‹ L'éducation de la volonté (volume 2)Chapitre 16 sur 96 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Comme on le voit, la Réflexion méditative est d’une fécondité merveilleuse en résultats : elle donne nmssance à de puissants mouvements affectueux, elle transforme en résolutions énergiques les velléités ; elle neutralise influence des suggestions du langage et de la passion ; e e permet de plonger dans l’avenir un regard lucide et de prévoir les dangers d’origine interne, d’éviter que les circonstances externes, le milieu, donnent des secours a notre paresse native. Ces importants avantages sont-ils les seuls que nous puissions attendre de cette puissance bienfaitrice? Non, car outre l’aide qu’elle nous procure directement, elle est riche en résultats indirects.

Elle permet de dégager de l’expérience de chaque jour des règles d’abord provisoires, qui vont se confirmant, sc précisant, et finissent par acquérir l’autorité et la netteté de principes directeurs de la conduite. Ces principes sont formés par le lent dépôt au fond de la pensée de multiples observations de détail : ce dépôt ne s’effectue point chez les étourdis ni chez les agités : aussi ne profitent-ils pas du passé et comme chez les élèves inattentifs, on retrouve toujours chez eux les mêmes solécismes et les mêmes incorrections — mais ici ce sont solécismes et incorrections dans la conduite. Au contraire chez ceux qui réfléchissent, le passé et le présent sont comme une perpétuelle leçon, leçon qui permet de ne plus reproduire à l’avenir les fautes évitables. Et ces leçons se condensent à mesure en des règles qui sont comme l’expérience concentrée et réduite à l’état d’élixir. Ces règles, formulées en

LES MOYENS INTÉRIEURS

maximes très nettes, aident à discipliner les désirs variables, les mouvements naturels qui ont des directions divergentes, et à faire régner en la vie -un ordre constant et sûr.

Cette force inhérente à tout principe nettement formulé provient de deux causes concourantes.

D’abord il est une règle à peu près absolue en psychologie : c’est que toute idée d’acte à accomplir ou d’acte à ne pas accomplir, si elle est très distincte, a, en l’absence d’états affectifs hostiles, une puissance de réalisation qui s’explique par le fait qu’entre l'idée et l’acte il n’y a pas une différence essentielle. Un acte conçu, c’est déjà un acte qui commence. La préimagination est comme la « répétition générale * de l’acte ; c’est une demi-tension qui précède la tension finale ; de telle sorte que l’acte préconçu est rapidement exécuté ; la meute des penchants n’a pas le temps de donner de la voix ; par exemple vous avez résolu de rentrer travailler et vous avez prévu que tel camarade qui vous a déjà prié de l'accompagner au théâtre, insistera. Vous préparez la réponse et, le voyant vous le prévenez : « je suis désolé, je comptais t’accompagner, j’ai tel contretemps qui m’oblige absolument à rentrer ». Le ton décidé, très ferme avec lequel vous direz cela, vous ôtera à vous-même toute possibilité de retour et enlèvera de même à l’ami toute possibilité d’insister.

Comme en politique, ce sont les gens d’initiative nette et hardie qui entraînent les indécis, les timorés, les raisonneurs, ainsi dans la conscience, ce sont les états nets, décidés qui demeurent maîtres de la situation : de sorte que si vous fixez jusque dans les détails la conduite que vous devez suivre, l’accomplissement du programme arrêté

LA RÉFLEXION MÉDITATIVE

d’avance prévient les suggestions de la paresse, de la

vanité . .

Voilà la première cause de puissance pour les principes.

Ce n’est point la seule, ni même la plus importante. En

effet pour penser nous ne pouvons traîner après nous

tout’un encombrant bagage d’images. Nous remplaçons les

classes d’objets particuliers par des abréviations commodes, par des signes que nous avons bien en main, et qui ne sont autre chose que les mots. Nous savons que quand nous le voulons, il suffit de maintenir un instant l’attention sur le signe pour voir surgir les images particulières, comme ressuscitent des centaines de rotifères dessèches lorsqu’on laisse tomber sur eux une goutte d'eau. Il en est de même pour nos sentiments. Ce sont choses lourdes et encombrantes, difficilement maniables pour la pensée : aussi les remplace-t-on dans l’usage courant par des mots qui sont des signes courts, maniables, et qui par association, sont éminemment propres à éveiller les sentiments qu’ils représentent. Certains mots sont pour ainsi dire vibrants de l’émotion qu’ils signifient : tels sont les mots honneur, grandeur d’âme, dignité humaine... félonie, lâcheté, etc. Eh bien, les principes sont eux aussi, des abréviations concises, énergiques, souverainement propres à éveiller les sentiments complexes plus ou moins puissants qu’ils représentent en la conscience usuelle. Lorsque la méditation a provoqué en l’âme des mouvements affectueux ou des mouvements de répulsion, comme ces mouvements disparaissent bientôt, il est bon de conserver une formule qui les puisse rappeler en cas de besoin et qui les résume en quelque sorte. Cela est d’autant plus utile qu’une formule précise se fixe dans la pensée avec une

grande solidité. Facilement évoquée, elle amène après elle les sentiments associés dont elle est le si-n 3 pratique : tenant, d’eux la puissance, elle leur communique en échange sa netteté, sa commodité à être éveillée, sa facilité de transport. Si dans l’éducation de soi on n’a pas de règles nettes, on perd toute souplesse, toute vue d’ensemble dans la lutte contre le milieu et contre les passions. Sans elles on combat dans l’ombre et les plus belles vie toires demeurent infécondes.

Ainsi les règles de conduite donnent à notre volonté la décision, la vigueur rapide qui assure le triomphe; elles sont des substituts commodes des sentiments que nous voulons éveiller. Ces nouveaux et inappréciables auxiliaires de notre affranchissement, c’est encore la méditation reflexive qui nous les suscite, puisque seule cette méditation permet à l’esprit d’abstraire de nos expériences incessantes les coexistences et les séquences constantes dont est faite notre science de la vie, c’est-à-dire notre pouvoir de prévoir et de diriger l’avenir.

§ ix

En résumé la réflexion méditative produit en l’âme des élans affectifs précieux quand on sait les utiliser, elle est de plus la grande libératrice, puisqu’elle nous permet de résister au bouillonnement des sentiments, des passions, des idées qui se ruent, sans ordre, vers la lumière de la conscience. Elle permet aussi que nous nous arrêtions au milieu du torrent des excitations issues du monde extérieur, et ce pouvoir de se reprendre, de demeurer soimême, est une cause féconde de bonheur puisqu’au lieu

LA RÉFLEXION MÉDITATIVE

que nous nous laissions emporter passivement, sans jamais nous retourner, nous pouvons revenir sur les souvenirs agréables de l’existence, les ruminer, les revivre à nou- Teau.

En outre, n’est-ce rien que de prendre fortement conscience de sa personnalité? N’éprouve-t-on point quelque chose de la joie qu’a un bon nageur de lutter contre la vague, tantôt la laissant s'enfler et passer sous lui, comme une caresse, tantôt la provoquant et donnant au travers? Si toujours le sentiment de notre puissance dans la lutte victorieuse contre les éléments provoque en nous de profondes émotions agréables, quel intérêt palpitant ne prendrons-nous pas à cette lutte du vouloir contre les puissances brutales de la sensibilité? C’est bien pour avoir peint les joies de la maîtrise de soi, que Corneille est si haut placé dans l’admiration de la postérité, et si ses personnages eussent eu la victoire moins facile, si leur lutte eût été plus longue contre les fatalités de notre nature animale, son théâtre eût été plus profondément humain, et comme il nous offre un très noble idéal, Corneille fût devenu non seulement le premier de nos poètes dramatiques, mais le génie le plus haut et le plus admirable de tous les temps.

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