‹ L'éducation de la volonté (volume 2)Chapitre 15 sur 96 · VII · texte numérisé non relu

VII

Et alors, non seulement notre jeune homme échappera à la vassalité des suggestions vulgaires et aux erreurs provoquées par la passion ; non seulement sa conduite se moulera davantage sur la vérité, mais il échappera à de graves dangers. Maîtrise de soi, en effet, implique reprise de soi sur les mille suggestions du monde extérieur, mais elle implique aussi et surtout domination de l’intelligence sur les puissances aveugles de la sensibilité. Si l’on jette un regard attentif sur la conduite des enfants, de la plupart des femmes et de la grande majorité des hommes, on est frappé de la tendance que tous ont à agir suivant l’impulsion du premier moment et de la très manifeste incapacité où ils se trouvent d’adapter leur conduite à des fins un tant soit peu éloignées. A chaque instant ce sont les émotions dominantes en eux qui les poussent à accomplir tel acte ou tel autre. A une onde de vanité succède en leur conscience une onde de colère, un élan d’affection, etc. ; et les actes habituels ou obligatoires éliminés, ce qui reste a, surtout en société, pour principe, le besoin de donner bonne opinion de soi à des gens dont le critérium est pour l’ordinaire fort peu élevé. Et le penchant est si fort à se prendre naïvement comme type de ce qui est bien, que le public considère comme hommes d’action uniquement les remuants qui ne peuvent demeurer en place, les agités. Quiconque s’enferme en sa solitude pour méditer et penser, encourt le blâme. Cependant tout ce

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qui a été fait de grand et de durable dans le monde a été accompli par des méditatifs, par des penseurs. Le travail fructueux de l’humanité a été accompli tranquillement, sans hâte et sans fracas par ces rêveurs dont nous parlions et « qui tombent dans un puits en regardant les étoiles ». Les autres, les tapageurs, les hommes politiques, les conquérants, les agités qui encombrent l’histoire de leurs sottises, n’ont, considérés à distance, qu’un rôle bien médiocre dans la marche de l’humanité. Lorsque l’histoire telle qu’on la comprend actuellement et qui n’est guère qu’un ramas d’anecdotes destinées à satisfaire la curiosité un peu niaise du bon public lettré, aura fait place à l’histoire écrite par des penseurs pour des penseurs, on sera étonné de voir combien l’action des « grands agités » a peu modifié le large courant de la civilisation. Les véritables héros de l’histoire, qui sont les grands inventeurs dans les sciences, dans les arts, dans les lettres, dans la philosophie, dans l’industrie, prendront la place qui leur revient de droit, la première. Un pauvre méditatif comme Ampère, qui n’a jamais su gagner de l’argent, dont sa concierge devait rire aux larmes, a plus fait par ses découvertes pour révolutionner la société et même la guerre moderne, qu’un Bismarck et un de Moltke réunis. Un Georges Ville a plus fait et fera plus dans la suite pour 1 agriculture que cinquante ministres de l’agriculture mis bout à bout.

Gomment voulez-vous que l’étudiant résiste à l’opinion générale qui comble d’éloges l’agitation qu’elle confond a\ec 1 action fécondé? Gomment voulez-vous qu’il ne considère pas comme une nécessité de se donner au moins à lui-même l'illusion de vivre, c’ect-à-dire de faire du tapage

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et d’agir inconsidérément puisque cela est vivre, suivant la formule acceptée ! Tous nos malheurs viennent de ce fatal besoin d’agir aussitôt, besoin stimulé par les louanges de l’opinion. Gette agitation, dans la solitude, n’aurait pas en elle-même grand danger, faute de savoir à quoi se dépenser. Mais, par cette tendance à agir inconsidérément, l’étudiant devient le jouet des circonstances extérieures. L’arrivée d’un camarade à l’heure du travail, une réunion publique, une fête, un événement quelconque l’entraînent. Car, on peut le remarquer facilement, l’improviste « démonte » les volontés faibles. Le salut ne se trouve que dans la réflexion méditative : la prévision des événements extérieurs peut même tenir lieu de l’énergie absente. Or l’étudiant peut éliminer V improviste de son existence. Il peut facilement prévoir les occasions de dissipation qui pourront se présenter à lui. Il sait, par exemple, que tel camarade cherchera à l’entraîner soit à la brasserie, soit à la promenade — il peut parfaitement préparer d’avance les formules de refus — ou si le refus pur et simple lui est pénible, il peut préparer un mensonge et couper court à toute insistance 1 ; mais encore une fois, si on n’a pas décidé d’avance et fermement qu’on rentrera chez soi pour faire tel travail précis et si on n’a pas préparé les formules qui couperont court à toute ten

(1) Nous n’approuvons nullement l’intransigeance de Kant sur le mensonge. Comment ! il me serait permis de tuer un homme lorsque je suis en état de légitime défense et le mensonge ne serait point permis dans ce même cas de légitime défense contre des indiscrets? C’est plus qu’un droit, c’est un devoir de défendre contre eux son travail et sa pensée. C’est bien souvent la seule arme qu’on ait pour se protéger sans offenser gravement autrui. Le mensonge Vnpardonnable, odieux, c’est le mensonge nuisible à quelqu’un. \Bne vérité dite avec l’intention de nuire est aussi coupable qu’un mensonge. Ce qui fait l’acte coupable, c'est l’intention malveillante.

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tative d’embauchage pour ne rien faire, on a de grandes chances de perdre sa journée. Prévoir, au point de vue psychologique, c’est préimaginer les événements. Cette préimagination, si elle est vive et nette, équivaut à un état de demi-tension tel que la réponse, ou l’acte, s’exécute avec une grande rapidité : si bien qu’entre la pensée de l’acte ou de la réponse à faire et la réalisation objective de cette pensée, il n’y a pas de temps matériel pour que les incitations des événements extérieurs ou les exhortations des camarades puissent s’intercaler; les événements hostiles à notre décision ne font en quelque sorte que provoquer l’exécution automatique des actes conformes à la décision.

Ce n’est que pour les êtres faibles que la vie est faite d’improviste. Pour qui n’a pas de but nettement fixé, ou pour qui ayant ce but fixé ne sait pas maintenir ses regards sur lui, et s’en laisse constamment distraire, pour celuilà, la vie devient incohérente. Au contraire, pour qui s’arrête fréquemment à « relever le point » et à rectifier la direction, rien n’est imprévu : mais pour cela il faut prendre assez nettement conscience de ce que nous sommes, de nos fautes habituelles, des causes qui d’ordinaire nous font perdre notre temps — et nous tracer en conséquence une ligne de conduite : nous ne devons pas, en quelque sorte, nous perdre de vue.

Nous pourrons ainsi arriver à diminuer de jour en jour la part du hasard dans notre existence. Non seulement nous sauvons sans hésitation ce que nous devons dire et faire en telle occurrence extérieure, par exemple, rompre avec tel camarade, changer de chambre, de restaurant, fuii quelque temps à la campagne ; mais nous pourrons

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encore instituer un plan complet et détaillé de bataille contre tous les hasards intérieurs.

Ce plan est d’une importance capitale. Lorsqu’il est bien conçu, on sait ce qu’on doit faire quand une suggestion sexuelle s’implante en la pensée et qu’on ne l’en peut chasser; on sait comment vaincre les accès de sentimentalité vague, comment triompher de la tristesse, du découragement. On a, comme un bon général, mesuré tous les obstacles provenant des qualités de l’ennemi, des difficultés du sol, des défauts de ses propres troupes — mais on a aussi apprécié les chances de succès en tenant compte des défectuosités du commandement ennemi, des avantages de tel pli de terrain, de tel relief du sol et des qualités d’entrain des troupes. Alors on peut aller de

l’avant. Ennemis du dehors et du dedans sont connus, connus aussi leur tactique, leurs points faibles : la victoire finale n’est pas douteuse car on a tout préwu, même la retraite en bon ordre après une défaite partielle.

Ce sont précisément ces dangers intérieurs et extérieurs qui peuvent assaillir l’étudiant, auxquels nous devons consacrer notre attention. Nous devons étudier la tactique propre à les vaincre. On verra comment on peut utiliser les circonstances extérieures et faire concourir à l’éducation de sa volonté par soi-même, même ce qui d’habitude aide à précipiter notre affaissement moral. Tant il est vrai que la réflexion, l'intelligence, sont de sûres libératrices, et tant est certain avec le temps, le triomphe de ces puissances de lumière contre les lourdes et aveugles puissances sensibles !

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