques.
§ VI
Toutefois une objection se présente sans doute obstinément à l’esprit de quelques-uns des lecteurs. Ils ont si souvent entendu répéter qu’il y aantinomie entre l’activité et la méditation prolongée et que les penseurs sont pour l’ordinaire peu propres à la vie pratique, que Futilité pour l’action de la réflexion méditative prolongée ne leur paraît point certaine. C’est qu’ils confondent les agités et les hommes d’action vraiment dignes de ce nom. L’agité est le contraire de l’homme d’action. L’agité a besoin d’agir : son activité se traduit par Faction fréquente, incohérente, au jour le jour. Mais comme tous les succès dans la vie, en politique, etc., ne s’obtiennent que par la continuité des efforts dans une même direction, cette agitation bourdonnante fait beaucoup de bruit, mais de besogne, surtout de bonne besogne, peu ou point L’activité orientée, sûre d’elle-même, implique la méditation approfondie. Et tous les grands actifs comme Henri IV et Napoléon ont, avant d’agir, longuement réfléchi soit par eux-mêmes, soit par leurs ministres (Sully). Qui ne médite pas, qui n’a toujours présent à la mémoire le but général à poursuivre, qui ne cherche assidûment les meilleurs moyens pour atteindre les fins partielles, devient nécessairement le jouet des circonstances :
1 imprévu le trouble et l’oblige à chaque instant à donner des coups de barre qui finissent par faire perdre la direction générale a suivre. Toutefois, nous le verrons, Faction doit toujours suivre la réflexion méditative: toute seule celle-ci
LES MOYENS INTÉRIEURS
ne suffit point, quoiqu’elle soit la condition nécessaire de toute vie active féconde.
Condition nécessaire, disons-nous, car, tous, nous sommes plus que nous ne le pensons étrangers à nousmêmes. On peut être à bon droit attristé quand on observe qu’il n’y a pas un homme sur mille qui soit une personne : presque tous sont, et dans l’ensemble de leur conduite et dans leurs actes particuliers, comme des marionnettes mues parun ensemble de forces prodigieusement plus puissantes que la leur. Ils ne vivent pas plus d’une vie propre que ce morceau de bois que je jette dans le torrent et qui est entraîné sans savoir ni pourquoi, ni comment. Pour reprendre une image célèbre, tous sont mus comme des girouettes conscientes de leurs mouvements et non conscientes du vent qui les meut. L’éducation, les suggestions si fortes du langage, la pression extrêmement puissante de l’opinion des camarades et du monde, les proverbes à l’allure catégorique et enfin les penchants naturels mènent la plupart d’entre nous, et bien rares sont ceux qui, ballottés par tant de courants insoupçonnés, orientent résolument leur marche vers un port choisi d’avance et savent s’arrêter fréquemment pour prendre le point et rectifier leur route.
Même pour ceux qui osent tenter cette reprise d’euxmêmes, combien restreint est le temps de la possession de soi! Jusqu’à vingt-sept ans on est poussé sans beaucoup réfléchir sur sa destinée, et lorsqu’on commence à vouloir prendre la direction de sa vie, on est engrené dans des rouages qui nous entraînent. Le sommeil prend un tiers de l’existence ; les besognes régulières, s’habiller, manger, digérer, les exigences du monde, les exigences de la fonc-
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tion. les malaises, les maladies, laissent bien peu de temps pour la vie supérieure! On va, on va; les jours se succèdent et on est vieux quand on commence à voir clair dans son existence. De là cette prodigieuse puissance de l’Église catholique, qui sait où elle conduit les gens, et qui, mise par la confession et la direction des âmes au courant des plus profondes vérités de la psychologie pratique, trace une large voie pour le grand troupeau des marionnettes, soutient les faibles qui chancellent, et pousse dans une direction sensiblement uniforme, cette foule qui sans elle fût descendue ou fût demeurée, au point de vue de la moralité, au niveau de l’animal.
Ah! oui, presque tous subissent à un degré incroyable des suggestions venues du dehors! C’est d’abord l’éducation reçue dans la famille, et les familles de philosophes sont rares ! Rares par suite les enfants qui reçoivent une éducation rationnelle. Ceux mêmes qui reçoivent une telle éducation baignent en quelque sorte dans une atmosphère de sottise. L’entourage, les domestiques, les amis, qui subissent puissamment l’influence de l’opinion publique , farciront la mémoire de l’enfant des formules qui ont cours dans la société. Lors môme que la famille pourrait élever des cloisons étanches contre ces préjugés, l’enfant aura des maîtres dont bien peu réfléchissent, et des camarades infestés de l'esprit commun. De plus, vivant parmi ses semblables, l’enfant le mieux élevé devra parler le langage de ses semblables. Or chacun sait que le langage est d’origine populaire. La foule a fait un langage à son image. Elle a déversé en lui sa médiocrité, sa haine pour tout ce qui est vraiment supérieur, son jugement épais et naïf qui s’arrête aux apparences. Aussi retrouve-t-on dans le langage
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des multitudes d’associations d’idées élogieuses pour la fortune, pour le pouvoir, pour les faits de guerre, et méprisants pour la bonté, pour le désintéressement, pour la vie simple, pour le travail intellectuel. Et nous subissons tous à un haut degré cette suggestion du langage. En voulezvous la preuve ? Qu’on prononce devant vous le mot a grandeur », il y a cent à parier que le mot évoquera des idées de puissance, d’apparat, avant de vous faire penser à la grandeur morale. Tous évoqueront César, personne Ëpictète. Est-ce de bonheur qu’il s’agit. Voilà que se lèvent dans l’esprit les idées de fortune, de pouvoir, d’applaudissements ! Faites, comme je l’ai faite, l’expérience sur une quinzaine des mots les plus caractéristiques de tout ce qui fait que la vie vaut pour un penseur la peine d’être vécue, faites croire que vous recherchez au point de vue psychologique les images qui accompagnent le mot, afin que nul ne se doute de la portée morale de cet exercice, et vous serez édifié. Vous en conclurez que le langage est le plus puissant instrument de suggestion que possède, au préjudice des esprits de valeur, l’ignorance sotte et vulgaire.
Or sur cette sottise universelle, chaque camarade de notre étudiant détient une liasse d’obligations qu’il convertira en menue monnaie au fur et à mesure des occasions de dépenses quotidiennes. Les proverbes renferment, sous une forme vive et concise, la sagesse des nations, c’est-à-dire les observations des gens qui ne connaissent pas les règles élémentaires d’une bonne observation, et qui ne soupçonnent point en quoi peut bien consister une expérience probante. Ces proverbes répétés incessamment finissent par prendre une autorité qu’il est de mauvais ton de con-
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tester. Parle-t-on d’un jeune homme qui sacrifie stupidement tous les plaisirs vraiment dignes de ce nom à la vanité de traîner de brasserie en brasserie quelque femme grossière et capricieuse : « il faut que jeunesse se passe ! » dira quelque grave personnage qui veut paraître large en ses idées ; bien heureux s’il n’encourage pas le jeune homme à continuer, en manifestant le vif regret que le temps de ces folies soit passé pour lui-même.
Eh bien! il faut avoir le courage de le dire : de telles formules consacrées font au jeune homme un tort qu’on ne saurait exagérer, en l’empêchajit de réfléchir, de voir la vérité. Et comme, dans tous les pays d’Europe et d’Amérique, nous sommes jetés, au sortir du collège ou du lycée, sans aucune surveillance réelle, sans aucune tutelle morale, dans quelque grande ville ; comme jamais on ne nous a mis en garde contre cette fatale atmosphère de préjugés absurdes qu’on respire dans un milieu d’étudiants, notre conduite incohérente et désastreuse s’explique fort bien. Ces bandes d’étudiants tapageurs, que réprouvent les hommes rangés , ce sont les idées sans critique qui encombrent les cerveaux de ces « hommes rangés » passées à la substantialité et réalisées objectivement.
Cette suggestion est si forte que ceux qui parviennent à s’en débarrasser à l’âge mûr sont à envier. La faiblesse de la volonté et la force des penchants inférieurs aidant, beaucoup s’empressent de tenter de légitimer à coup de proverbes leur jeunesse gâtée et leur âge mûr qui continue leur jeunesse. Toutes ces erreurs accumulées par l’éducation, I exemple, le langage, le milieu, favorisées par les penchants, forment en 1 esprit comme un brouillard épais
qui dénature la vue des choses. Pour dissiper ce brouillard, I’ayot. o
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ü n’y a qu’un moyen : se réfugier souvent dans la solitude méditative ; substituer en soi aux suggestions médiocres de l’entourage les suggestions d’un grand esprit, et laisser dans le calme ces suggestions bienfaisantes pénétrer jusqu’au fond de l’âme. La solitude propice à cette pénétration est facile à l’étudiant : jamais par la suite il ne retrouvera une aussi pleine liberté, et il est vraiment triste qu’on soit si peu maître de soi à l’époque où l'indépendance est entière.
Mais il n’en demeure pas moins vrai que nous pouvons dans cette retraite intérieure, soit par nous-mêmes, soit en nous aidant des réflexions de penseurs, dissiper peu à peu nos illusions. Au lieu déjuger les choses d’après l’estime qu’en font les autres, nous nous accoutumerons à les regarder en elles-mêmes. Nous romprons surtout l’habitude que nous avons de juger de nos plaisirs et de nos impressions d’après l'opinion. Nous verrons comment le vulgaire qui se contente de plaisirs inférieurs, par incapacité des plaisirs supérieurs, non seulement revêt les premiers d’apparences mensongères, réservant pour eux tous les termes élogieux du langage, mais encore enveloppe de mépris et de moqueries les plaisirs supérieurs — et flétrit tout ce qui est digne d’estime. Un philosophe qui réfléchit et ne suit point le courant est un songe-creux, un original, un fou. Celui qui médite est un abstracteur de quintessence qui tombe dans quelque puits en regardant les étoiles. Toutes les épithètes laudatives, les dactyles allègres, sont pour le vice, et les lourds spondées pour la vertu : autant l’un est gracieux, élégant, autant l’autre est austère, rigide, pédantesque. Molière lui-même, avec tout son génie, n’aurait pu nous faire rire du vice. Célimène, la coquette sans bonté
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ni franchise n’est pas ridicule, c’est l’honnête homme dont toutes les paroles et tous les gestes manifestent la haute droiture, c’est Alceste, qui a le don d’être comique. Et c’est un étonnement très grand chez les élèves des deux sexes quand ils apprennent qu’Alceste est un jeune homme élégant; tant le mot de vertu entraîne puissamment les suggestions incluses dans le langage courant, qui, encore une fois, est le dépôt conservé de tout ce qui est vulgaire et bas. Max Millier évalue le nombre des mots employés par un Anglais cultivé à trois ou quatre mille ; celui des mots employés par les grands maîtres à quinze ou vingt mille ; eh bien, c’est dans le catalogue des mots qui ne sont que bien rarement employés dans la conversation et qui forment la différence entre le bagage de l’homme du monde et du penseur, que se trouve tout ce qui est grand, noble, élevé. Malheureusement il en est de ce soulèvement occasionné par la pensée dans le langage comme des montagnes : le vulgaire peut faire sur les sommités de courtes excursions, mais ce sont les plaines qu’il habite. Voilà pourquoi les associations d’idées vont contre tout ce qui est élevé. « Dès l’enfance nous avons ouï représenter certaines choses comme des biens, et d’autres comme des maux. Ceux qui nous en ont parlé nous ont imprimé l’idée de leurs mouvements et nous sommes accoutumés à les regarder de la même sorte et à y joindre les mêmes mouvements et les mêmes passions 1 » : « on n’en juge plus par leur prix véritable, mais par ce prix qu’elles ont dans l’opinion des hommes. »
Encore une fois, c’est dans la réflexion attentive que
(1) Nicole. Danger des entretiens
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l’étudiant trouvera le remède et saura voir par lui-même. Qu’il se jette dans la vie, comme tous les autres, il le faut bien : sans cela, il n’aurait aucune expérience et ne saurait éviter aucun danger. Mais qu’après l’expérience faite de la vie commune, il rentre en lui-même, analyse soigneusement ses impressions : il cessera dès lors de se méprendre sur la valeur, sur la grandeur, et surtout sur le rapport des choses avec lui-même : il en élaguera ce qui est d’importation étrangère. Il aura bientôt tiré de la vie de l’étudiant ordinaire la conclusion qui la résume : à savoir qu’elle est généralement le sacrifice de tous les plaisirs durables, des joies hautes et sereines, à la vanité. Vanité de paraître affranchi, d’emplir les brasseries de cris et de tapage, de boire comme un ivrogne, de rentrer à deux heures du matin par forfanterie, de s’afficher partout en compagnie de femmes qu’il verra demain aux bras de successeurs non moins fiers que lui de s’afficher.
Après la compression de l’internat, après la surveillance si inquiète des parents, il est clair qu’il y a dans cette conduite une manifestation éclatante d’indépendance. Mais à quoi bon manifester? le sentiment réel de son indépendance, voilà la grande joie. Le reste n’est que vanité. Il y a une très fausse appréciation du produit net en bonheur de cette vie tapageuse. Et pour ce qui est de la vanité, il est si facile de la satisfaire d’une façon intelligente! Combien la joie d’être apprécié des professeurs, de passer d’excellents examens, de combler les vœux des parents, et d’être sacré grand homme dans sa petite ville, laisse loin derrière elle cette satisfaction vaniteuse de l’étudiant de plaisir, satisfaction à la portée du plus sot des portefaix, ou du commis de magasin qui a touché sa paye.
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Que l’étudiant rentre donc en lui-même, et fasse subir une critique pénétrante à tous ces plaisirs qui ne sont que fatigues et déboires dissimulés par une illusion de vanité. Qu’il dissèque, en outre, un à un tous les préjugés, les sophismes qui pullulent contre le travail intellectuel ; qu’il ouvre tout grands les yeux et regarde de près, dans le détail , quelques-unes de ses journées et les principes qui le guident. Ces réflexions qu’il les aide de lectures bien choisies et laisse de côté tout ce qui ne vient point en aide à sa volonté. Il découvrira ainsi un monde nouveau. Il ne sera plus condamné à contempler, comme les prisonniers enchaînés dans la caverne de Platon, les ombres des choses : il verra face à face la pure lumière du vrai.
Il se créera ainsi une atmosphère d’impressions salubres et viriles, il sera une personnalité, une intelligence maîtresse d’elle-même. 11 ne sera point poussé dans les directions les plus contraires par les incitations venues soit de ses tendances aveugles, soit du langage, soit des camarades, du monde et du milieu.
Toutefois il est clair qu’on peut se réfugier dans la solitude la plus profonde et y vivre par la pensée au milieu du monde. La solitude que nous demandons consiste à refuser accès aux mesquines préoccupations, à se contraindre à n’accepter que les objets et les considérations capables d’émouvoir en lame les sentiments que l’on veut éprouver. Cette œuvre ne nécessite point une retraite à la Grande-Chartreuse et elle est parfaitement compatible avec les occupations habituelles : il suffit de savoir se réserver à la promenade ou chez soi une a retraite intérieure t> et de diriger son attention uniquement, pendant un temps plus ou moins long chaque jour ou chaque
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semaine, sur les motifs susceptibles d'émouvoir des sentiments de répulsion ou d’amour.