CHAPITRE III
le rôle de l’action dans l'éducation de la volonté
La réflexion méditative est indispensable : mais seule, elle est impuissante. Elle unit pour une action commune les forces éparses de l’âme, elle donne l’élan, mais de même que les souffles les plus puissants du large finissent par s’épuiser inutiles s’ils ne rencontrent pas une voile à enfler et à promouvoir, de même les émotions les plus vigoureuses meurent stériles si chacune de leurs poussées ne capitalise pas quelque chose de leur énergie dans notre activité. Si c’est sous forme de souvenirs que se dépose dans la mémoire de l’étudiant une partie du travail qu’il accomplit, c’est sous la forme d’habitudes actives que se dépose en nous notre activité. Rien ne se perd en notre vie psychologique : la nature est un comptable minutieux. Nos actes les plus insignifiants en apparence, pour peu que nous les répétions, formentavec les semaines, les mois, les années, un total énorme qui s’inscrit dans la mémoire organique sous forme d’habitudes indéracinables. Le temps, cet allié si précieux de notre affranchissement, travaille avec la même
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obstination tranquille contre nous lorsque nous ne l’obligeons pas à travailler pour nous. Il utilise en nous, pour ou contre nous, la loi dominante de la psychologie, la loi de l’habitude. Souveraine et sûre du triomphe, l’habitude procède d’une marche insidieuse, et comme sans se presser. On dirait qu’elle sait la prodigieuse efficacité des lentes actions indéfiniment répétées. Un premier acte, même pénible, accompli, sa répétition coûte déjà moins. A une troisième, à une quatrième reproduction l’efiort diminue encore et va s’atténuant jusqu’à disparaître. Que dis-je, disparaître ! Cet acte pénible au début va devenir peu à peu un besoin, et franchement désagréable d'abord, c’est son non accomplissement qui deviendra pénible ! Pour les actes que nous voulons, quel allié précieux que celui-là ! et comme il s’entend à transformer promptement en une large et belle route le sentier rocailleux où il nous répugnait de nous engager ! Il nous fait une douce violence pour nous amener là où nous avions fixé d’aller, mais où notre paresse refusait d’abord d’aller !
Eh bien, cette fixation en habitudes de notre énergie, ce n’est point la réflexion méditative qui la peut accomplir, c’est l’action. Mais il ne suffit point de proclamer en termes généraux la nécessité de l’action. Le mot action recouvre, et trop souvent, cache à la vue les réalités qu'il désigne. Ici ce qui nous intéresse, c’est l’action de l’étudiant. Or agir, pour l’étudiant, c’est accomplir une multitude d’actes spéciaux, et de même qu’il n’y a pas de volonté, mais seulement des actes volontaires, de même il n’y a pas d’action, mais seulement des actes particuliers. Agir, pour l’étudiant en philosophie par exemple, c’est se lever à sept heures et lire avec une pénétrante attention tel chapitre
de Leibniz, ou de Descartes; c'est prendre des notes, etc. Lire, même, recouvre une grande quantité d’efforts d'attention successifs. Agir, c’est encore repasser ses notes, les apprendre de tout cœur; c’est chercher les matériaux d’une dissertation, ordonnerson plan général, puis le plan de chaque paragraphe ; c’est méditer, chercher, raturer, etc.
Rares sont dans la vie les occasions d’accomplir des actions d’éclat. De même qu’une excursion au Mont-Blanc se résout en quelques myriades de pas, d’efforts, de sauts, d’entailles dans la glace ; de même la vie des plus grands savants se résout en longues séries d’efforts patients. Agir c’est donc accomplir mille menues actions. Bossuet, qui fut un admirable directeur de conscience, « aux grands efforts extraordinaires où l’on s’élève par de grands élans, mais d’où l’on retombe d’une chute profonde », préférait « les petits sacrifices qui sont quelquefois les plus crucifiants et les plus anéantissants », les gains modestes, mais sûrs, les actes faciles mais répétés et qui tournent en habitudes insensibles... peu suffit à chaque jour si chaque jour acquiert ce peu... L En effet, l’homme courageux n'est point celui qui accomplit quelque grand acte de courage, mais bien celui qui accomplit courageusement tous les actes de Ja vie. C’est l’élève qui, malgré sa répugnance, s’oblige à se lever afin d’aller chercher un mot dans le dictionnaire, qui achève sa tâche malgré le désir de paresser, qui termine la lecture d'une page ennuyeuse. C’est en ces mille actions insignifiantes en apparence que se trempe le vouloir, « toutes œuvres donnent accroissement ». Nous devons, à défaut de grands efforts, en accomplir à toute
(1) Voir le Bossuet de Lanson.
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heure de petits, excellemment et avec amour. Qui spernit modica paulatim decidet. La grande règle ici, c’est d’échapper toujours, jusque dans les plus petites actions, à la vassalité de la paresse, des désirs et des impulsions du dehors. Nous devons même rechercher les occasions de remporter de ces petites victoires. On vous appelle pendant votre travail, vous avez un mouvement de révolte : aussitôt levez-vous, contraignez-vous à aller vivement et joyeusement où l’on vous appelle. Après le cours un ami veut vous entraîner, le temps est très beau : vivement rentrez travailler ! La devanture de ce libraire vous attire à l’heure où vous rentrez : passez de l’autre côté de la rue et marchez rapidement. C’est par de tels « crucifiements» que vous vous habituerez à triompher de vos penchants, à être actif partout et toujours... lors même que vous dormez ou flânez, que ce soit parce que vous avez voulu ce repos. C’est ainsi que sur les bancs même du lycée, à l’étude, l’enfant apprend une science plus précieuse que le latin ou les mathématiques qu’il va savoir : la science de se maîtriser, de lutter contre l’inattention, contre les difficultés rebutantes, contre l’ennui des recherches dans le dictionnaire ou la grammaire, contre le désir de perdre le temps à rêver : et par une conséquence consolante, il se trouve que les progrès accomplis dans l’étude sont toujours, quoi qu’on en dise, en raison directe des progrès accomplis dans cette œuvre de maîtrise de soi : tant il est vrai que l'énergie de la volonté est à la fois la plus précieuse des conquêtes et la plus féconde en conséquences heureuses !
Et pourquoi ces petits efforts ont-ils tant d’importance? C’est qu’aucun d’eux n’est perdu : chacun apporte à la formation de l’habitude sa quote-part ; chacun rend les actes
suivants plus faciles. Nos actions agissent sur nous en déposant en nous des habitudes : l’habitude de faire attention, l’habitude de se mettre vivement au travail, l’habitude de ne pas plus tenir compte des sollicitations de nos désirs que des agaceries des mouches.
Outre cela, l’action, nous l’avons vu précédemment, soutient avec efficacité la pensée elle-même. En jetant à chaque instant dans la conscience des états présentatifs de même nature que nos idées, elle fortifie l’attention, la ravive lorsqu’elle s’éteint. Écrire ses pensées, prendre des notes en ses lectures, préciser en les formulant ses objections, cela, avons-nous dit, a le même rôle de support pour la pensée que les travaux manuels du laboratoire pour le savant, que les formules pour le géomètre.
Mais il est un autre résultat extrêmement important de l'action. Agir en effet, c’est en quelque sorte manifester, proclamer notre volonté. Nos actes nous engagent publiquement dans un parti. Tous les moralistes affirment la nécessité pour quiconque veut adopter un genre de vie conforme au devoir, de se jeter « hardiment et d’emblée dans la bonne voie, en opposition complète avec toutes nos habitudes et toutes nos inclinations antérieures... il faut braver tout, nous arracher à notre vieux moi, » et, suivant la vigoureuse expression de Veuillot, il faut servir Dieu « effrontément ». C’est qu’on ne saurait exagérer l'énergie qu’ajoute aux sentiments et à la volonté une manifestation publique et éclatante. Nos actes antérieurs nous lient au delà de ce qu’on imagine : d’abord par un besoin de logique qui fait qu’une vie incohérente choque si fort, qu’on préfère rester semblable à soi plutôt que de changer même en bien ; ensuite par un respect humain très puissant et
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très justifié: car nous savons que cette incohérence dans nos actes paraîtra signe d’une faiblesse de volonté voisine de la folie. Voilà pourquoi il est important, quand on rompt avec une vie de paresse, de rompre avec éclat, de s’engager d’honneur devant soi et devant les autres. On change de restaurant, d’appartement, de relations ; chaque parole qu’on prononce doit être une affirmation de sa volonté de bien faire : tout sophisme décourageant on le repousse avec politesse, mais avec énergie. On ne laisse jamais bafouer devant soi le travail, ni jamais louer la vie de l’étudiant à la dérive. Être cru par les autres tels que nous voudrions être, cela double notre puissance d’amélioration, car cela met au service de notre faiblesse ce besoin si profond que nous avons tous de l’approbation d’autrui, même de celle de gens que nous ne connaissons pas.
Ajoutons à ces diverses influences de l’action le plaisir qu’il y a à agir, plaisir si vif que beaucoup de gens agissent pour agir, sans but, sans profit, et souvent même à leur grand dommage. Ce plaisir a quelque chose d’enivrant, de capiteux et cela provient peut-être de ce que l’action, plus que toute autre chose, nous donne le sentiment de notre existence et de notre force.
Il est donc à tous égards indispensable de joindre à la méditation faction : indispensable parce que seule l’action peut organiser de solides habitudes, bien plus, transformer en besoins des actes d’abord franchement désagréables. C’est en agissant que nous nous aguerrirons à lutter contre les tendances fatales de notre nature, à triompher constamment et à chaque minute de tout ce qui est hostile à la pleine maîtrise de soi. De plus, en manifestant au dehors notre vouloir, l’action nous engage d’honneur; elle raffermit nos
résolutions et par elle-même, et en appelant à l’aide le pouvoir de l’opinion — par surcroît, elle nous apporte en récompense ses joies viriles et fortes.
§ Il
Hélas! le temps de l’activité volontaire est bien court et une grande portion de l’existence est dévorée par les néces sités physiologiques et sociales. Jusqu’à cinq ou six ans l’enfant vit d’une vie animale. Son existence c’est dormir, manger et jouer : il a assez à faire de débrouiller le chaos des impressions externes qui assaillent le seuil de sa conscience, et loin de dominer le monde extérieur, il en est comme étourdi. Jusqu’à dix-huit ans il a trop à faire à étudier ce qu’ont pensé les autres pour penser par luimême. Il pourrait, semble-t-il, ses études secondaires terminées, s’appartenir et tourner vers l’étude de lui-même et vers l’observation de la société dans laquelle il entre, toutes ses facultés aiguisées, trempées par des années de culture désintéressée : malheureusement s’il connaît assez bien le monde physique dans lequel il évolue, brusquement ses regards se voilent, un nuage s’interpose entre ses facultés d’observation et lui-même d’une part; entre son esprit critique et la société d’autre part. Des rêveries vagues, de grands élans sans but, emplissent sa conscience : c’est qu’à cet âge une révolution s’accomplit dans le corps de l’adolescent : la puberté commence. Et à l’age où il eût pu se maîtriser, les passions envahissent son âme. Malheur à lui, si, comme il arrive dans toutes les facultés d Europe et d’Amérique, il se trouve livré à une pleine liberté, sans appuis, sans un directeur de cons-
cience, sans possibilité de percer l’épaisse atmosphère d'illusions qui l’étouffe ! L’étudiant se trouve comme étourdi, incapable de se conduire, mené parles préjugés régnant autour de lui. Quel est l'homme fait, qui, reportant sa pensée sur cette époque, n’a maudit l’imprévoyance de la société qui nous a jetés, au sortir du lycée ou du gymnase, absolument isolés en une grande ville, sans soutiens moraux, sans conseils autres que les stupides formules en usage pour parer de couleurs brillantes ce qui n’est qu’une vie de bestialité ? Chose étrange ! chez beaucoup de pères de famille on trouve une espèce de préjugé contre la vie d’un étudiant travailleur et honnête, tant est grande l’influence des idées courantes !
Ajoutez à cela que dans son isolement le jeune homme ne sait môme pas travailler ; jamais on ne lui a donné une méthode de travail adaptée à ses forces et à la nature de son esprit. Aussi, les années d’études supérieures sontelles généralement perdues pour l'œuvre d'affranchissement de soi. Et cependant ce sont les années belles, radieuses de la vie. L’étudiant s’appartient presque absolument. Les mille sujétions de la vie sociale pèsent à peine sur lui. On ne voit point encore à son cou la trace du collier, c’est-à-dire du métier, de la carrière à suivre. Il n’a point non plus les soucis qu’il aura comme chef de famille. Ses journées sont à lui, bien à lui. Mais hélas ! qu’est la liberté extérieure pour qui n’est point maître de soi? Vous commandez à tout ici, pourrait-on lui dire, hors à vous-même1, et les journées s’écoulent trop souvent stériles. D’ailleurs même en cette pleine liberté les fatalités
(1) Beaumarchais. Le mariage de Figaro.
de l’existence ravissent beaucoup de temps. Le lever, une demi-heure pour la toilette, les allées et venues nécessaires de la chambre à la faculté, de la chambre au restaurant; les repas, le temps de la digestion incompatible avec le travail de l’esprit ; quelques visites, quelques lettres à écrire, des dérangements imprévus, les promenades nécessaires, les heures enlevées par les malaises, tout cet ensemble de nécessités impérieuses dévorent, si on y ajoute les huit heures de sommeil nécessaires à ceux qui travaillent, près de seize heures par jour. Le compte est facile à faire. Plus tard à toutes ces nécessités viendront se joindre celles de la carrière, et alors, même en rognant le plus possible sur les repas, sur le temps de la promenade, rares seront ceux qui disposeront de cinq heures par jour bien à eux, bien disponibles pour le travail préféré et pour la méditation tranquille! D’autre part, si du travail apparent nous retranchons le temps des recherches dans des livres ; le temps mis à copier, à écrire, et même le temps passé à respirer pendant lequel nul effort n’est possible, on verra combien est court le temps de V effort réel de l'esprit. Et quiconque réfléchira sincèrement s’indignera contre ces biographies mensongères, et si propres à décourager les jeunes gens, dans lesquelles on nous montre des savants, des hommes politiques travaillant chaque jour quinze heures !
Heureusement, comme le remarque Bossuet, dans un passage déjà cité, peu suffit à chaque jour si chaque jour acquiert ce peu : on fait du chemin même à la plus lente allure quand on ne s’arrête jamais. L’important pour le travail intellectuel, c’est je ne dis pas la régularité, mais la continuité. Le génie n’est qu’une longue patience,
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a-t-on dit. Tous les grands travaux ont été accomplis par la patience persévérante. C’est en y pensant toujours que Newton a découvert la gravitation universelle. « Il est inouï ce qu’on fait avec le temps quand on a la patience de l’attendre et de ne pas se presser, » écrit Lacordaire. Voyez la nature : un torrent qui a ravagé la vallée de Saint-Gervais n’amène qu’une quantité de dépôts insignifiante. Au contraire la lente action des gelées et des pluies, la marche à peine sensible des glaciers, désagrègent chaque année, pierre à pierre en quelque sorte, les parois rocheuses et amènent dans les vallées des masses d’alluvions prodigieuses. Tel torrent qui roule du gravier, use chaque jour le granit sur lequel il coule et arrive avec les siècles à creuser des gorges d’une grande profondeur dans la roche. Il en est de même pour les œuvres humaines : toutes procèdent par l’accumulation d’efforts si petits, qu’envisagés en eux-mêmes, ils paraissent hors de toute proportion avec l’œuvre accomplie. La Gaule autrefois couverte de forêts et de marécages a été défrichée, sillonnée de routes, de canaux, de chemins de fer, semée de villages, de villes, par des myriades d’efforts musculaires insignifiants en eux-mêmes. Chacune des lettres qui composent la gigantesque Somme de saint Thomas d’Aquin, il a fallu que saint Thomas l’écrivît; il a fallu ensuite que les ouvriers prissent une à une les lettres de fonte dans le casier pour l’impression — et c’est de ce labeur incessamment répété durant quelques heures chaque jour et pendant cinquante ans, qu’est sortie cette œuvre prodigieuse. L’action, l’activité courageuse, prend en effet deux formes de valeur inégale. Tantôt elle procède par grands à-coups, par brusques poussées d’énergie, tantôt au contraire elle
devient le travail opiniâtre, persévérant, patient. Même à la guerre, les qualités de résistance à la fatigue et au découragement sont les qualités de fond et c’est sur elles que de temps en temps s’épanouissent les actions d’éclat. Mais au travail il n’y a pas même de ces brillantes fusées : les brusques poussées de travail exagéré ne sont à recommander à aucun point de vue, et presque toujours elles sont suivies de périodes d’affaissement et de paresse fort longues. Non, le véritable courage ici consiste en la longue patience persévérante. L’important pour l'étudiant, c’est de n’être jamais oisif. Le temps, il est facile de le remarquer, a une valeur incomparable puisque les instants perdus le sont à jamais, irrévocablement. Il faut donc l’économiser. Mais je ne suis nullement partisan de ces règles rigoureuses, de ces emplois du temps, tableaux fort bien faits, où l’usage des heures est fixé d’avance. Il est rare qu’on les suive exactement, et notre paresse est si habile à se créer des semblants de raison, qu’on se sert fréquemment d’eux comme excuse pour ne rien faire aux heures non indiquées pour le travail. Les seuls articles que l’on respecte scrupuleusement, ce sont ceux qui dictent le repos, la promenade. Et, d’autre part, l’impossibilité de s’astreindre à suivre les règles dans le détail fixé habitue trop la volonté à se voir battue dans ses efforts : et ce sentiment que nous sommes et serons toujours vaincus dans cette lutte pour la règle est très propre à produire le découragement. D’autre part, il arrive souvent qu’on est mal disposé pour le travail aux heures fixées pour lui et qu’on se trouve bien disposé aux heures réservées à la promenade.
11 faut dans le labeur intellectuel plus de liberté et plus
de spontanéité, et le but à poursuivre dans cette éduea- Payot.
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tion de notre énergie n’est point l’obéissance étroite à des consignes de caporal prussien. Non, à coup sûr. La fin que doit se proposer l’étudiant est tout autre : il doit tâcher d’être toujours et partout actif. 11 n’y a pas d’heures pour cette tâche parce que toutes les heures y sont propices. Être actif, c’est le malin sauter à bas du lit courageusement, c’est mener rudement et vivementsa toilette, c’est se mettre sans barguigner, sans permettre à aucune préoccupation étrangère de pénétrer en l’esprit, à sa table de travail; être actif à son travail, c’est ne lire jamais passivement, c’est faire constamment effort. Mais c’est être actif encore que de se lever résolument pour aller se promener, que de partir visiter un musée lorsqu’on sent la réserve de force nerveuse s’épuiser et les efforts cesser d’être féconds. Car c’est une grande sottise que de persévérer trop longtemps dans des efforts stériles qui épuisent et découragent. Il faut savoir profiter de ces instants de relâche pour la visite des collections de tableaux, etc., pour les conversations avec des amis intelligents. On peut être actif même en mangeant, en s’efforçant de mâcher ses aliments de façon à éviter à l’estomac un surcroît de travail. La grande misère de l’étudiant, ce sont ces moments d’inertie, de non- vouloir sottement gaspillés en une paresse honteuse. On met des heures à faire sa toilette, on perd ses matinées à bâiller, à parcourir mollement un livre, puis un autre. On ne sait prendre aucun parti nettement, ni celui de ne rien faire franchement, ni celui de travailler. 11 n’y a nullement besoin de rechercher les occasions d’être actif, car ces occasions se déroulent chaque jour du réveil au coucher.
Le moyen capital d’arriver à cette maîtrise de son
énergie, c’est de ne jamais s’endormir sans fixer la tâche exacte qu’on doit faire le lendemain. Je ne parle point ici de la quantité à faire, car on peut appliquer à cette mesure exacte ce que nous disions il y a un instant des t emplois du temps *, je parle seulement de la nature du travail. Puis le lendemain matin, au réveil, on saisit brusquement son esprit, on l’oblige, sans lui donner le temps de se distraire, à s’atteler tout de suite à la tâche, même pendant la toilette, et on traîne son corps devant la table de travail, on l’assoit la plume en main sans seulement lui donner le temps de regimber.
En outre, si à la promenade, si pendant une lecture, s’élève en la conscience un remords d’être oisif, si on se sent touché de la grâce, si on constate un bon mouvement qui s’élève en l’âme, aussitôt il faut en profiter. On ne doit point imiter ceux qui, le vendredi matin, décident héroïquement que dès le lundi, sans faute, ils se mettront au travail : s’ils ne s’y mettent aussitôt, leur prétendue résolution n’est qu’un mensonge envers eux-mêmes, qu’une pauvre velléité impuissante. Il faut, comme dit Leibniz, profiter de nos bons mouvements « comme de la voix de Dieu qui nous appelle » : gaspiller ces bons mouvements, les tromper en remettant leur exécution à plus tard ; n’en pas profiter immédiatement pour créer de bonnes habitudes et pour faire goûter à notre âme les joies viriles du travail de façon à en garder la saveur, c’est le
plus grand crime qu’on puisse accomplir contre l’éducation de l'énergie.
Le but n’étant pas d’asservir son activité à un règlement, mais d’agir vigoureusement partout et toujours, il faut utiliser les quarts d’heure et les minutes. Écoutez
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ce que dit de Darwin son fils C « Un trait de son caractère était son respect pour le temps. Il n’oubliait jamais combien c’est chose précieuse... il économisait les minutes... il ne perdait jamais quelques minutes qui se présentaient à lui, en s'imaginant que ce n’était pas la peine de se mettre au travail... il exécutait tout rapidement avec une sorte d’ardeur contenue. » Ces minutes, ces quarts d’heure, que presque tous perdent si sottement sous prétexte que ce n’est point la peine de commencer quelque chose, finissent au bout de l’année par former un total énorme. C’est d’Aguesseau, je crois, qui, le déjeuner n’étant jamais prêt à l’heure, présenta un jour à sa femme comme horsd’œuvre un livre écrit pendant les quarts d’heure d’attente. 11 est si facile en cinq ou dix minutes de « bander » son esprit, de lire avec ferveur un paragraphe, d’avancer son travail de quelques lignes, de copier un passage, de tenir au courant la table des matières de ses notes et de ses lectures !
Aussi a-t-on raison de dire que jamais le temps ne fait défaut à qui sait le bien prendre. Combien juste est la remarque que ce sont ceux mêmes qui ont le plus de loisir qui ont le moins le temps de faire ce qu’ils doivent faire : tant il est vrai que se plaindre de n’avoir pas le temps de travailler, c’est avouer qu’on est lâche, et qu’on a horreur de l’effort.
Mais si nous examinons pourquoi nous perdons du temps, nous verrons que, dans la plupart des cas, notre faiblesse est en quelque sorte soutenue par l’indétermination de la tâche à accomplir. C’est une expérience constante pour
(J) Vie ei Correspondance de Ch. Darwin. Reinwald, 1888. 2 vol. I, 135, sqq.
moi que si avant de m’endormir je ne vois pas nettement ma tâche du lendemain, ma matinée est infructueuse. Il ne faut jamais se fixer un but général, ne jamais dire : « Demain je travaillerai, » ni même : « Demain je commencerai l’étude de la morale de Kant; » il faut toujours se lixer une tâche nette et particulière, se dire : « Demain je commencerai résolument et par le commencement la lecture de la Raison pratique de lvant, ou j’étudierai et résumerai tel chapitre de physiologie. »
A ce précepte de toujours fixer nettement sa tâche, il faut ajouter celui de toujours terminer, et de terminer consciencieusement ce qu’on a commencé, afin de n’avoir point à y revenir. N’avoir jamais besoin de reprendre un travail, faire que tout ce que nous faisons soit définitif, c’est une économie de temps extraordinaire. C’est ainsi que l’étudiant doit faire ses lectures solidement, énergiquement, qu’il doit les résumer par écrit, copier au besoin les extraits qu’il prévoit devoir lui être utiles, et aussitôt répartir ses notes sous les titres de sa table des matières qui lui permettra de les retrouver quand il voudra. De la sorte jamais plus, à moins que ce ne soit un livre de chevet, il n’aura besoin de recommencer sa lecture. On va lentement de cette façon, mais comme on ne fait un pas en avant qu’après avoir définitivement assuré ses derrières, on n’a jamais à reculer, et à une allure lente, mais ferme et continue, on avance, et même, comme la tortue de la fable, on arrive avant le lièvre plus agile mais moinsméthodique. 11 n’y a pas de règle plus essentielle à notre avis pour le travail : Age qiiod agis ; faire chaque chose à son tour, à fond, sans hâte, sans agitation. Le grand pensionnaire de Witt dirigeait toutes les affaires
de la République et trouvait cependant du loisir pour aller dans le monde et pour souper en compagnie. On lui demandait comment il pouvait trouver du temps pour terminer des affaires aussi multiples et encore pour s’amuser : « Il n’y a rien de si aisé, répondit-il ; il s’agit seulement de ne faire qu’une chose à la fois et de ne jamais remettre au lendemain ce qui peut être fait le jour même. > Lord Chesterfield recommandait à son fils de ne pas perdre de temps, même à la garde-robe, et il lui cite en exemple un homme qui y emportait quelques pages d’une édition vulgaire d’Horace « qu’ensuite il envoyait en bas comme un sacrifice à Gloacine » ! Sans pousser l’économie du temps jusque-là, il est certain que l’utilisation de tous les instants en faveur d’une fin unique est d’une grande fécondité. Une activité qui ne sait pas se plier à la loi de ne faire qu’une chose à la fois, est une activité désordonnée : dépourvue d’unité, elle volète d’objet en objet, et elle est peut-être pire que l’oisiveté, car l’oisiveté dégoûte d’ellemême, tandis que cette agitation, par sa stérilité, finit par dégoûter du travail ; elle substitue à la joie si forte de la besogne « qui avance », le malaise, l’étourdissement, l’écœurement produit par les tâches multiples qu’on ne parvient pas à terminer. Saint François de Sales voit dans ces changements perpétuels une ruse du diable. Il ne faut pas, dit-il, suivre plusieurs exercices à la fois et tout en même temps, « car souvent l'ennemy tache de nous faire entreprendre et commencer plusieurs desseins afin qu’accablez de trop de besognes, nous n’achevions rien et laissions tout imparfait... Quelquefois mesmement il nous suggère la volonté d’entreprendre de commencer quelqu’excellente besogne laquelle il prévoit que nous n’ac-
complirons pas, pour nous détourner d’en poursuivre une moins excellente que nous eussions aysément achevée 1 » .
D’autre part, il est une remarque que j’ai bien souvent faite, c’est que ce sont les choses commencées et non achevées qui font perdre le plus de temps. Cela laisse comme un malaise analogue à celui que donne la recherche d’une solution de problème poursuivie longtemps et vainement : on éprouve un me'contenlement; le sujet de travail abandonné se venge de notre mépris en occupant l’esprit, en nous dérangeant dans nos autres travaux : cela tient à ce que l’attention excitée n’a pas eu sa légitime satisfaction. Au contraire, le travail accompli loyalement laisse à l’esprit un sentiment de contentement et en quelque sorte d’appétit satisfait : la pensée demeure allégée d’un souci et elle est libre de vaquer à des occupations nouvelles.
Ce qui est vrai d’un travail interrompu l’est aussi d’un travail qu’on doit faire et qu’on ne fait pas. On a le sentiment très net qu’il faut par exemple écrire cette lettre, et on ne l’écrit pas. Les jours passent : on conserve cette pensée comme un remords qui va s’exaspérant. On n’écrit toujours pas : l’obsession devient si gênante qu’on se résout enfin à ce travail ; mais c’en est fait, il n’apporte plus à cette heure tardive la joie qu’entraîne toute besogne accomplie.
Faisons donc chaque chose au moment où il faut la faire, et faisons tout à fond.
(1) Traité de l'amour de Dieu , VIII, xt.
LES MOYENS INTÉRIEURS
§ III
Lorsque est consolidée chez un jeune homme cette impor. tante et féconde habitude de se décider vivement, d’agir sans agitation fébrile, rondement, bonnement et simplement, il n’est pas de haute destinée intellectuelle à laquelle il ne puisse prétendre. S’il a quelques idées neuves ou s’il voit de vieilles questions d’une façon neuve, il va porter en sa pensée ces idées pendant huit ou dix ans de labeur assidu. Elles vont attirer à elles des centaines d’images, de comparaisons, de ressemblances cachées pour tous ; elles vont organiser ces matériaux, s’en nourrir, se fortifier et grandir. Et comme de la graine du chêne sortent de puissants arbres, de ces pensées fécondées, par l’attention durant des années, sortiront de vigoureux livres qui seront pour les honnêtes gens dans leur lutte contre le mal ce que sont pour les soldats les clairons sonnant la charge; ou bien encore ces pensées se concrétiseront, se réaliseront dans une belle vie toute unie, toute droite, toute d’activité généreuse.
Et nous ne devons pas nous le dissimuler : si nous avons eu le grand bonheur de pouvoir atteindre à la vie de l’intelligence, cette aristocratie que nous confère l’instruction est aussi mortellement haïssable que l’aristocratie de l’argent, si nous ne nous faisons pas pardonner notre supériorité intellectuelle par la supériorité de notre vie morale. Vous tous qui au sortir de l’enseignement secondaire êtes devenus étudiants en droit, en sciences, en lettres, en médecine, vous avez le devoir d’être les plus actifs, les plus persévérants bienfaiteurs de ceux qui sont astreints à ga-
gner durement leur vie sans pouvoir jeter un regard par delà l’heure présente. Les étudiants formeront nécessairement la classe dirigeante dans tous les pays, même dans les pays de suffrage universel. Car la multitude, incapable de se diriger elle-même, s’en remettra toujours pour cela aux lumières de ceux qui ont assoupli et fortifié leur esprit par des années de culture désintéressée. Cette situation crée des devoirs très nets à tous les jeunes gens qui ont reçu le bienfait de l’enseignement supérieur: car il est clair que, pour conduire les autres, il faut d’abord savoir se conduire soi-même. Pour prêcher aux autres la modération, le désintéressement, le dévouement, il faut prêcher d’exemple et savoir accepter gaiement une vie de travail et d’activité énergique par la parole et par les actes.
Ah ! si chaque année une demi-douzaine d’étudiants rentraient dans leurs villages, dans leurs petites villes, comme médecins, comme avocats, comme professeurs, bien décidés à ne pas laisser passer une occasion de parler, d’agir en faveur du bien, décidés à témoigner à tout homme, quelque modeste que soit sa situation, le plus grand respect, à ne jamais laisser passer une injustice sans une protestation active et persévérante, à introduire dans les rapports sociaux plus de bonté, plus de vraie équité, plus de tolérance, en vingt années pour le bonheur de la patrie, de chaque patrie , se reconstituerait une aristocratie nouvelle, absolument respectée et qui serait toute-puissante pour le bien général. Tout jeune homme qui quitte les Universités et ne considère dans le barreau, la médecine, etc., que l’argent que ces carrières peuvent rapporter et qui ne songe qu’à s’amuser sottement et grossièrement, n’est qu’un misérable et heureusement
154 LES MOYENS INTÉRIEURS
le sentiment public se trompe de moins en moins sur ce point.
§ IV
Mais, nous onjectera-t-on, le travail continuel, la préoccupation constante d’une idée, cette activité toujours en éveil, ne peut être que très nuisible à la santé? Cette objection vient de la fausse idée que l’on se fait du travail intellectuel. Continuité est en effet pris ici au sens humain. Il est clair que le sommeil interrompt le travail et implique repos : il est clair aussi d’après ce que nous avons dit plus haut que la plus grande partie du temps de la veille est de toute nécessité distraite des occupations intellectuelles. Travailler, c’est seulement contraindre notre esprit à ne penser qu’à l’objet de notre étude pendant tout le temps où nous n’avons rien autre à faire. D’autre part, ce mot de travail ne doit pas évoquer l’image d’un étudiant assis, le buste ployé sur une table : on peut lire, méditer, composer en se promenant : c’est là la meilleure méthode, la moins fatigante et la plus féconde en découvertes. La promenade facilite singulièrement le travail d’assimilation des matériaux intellectuels et leur mise en œuvre.
En effet, être un travailleur intellectuel ne suppose point comme corollaire qu’on soit imprévoyant. Aujourd’hui surtout que nous connaissons assez bien les rapports du physique et du moral, nous serions dignes de devenir la risée des ignorants si nous ne savions ménager notre santé. D'autant plus que l’acquisition des matériaux est la partie inférieure de la tâche : leur choix et leur organisation ont une bien autre importance. Un savant n’est point celui qui sait le plus de détails, mais celui qui a un esprit tou-
jours actif, toujours en travail. Il ne faut pas confondre la science et l’érudition. L’érudition est trop souvent paresse de l’esprit. Une bonne mémoire ne suffit pas pour créer: il faut que 1 esprit domine les matériaux, et que ceux-ci ne l'obstruent pas.
Quoiqu’il soit certainement de très bon ton de paraître malade à force de travailler, quoique cela semble tout à l'honneur de notre volonté, il faut bien reconnaître qu’il serait nécessaire de prouver que le travail seul est cause de notre affaiblissement. Cette preuve est impossible à faire. Il faudrait pouvoir faire le compte de toutes les autres causes d’affaiblissement, entreprise absurde. Et, disons-le résolument, on ne sait jamais si ce qu’on attribue au travail ne vient pas par exemple de la sensualité. Je ne crois pas qu’on voie souvent au collège des jeunes gens, et plus tard des étudiants, parfaitement sages surmenés : le seul surmenage à cet âge, hélas ! c’est celui que causent les habitudes vicieuses
La part faite de cette lamentable usure par la sensualité, s’il y a surmenage quand même, il provient des déceptions, de l’envie, de la jalousie, et principalement d'un amour-propre maladif, hyperesthésié, issu d’une vue fausse de notre place dans le monde, et d’un sentiment exagéré de notre personnalité. Si l’on est assez énergique pour expulser de sa conscience ces sentiments rongeurs, une grande cause de fatigue se trouve par cela même éliminée.
Il nous semble que le travail intellectuel bien ordonné, respectueux de l’hygiène, c’est-à-dire de la vie, c’est-àdire encore du temps, qui seul peut nous permettre les hauts développements de la pensée ; le travail dégagé des compromissions de la sensualité, le travail gai et confiant,
LES MOYENS INTÉRIEURS
sans jalousie, sans vanité blessée, est éminemment propre à fortifier la santé. Si l’on fournit à l’attention de belles et fécondes idées, la pensée les élabore et les organise ; si on laisse le hasard des impressions fournir les matériaux, la fatigue est sensiblement la même que lorsque la volonté préside à leur choix. Mais il est rare que le hasard, cet ennemi de notre repos, n’apporte pas avec lui un essaim de contrariétés. En effet, l’homme vit en société, et il a besoin de l’estime et même de l’éloge d’autrui. Comme autrui a rarement si bonne opinion de nous que nous-mêmes, comme d’autre part un grand nombre de nos semblables manquent de tact et souvent même de charité, il arrive très communément, dans toutes les situations, que la vie sociale est féconde en petits froissements. C’est un encouragement de plus pour le travailleur que de voir les paresseux payer cruellement leur paresse parce qu’en leur esprit vide poussent, comme en un champ non cultivé, une foule de mauvaises herbes. Ils passent leur temps à ruminer des idées médiocres, des froissements médiocres, des jalousies, des ambitions médiocres.
Rien de tel pour le bonheur que d’échanger les préoccupations contre des occupations, et qui dit bonheur dit santé. Tant il est vrai que le travail est la loi profonde de l’humanité et que quiconque s’affranchit de cette loi renonce du même coup à toute les joies élevées et durables !
Ajoutons à ces observations que le travail éparpillé, sans méthode, fatigue, et qu’on impute souvent au travail en lui-même ce qui provient d’une fâcheuse direction du travail. Ce qui fatigue, c’est la multiplicité des occupations dontaucune n’apporte avec elle la joie reposantedes tâches achevées. L’esprit tiré de divers côtés conserve en chaque
travail comme une sourde inquiétude. Ce sont les travaux laissés à l’état d’ébauche qui produisent une rumination intellectuelle très fâcheuse. Michelet disait à M. de Goncourt que vers trente ans il souffrait d’horribles migraines venant du nombre des choses qu’il faisait : il résolut de ne plus lire de livres, mais d’en faire : « De ce jour, en me levant, je savais très nettement ce que j’avais à taire, et ma pensée ne portant plus que sur un seul objet à la fois, je fus guéri l. » Rien n’est plus vrai : vouloir mener de front plusieurs ouvrages, c’est se vouera une fatigue certaine. Age quod agis : Faisons à fond ce que nous faisons. Non seulement c’est le moyen d’aller vite, ainsi que nous l’avons vu, mais c’est le sûr moyen d’éviter la fatigue et de récolter les amples joies des tâches conduites à terme.
En résumé, si la méditation émeut en l’âme les puissantes émotions, elle ne peut les capitaliser sous forme d’habitudes. Or l’éducation de la volonté est impossible sans la création d’excellentes et solides habitudes : sans elles nos efforts seraient toujours à recommencer. Seules elles permettent de fixer nos conquêtes et d'aller de l’avant. Or ces habitudes, nous le savons maintenant, c’est l’action qui seule peut les créer.
Par agir, il faut entendre accomplir courageusement chacune des menues actions qui constituent la poursuite de la fin. L action fixe la pensée, nous engage publiquement dans un parti; elle produit une joie profonde.
(1) Journal des Goncourt, 12 mars 1864.
Ilélas! le temps de l’activité déjà si court est encore diminué par le manque de méthode de l’étudiant dans son travail; malgré cela, nous l’avons déjà dit, « peu suffit à chaque jour si chaque jour amène ce peu ». La patience des efforts incessamment renouvelés produit des résultats prodigieux : c’est donc l’habitude de l’activité incessante que doit acquérir l’étudiant. Il doit pour aboutir se fixer chaque soir la tâche du lendemain, profiter de tous ses bons mouvements, terminer tout travail commencé, ne faire qu’une chose à la fois et ne gaspiller aucune parcelle de son temps. De telles habitudes lui permettront d’espérer les plus hautes destinées et elles le mettront à même de payer à la société la dette de reconnaissance que les bienfaits qu’il a reçus d’elle lui font un devoir de reconnaître.
Le travail ainsi compris ne peut jamais surmener : la fatigue qu’on attribue au travail provient en effet presque toujours des excès de la sensualité, des inquiétudes, des émotions égoïstes, d’une mauvaise méthode : le travail bien compris, l’habitude des pensées nobles et élevées, ne peuvent que fortifier la santé, s’il est vrai que ce soit une condition physiologique excellente que d’être calme, tranquille, heureux.