‹ L'éducation de la volonté (volume 2)Chapitre 17 sur 96 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

qu’est-ce que méditer et comment méditer

Si la réflexion méditative a une importance si capitale dans notre travail d'affranchissement, il est urgent de rechercher comment on doit méditer, et d’examiner les secours matériels, en quelque sorte, que la connaissance des lois psychologiques et l’expérience peuvent nous procurer dans cet exercice.

Encore une fois, il s’agit pour la réflexion méditative, d’émouvoir en nous de puissants mouvements d’affection ou de haine, de provoquer des résolutions, de poser des règles de conduite, d’échapper au double tourbillon des états de conscience d’origine intérieure et des états de conscience provoqués par le monde extérieur.

La grande règle générale pour réfléchir et méditer d’une façon utile, découle de l’examen même de la nature de la pensée. Nous pensons avec des mots. Comme nous l’avons indiqué précédemment, pour penser nous avons dû nous débarrasser des images réelles, parce qu’elles sont lourdes, encombrantes, d’un maniement pénible. Nous leur avons

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substitué des signes courts, faciles à retenir, faciles à transmettre à autrui : ces signes ce sont les mots généraux. Ges mots associés aux choses, ont la propriété de pouvoir évoquer ces choses quand on le veut, à la condition que le mot soit entré dans la mémoire après l’expérience des choses, ou du moins pourvu qu’on lui ait adjoint l’expérience des choses. Malheureusement nous apprenons, quand nous sommes enfants, les mots d’abord (sauf pour ce qui concerne les connaissances élémentaires, perceptions simples, etc...). Et pour le plus grand nombre de ces mots, nous n’avons pas eu le temps, ou pas eu la possibilité, ou pas eu le courage d’ajouter à « leur paille, le grain des choses ». Ce sont des épis légers ou même vides. Tous sans exception, nous avons de ces mots en grand nombre en la mémoire. Je n’ai jamais entendu barir un éléphant; le mot barir est pour moi un épi vide. Le vulgaire a de ces mots en foule. Celui-ci déclare pour clore une discussion que l’expérience a prononcé. Il ignore absolument les conditions nécessaires pour qu’une expérience soit valable. Et ainsi de suite. Si nous examinons les phrases usuelles que nous prononçons nous serons stupéfaits du vague de beaucoup de nos pensées, et même nous découvrirons que les plus intelligents parlent souvent comme des perroquets, sans qu’à leurs paroles corresponde aucune réalité.

Eh bien, méditer, c’est en quelque sorte battre la paille pour en taire tomber le grain. La règle qui domine tout ici, c est de toujours remplacer les mots par les choses. Non pas par une image vague et indéterminée des choses, mais par les choses vues dans le détail minutieux. Nous devons toujours particulariser notre pensée, la rendre.

concrète. S'il s’agit par exemple de s’amener soi-même à Payot.

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prendre la résolution de ne plus fumer, on examinera tous les inconvénients de fumer, sans en omettre aucun, depuis les dents qui noircissent, jusqu’aux cent francs par an que coûte un unique cigare fumé après chaque repas. On vérifiera la remarque si juste de Tolstoï que le tabac émousse la pénétration de l’esprit. On essaiera, un jour de parfaite lucidité intellectuelle, de suivre une subtile déduction philosophique, puis de continuer en fumant. On s’apercevra de la peine qu’on aura, après avoir fumé, de fixer sa pensée, de comprendre ; et quelques expériences semblables nous convaincront que le tabac émousse la fine pointe supérieure de l’esprit. On pensera, d’autre part, que le plaisir de fumer est un de ces plaisirs purement physiques qui ne tardent pas à disparaître en tant que plaisirs pour faire place à une tyrannique habitude. On songera à tous les cas où on a souffert de cette tyrannie. Par de telles remarques et d'autres encore, on donnera une grande force à la résolution qu’on a prise, à ses moments de possession de soi, de ne plus fumer. On devra procéder de même pour le détail des satisfactions multiples qu’apporte le travail.

C’est encore en descendant dans le plus grand détail d’analyse qu’on parviendra à dissiper les suggestions du langage, les illusions de la passion, en vérifiant méticuleusement les affirmations mensongères. Nous examinerons ainsi dans la partie pratique du livre l’affirmation souvent réitérée qu’on ne travaille bien qu’à Paris.

Enfin c’est encore par l’observation détaillée que la prévision des dangers provenant de nos passions et de notre paresse aura chance d’être impeccable, tout comme la prévision des dangers et des secours venant du

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milieu, des relations, de la profession, des cas accidentels, etc.

Pour nous aider dans nos méditations, nous devons éviter le bruit, nous recueillir, puis consulter les livres qui ont trait au sujet de notre méditation actuelle, relire nos notes, et enfin par un travail énergique d’imagination nous représenter d’une façon nette, précise, concrète, tous les détails du danger que nous courons, des avantages de telle conduite ou de telle autre. Il ne suffit point de passer rapidement; il faut voir, entendre, sentir, toucher. 11 faut, par une re'flexion intensive faire que l’objet examiné nous soit aussi présent que s’il l’était réellement, que dis-je, aussi présent? Plus présent; carde même que l’art rend une scène, un paysage plus logique, plus un, partant plus vrai que la réalité, notre imagination doit aussi nous rendre l’objet de la méditation plus net, plus logique, plus vrai qu’il ne l’est en réalité, et partant plus vivant, plus capable d’influer.

§ Il

Il y a des adjuvants incontestables pour que nos réflexions produisent tout leur effet. Riches des expériences de leurs prédécesseurs, riches d’observations personnelles sans cesse contrôlées par la confession, les grands directeurs de conscience catholiques, pour qui soulever en l’âme de puissantes émotions est non comme pour nous un moyen, mais la fin suprême, nous montrent combien en psychologie les plus petites pratiques ont d’importance. On ne peut assister à une cérémonie dans une église, sans êtie pénétré d admiration pour la science impeccable qui

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a présidé aux moindres détails. Par exemple, dans une cérémonie funèbre, tous les gestes, toutes les attitudes, tous les chants, l’orgue, la lumière même des vitraux, concourent avec une logique merveilleuse à transformer en grands élans religieux la douleur des parents. Pour ceux qui assistent à de telles cérémonies avec la foi sincère, l’émotion doit pénétrer Pâme jusqu’en ses plus intimes profondeurs.

Mais même dans l’église, ces cérémonies si efficaces sont l’exception et les directeurs de conscience conseillent un certain nombre de procédés pratiques très sûrs pour émouvoir l’âme. Sans parler des ® retraites » et pour ne nous, occuper que des pratiques qu’ils conseillent dans la solitude, on ne peut point ne pas être frappé de l’aide qu’ils demandent au physique pour soutenir le moral. Saint Dominique invente le chapelet, avivant ainsi d’une occupation manuelle et en quelque sorte d’un jeu la méditation. Saint François de Sales recommande, dans les moments de sécheresse surtout, d’avoir recours aux actes extérieurs, aux attitudes propres à suggérer les pensées, aux lectures, aux paroles même prononcées à haute voix. Pascal ne parle-t-il pas constamment d’ « incliner l’automate » ? Leibniz lui-même [systema theologicum) dans un passage peu connu, dit : « Je ne puis partager la pensée de ceux qui, sous prétexte d’adorer en esprit et en vérité, bannissent du culte divin tout ce qui tombe sous les sens, tout ce qui excite l’imagination, ne tenant pas assez compte de l’infirmité humaine... nous ne pouvons ni fixer sur nos idées intérieures notre attention, ni les graver dans notre esprit sans y joindre quelques secours extérieurs... et ces signes sont d’autant plus efficaces qu’ils sont plus expressifs.®

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Aussi, profitant de l’expérience, nous devrons, dans la réflexion méditative, lorsque l’inspiration ne vient pas, avoir recours à des lectures spécialement appropriées notre but, nous devrons soutenir notre attention par des paroles prononcées a haute voix, ce qui est, nous 1 avons vui, un sûr moyen de violenter nos représentations et de les contraindre à nous obéir. Nous devrons même écrire nos méditations, user, en un mot, pour diriger à notre gré nos représentations, de la préséance qu’ont sur elles les états présentatifs et principalement ceux que nous recommandons (paroles prononcées, écriture, etc.). C’est ainsi que nous pourrons chasser de la conscience les principaux obstacles à la réflexion, à savoir le souvenir des plaisirs sensibles, et les distractions de l’imagination, et y implanter les trames d’idées voulues.

Quant au temps le plus convenable pour ces sortes de méditations affectives, ce nous parait être la semaine qui termine les vacances, qui précède la reprise des cours. A chaque vacance, c’est-à-dire trois fois par an, il est bon de reprendre complètement les méditations utiles en une espèce de retraite qu’il est agréable de faire en se perdant dans les bois ou au bord de la mer. De telles « retraites » sont infiniment profitables. Elles retrempent la volonté, font de l’étudiant une personnalité consciente. Mais on doit dans le courant de l’année scolaire se ménager de nombreux instants de réflexion sur soi dans les intervalles de 1 action. Le soir en s’endormant, ou la nuit lorsqu’on! s’éveille, ou dans les moments de repos, au lieu de laisser les mesquines préoccupations envahir la conscience, quoi

(1) Uf. page 44 ci-dessus.

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de plus facile que de renouveler ses bonnes résolutions et que de décider de ses occupations ou de ses récréations? Quelle occupation plus utile encore le matin lorsqu’on s’éveille, pendant qu’on s’habille, qu’on se rend à son travail, que de « faire reverdir la plante des bons désirs? » et de tracer son plan de conduite pour la journée ? Ces habitudes de méditation fréquente se prennent très vite. Les prendre est d’ailleurs si fertile en bons résultats que nous ne saurions trop conseiller aux jeunes gens l’effort nécessaire pour faire de cette habitude pour ainsi dire un besoin,

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