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CHAPITRE IV

l’hygiène corporelle considérée du point de vue

DE L’ÉDUCATION DE LA VOLONTÉ CHEZ l’ÉTUDIANT

Jusqu’ici nous avons étudié le côté psychologique du sujet. Il nous reste à examiner les conditions physiologiques de la maîtrise de soi. La volonté et sa forme la plus haute, l’attention, sont inséparables d’un système nerveux. Si les centres nerveux s’épuisent rapidement, ou si, une fois épuisés, ils ne retrouvent leur vigueur qu’avec une extrême lenteur, nul effort, nulle persévérance n’est possible. La débilité corporelle s’accompagne d’une volonté faible, d’une attention brève et languissante. Et si l’on remarque que dans tous les ordres d’activité le succès dépend plus de l’énergie infatigable que de toute autre cause, on sera disposé à croire que la condition première de tout succès dans la conquête de soi, c’est d’être, suivant une expression célèbre, « un bon animal ». Presque toujours l’enthousiasme moral coexiste avec ces moments radieux où le corps, comme un instrument bien accordé, fait sa partie sans fausses notes, et sans distraire vers lui

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la conscience intime. En ces moments de pleine vigueur, la volonté est toute-puissante en nous et l’attention peut être fortement tendue. Au contraire, lorsque nous sommes faibles, débiles, nous sentons lourdement les chaînes qui lient notre esprit au corps, et les échecs du vouloir ont souvent pour cause des malaises d’ordre physiologique. Ajoutez à ces considérations que la récompense naturelle de tout travail qui exerce les forces sans les épuiser, c’est un sentiment de bien-être, de joie, qui dure assez longtemps. Si l’épuisement arrive dès le début du travail, ce sentiment agréable de force accrue n’apparaît pas, et ce qui le remplace, c’est une sensation pénible de fatigue, de dégoût : pour ces malheureux ainsi débilités, le travail dépourvu de la joie pénétrante qui en est la récompense, est une tâche, une peine, une douleur.

De plus, tous les psychologues sont d’accord sur l’importance des conditions physiologiques pour la mémoire. Lorsqu’une circulation active pousse dans le cerveau un sang bien nourri, très pur, les souvenirs, et partant les habitudes, se gravent avec promptitude et pour longtemps.

Condition d’une volition et d’une attention prolongée et vigoureuse, éminemment favorable à la mémoire, la santé ne se borne pas à récompenser le travail par la joie qui en est la conséquence, elle a en outre sur le bonheur une influence extrême. Elle est, comme on l’a dit, le chiffre qui, placé devant les zéros de la vie, leur donne leur valeur. L’image est heureuse, et Voltaire le disait d’Ilarlay qui avait une femme chàrmante et tous les biens de la fortune : « Il n’a rien s’il ne digère. »

Malheureusement, le travail intellectuel mal compris peut être fort nuisible. 11 impose l’immobilité du corps, il

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impose la sédentarité, la réclusion en des appartements mal disposés; enfin il impose l’attitude assise. Ces graves inconvénients, auxquels vient s’ajouter une mauvaise hygiène alimentaire, ne tardent pas à débiliter l’estomac : les digestions deviennent laborieuses, et comme l’estomac est enlacé d’un réseau serré de nerfs, le retentissement des troubles de cet organe sur le système nerveux est considérable. Après le repas la tête se congestionne, les pieds se refroidissent facilement : on éprouve une torpeur, une somnolence qui bientôt fait place à une irritabilité qui contraste singulièrement avec la joie des paysans et des artisans après leur déjeuner. L’état nerveux empire peu à peu et beaucoup de travailleurs intellectuels en arrivent à ne pouvoir maîtriser leurs impressions : leur cœur palpite à la moindre contrariété, leur estomac se serre. C’est le premier degré du nervosisme, car le nervosisme a presque toujours comme point de départ un état défectueux des fonctions nutritives. Le cerveau cesse d’être le grand régulateur et au lieu des rythmes calmes et vigoureux de la vie saine, on a l’irritabilité et le trouble de la vie maladive.

Et cependant, la toute-puissance que nous confère le temps pour l’œuvre de maîtrise de nous-mêmes, le temps nous la confère aussi pour changer notre tempérament et affermir notre santé. Dans un passage célèbre, Huxley nous compare à des joueurs d’échecs : nous avons comme partenaire un adversaire patient et sans pitié qui ne nous pardonne pas la moindre faute, mais qui paye avec une générosité surabondante les bons joueurs. Cet adversaire est la nature, et tant pis pour qui ignore les règles du jeu. En étudiant ces règles qui sont les lois découvertes par les

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savants, et surtout en les appliquant, on est sûr de gagner l’enjeu qui est la santé. Mais il en est de cette conquête de la santé comme de la conquête de notre liberté : elle n’est point le résultat d’un fiat, mais bien d’une multitude de petites actions qu’on accomplit des centaines de fois par mois ou qu’on refuse d’accomplir. On doit porter son attention sur beaucoup de points et attribuer à chaque détail son importance. 11 faut veiller à la chaleur, au froid, à l’humidité; il faut veiller à la pureté de l’atmosphère, veiller à l’éclairage, aux repas, prendre suffisamment d’exercice, etc.

Mais, s’écriera-t-on, de tels soins rendront la vie ridicule et prendront tout le temps! Pur sophisme. Ces soins sont affaire d’habitude. Il ne faut pas plus de temps pour manger selon les règles que pour mal manger. Il ne faut pas plus de temps pour se promener un peu que pour demeurer paresseusement à mal digérer en son fauteuil, ou à lire les journaux au café. Ce n’est pas une perte de temps appréciable que de renouveler de temps en temps l’air de son cabinet de travail. Il suffit de fixer une fois pour toutes les modifications à opérer dans son régime de vie. Le seul motif qu’on ait de ne point agir raisonnablement, c’est la paresse : paresse intellectuelle pour prévoir, paresse physique pour exécuter.

Encore une fois, la récompense sera la santé, c’est-à-dire la condition de tout le reste, du succès comme du bonheur.

Les fonctions sur lesquelles nous devons porter le plus d’attention, ce sont les fonctions de nutrition. La question essentielle est ici la nature et le nombre des aliments à ingérer. Jusqu’aux travaux de Berthelot, la question de l’alimentation était demeurée empirique. Aujourd’hui le

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problème se pose d’une façon assez nette. On sait actuellement qu’aucun aliment gras ou hydrocarboné ne peut remplacer l’albumine dans la reconstitution des tissus. L’albumine est donc nécessaire à l’alimentation. Mais d’autre part si au lieu de donner une ration suffisante d’albumine on force la dose, le résultat obtenu est extrêmement curieux. Cette ration exagérée provoque une précipitation d’albumine au détriment de nos organes, bien supérieure à la quantité d’albumine ingérée1. Il suffit d’ingérer journellement une quantité d’aliments azoté® égale à environ 75 grammes. Tout ce qu’on absorbe au dessus de ce poids, loin de s’assimiler, tend à provoquer une précipitation de l’albumine des muscles. Voilà un premier point : l’étudiant mange dans les restaurants deux ou trois fois plus de viande qu’il est utile d’en manger.

En outre, quelle que soit la quantité d’albumine ingérée, si nous n’absorbons pas en même temps des aliments gras ou des hydrates de carbone, la précipitation d’albumine s’opère; elle cesse dans le cas contraire. D’où le nom donné à ces aliments lorsqu’ils se mêlent avec les 75 grammes d’albumine, de ration azotée protégée.

D autre part, on sait que le travail provoque principalement la décomposition de la graisse ou des fécules. On sait de plus que 1 homme doit dépenser journellement 2 800 et jusqu’à 3 400 calories si le travail est intense2. 7o grammes d'albumine donnant 307 calories, en prenant comme moyenne supérieure 3 000 calories, il reste pour le

(1) Cf. G. Sée. Formulaire alimenlaire. Battaille et C19, 1893.

(2) 1 gramme d’albumine donne 4,1 calories.

1 gramme de graisse 93

1 gramme d’hydrate de carbone 4/1 —

travailleur intellectuel à trouver environ 2 700 calories. Comme on n’assimile guère que 200 à 250 grammes de graisses (225 X 0,3 = 2 092 calories), il reste à demander environ 600 calories aux aliments hydrocarbonés (environ 150 grammes). On n’a qu'à chercher dans les livres spéciaux la valeur de chaque aliment en albumine, en graisse, et en éléments hydrocarbonés pour composer son alimentation de la journée.

La conclusion qui s’impose, expérience faite, c’est que nous mangeons trop, trop de viandes surtout. Nous imposons à l’estomac et aux intestins un travail absurde. Chez la plupart des gens de la classe aisée, la majeure partie des forces acquises par le labeur de la digestion sont usées à digérer. Qu’on ne croie pas que nous exagérons. Durant l’acte de la digestion, en effet, nous digérerions les parois de l’estomac et des intestins si leur surface ne renouvelait incessamment le tissu qui les protège, et qui se reforme avec une grande rapidité à mesure que les sucs digestifs l’attaquent. Ce seul travail est énorme. Les intestins ont de sept à huit fois la longueur du corps sur 30 centimètres de largeur, lorsqu’on les étend. La surface en travail des intestins et de l’estomac est de 5 mètres carrés au moins. Ajoutez au labeur considérable que constitue le renouvellement incessant, pendant plusieurs heures chaque jour, des villosités qui tapissent une telle surface, les forces employées à mâcher, les forces usées par les mouvements péristaltiques de l’estomac, par la formation d’une quantité considérable de salive, par la production des sucs digestifs de l’estomac, du pancréas, de la vésicule biliaire, et on se rendra compte de la prodigieuse usure de forces que nécessite l’acte digestif...

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N’est-il pas clair que les hommes qui mangent trop sont de purs animaux réduits au rôle peu honorable de serviteurs de leur tube digestif? Ajoutez que la plupart, devant la quantité de mets à avaler, trouvent fastidieux de bien mâcher les aliments et alourdissent encore de ce chef le labeur de la digestion et le prolongent, les sucs digestifs ne pouvant pénétrer que lentement des masses trop peu divisées.

Combien serait utile une petite brochure indiquant pour chaque aliment sa teneur en albumine, en graisses, en éléments hydrocarbonés assimilables! Tous les traités spéciaux donnent la teneur en azote, or nous savons aujourd’hui que beaucoup de composés azotés ne sont pas à proprement parler des aliments réparateurs. Avec un tel tableau, l’étudiant pourrait composer à peu près son menu avec ce double résultat de se bien nourrir et d’éviter à ses organes digestifs un travail exagéré produit au détriment du travail intellectuel. La question du nombre et de l’heure des repas paraît une bien petite question à côté de la capitale importance du dosage des aliments. Non pas que

nous voudrions voir l’étudiant peser, comme faisait Cor-

naro, tous ses mets; mais, après quelques pesées, il v rendrait compte à peu près de ce qu’il doit manger et il éviterait du moins l’énorme gaspillage de forces auquel est voué le jeune homme qui fréquente les restaurants, e> qui, au milieu du bruit des conversations, des discussions, mange jusqu’à la réplétion1.

(I) On ne peut quitter ce sujet sans parler de l’usage du café. On ne doit point le proscrire. Pris en trop grande quantité et préparé sur le filtre qui l’épuise entièrement, il énerve. Préparé à la façon arabe, infusé dans de petites tasses, il est moins irritant, il fournit un appoint utile au travail de la digestion. Même en dehors

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L’hygiène de la respiration est plus simple : à vrai dire respirer de l’air pur ne semble guère un besoin; combien de lois ai-je vu des jeunes gens préférer respirer un air vicié, répugnant, plutôt que d’introduire avec de l’air pur un peu de froid. L’hygiène des maisons d’éducation et des appartements est demeurée sous ce rapport à l’état primitif. Il est cependant avéré que l’air vicié rend inquiet, aigre, mécontent. L’organisme n’ayant pas la saine stimulation que lui donne l’air pur est porté à rechercher les stimulations vicieuses. L’étudiant n’est point assujetti, dans sa chambre, à « ruminer » un air déjà respiré : il peut aérer souvent — il peut, ce qui vaut mieux, travailler au grand air. En outre, il peut se promener dans sa chambre et lire ou parler à haute voix. On sait que les sourds-muets non exercés à parler ont les poumons très faibles et sont à peine capables d’éteindre une bougie placée à quelques centimètres de leur bouche : la parole est une gymnastique énergique du poumon.

Il faut remarquer aussi que l'attitude courbée de celui qui écrit ou lit est une gêne très forte pour les mouvements respiratoires, gêne qui peut à la longue devenir très nuisible pour le travailleur : on doit, pour lutter contre cette cause d’affaiblissement prendre l’habitude de tenir le buste très droit afin de dégager la poitrine et assurer la liberté des mouvements respiratoires.

Toutefois ces précautions sont insuffisantes et il estindis-

des repas, une petite quantité peut, le matin par exemple, chasser cette lourdeur de pensée dont se plaignent tant de travailleurs et provoquer une vive excitation intellectuelle. A la condition qu’on n’en abuse point et que, d’autre part, on profite aussitôt de cette excitation pour se mettre au travail, il n’y a aucun inconvénient à en user.

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pensable d’arrêter fréquemment son travail, de se lever pour avoir recours à des exercices excellents que M. Lagrange appelle « la gymnastique respiratoire ». Ces exercices consistent en de larges inspirations que l’on fait artificiellement en imitant ce qui se passe lorsque le matin, instinctivement, nous nous étirons. On élève très lentement les deux bras et on les écarte en respirant aussi profondément que possible, puis on les abaisse en rejetant l’air inspiré. Même il est utile en élevant les bras de se lever sur la pointe des pieds comme si on tâchait de se grandir : cette opération provoque le redressement des courbures de la colonne vertébrale, redressement qui permet aux côtes de décrire de bas en haut un segment de cercle sensiblement plus grand que le segment habituellement parcouru. Outre que cet exercice empêche l’ankylose des côtes, il « déplisse » un grand nombre de vésicules pulmonaires affaissées, et où l’oxygène ne pénétrait pas. La surface des échanges entre le sang et l’air augmente ainsi : ce qui explique le phénomène constaté par Marey que le rythme de la respiration demeure modifié même au repos après de semblables exercices prolongés. Notons que l’emploi d’haltères est ici contre-indiqué, puisque nul effort n’est possible sans arrêt de la respiration.

Ces précautions dont on se trouve fort bien ne sont cependant que des palliatifs, qui en aucun ‘cas ne peuvent dispenser de l’exercice proprement dit.

L’exercice, cela est évident, ne crée rien par lui-même. Il agit indirectement en améliorant l’ensemble des fonctions de nutrition.

Dans sa chambre on peut, nous venons de le voir, augmenter la capacité respiratoire par des exercices auxquels

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on recourt de temps en temps, mais on ne peut pas faire que le sang circule rapidement et, partant, passe plus fréquemment dans les poumons. La fonction respiratoire et la fonction circulatoire sont en quelque sorte la même fonction à deux points de vue. Tout ce qui active l’une agit sur l’autre. Lavoisier, dans une communication à l’Académie des sciences (1789), appelait l’attention sur ce fait qu’un homme assimilait, à jeun, après un travail musculaire, près de trois fois plus d’oxygène qu’au repos. Par conséquent, le premier effet de l’exercice est de faire pénétrer dans l’organisme une quantité considérable d’oxygène. Et tandis que l’étudiant, immobile d’habitude, vit d’une vie diminuée, celui qui pratique le mouvement au grand air aborde le travail avec un sang plus riche, une respiration plus active. Le cerveau devient capable d’efforts plus énergiques et plus prolongés. Le travail du cœur lui-même diminue tout en rendant davantage, car tandis que l’immobilité tend à faire stagner le sang dans les capillaires, stagnation accompagnée du ralentissement des combustions vitales, dans l’exercice, par une action « de voisinage », la circulation dans les capillaires est provoquée par les muscles qui agissent, et ce « cœur périphérique », constitué par l’élasticité des fines artères, réduit de tout son travail propre le travail de l’organe central.

Mais ce ne sont point là les seuls bienfaits de l’activité musculaire, car les muscles sont, comme l’a démontré Paul Bert, des fixateurs d’oxygène. Ils sont proprement des organes respiratoires : en eux s’opère un échange extrêmement important de l’oxygène inspiré et de l’acide carbonique à éliminer. Or, plus ces échanges sont énergiques, plus la combustion des graisses de l’alimentation est

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énergique aussi : l’immobilité ne « brûlant » pas les réserves graisseuses, en permet le dépôt partout et mène tout droit à l’obésité. Ces dépôts ne sont pas d’ailleurs le seuls inconvénients de la paresse corporelle, s’il est vrai, comme il paraît démontré, que l’arthritisme, la goutte, la gravelle, la mauvaise haleine, ont pour cause essentielle les produits incomplètement brûlés faute d’une respiration assez énergique. Or cette respiration des muscles si importante ne dure pas seulement pendant le travail : car, nous l’avons vu, ces organes conservent assez longtemps une suractivité respiratoire.

Notez d’ailleurs que l'exercice est absolument indispensable pour la plupart des jeunes gens de familles aisées qui mangent trop. L’exercice, l'exercice violent même, leur est utile pour brûler l’excès des matériaux ingérés. Si l’on mange beaucoup et qu’on ait une vie oisive, tous les vaisseaux qui reçoivent le chyle s’engorgent. Les malaises, les dégoûts sont fréquents le matin surtout, quand le repos de la nuit est venu aggraver cette surnutrition. L’estomac devient alors paresseux, et à la lettre, le sang est « épaissi », c’est-à-dire surchargé de matériaux à brûler. Il se produit un état paradoxal très fréquent au réveil : j’entends cette lassitude, cette torpeur, cette paresse de l’esprit qui vient de l’accumulation des réserves. Il y a une preuve cruciale que telle est bien l’origine de cette lassitude : c’est que si l’on ale courage de se mettre résolument au travail, à mesure que la fatigue devrait grandir, elle diminue, comme diminuent par leur oxygénation les matériaux accumulés en excès dans le sang.

En résumé, l’exercice provoque un vif et énergique travail d’assimilation, le transport accéléré d’un sang riche,

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et par contre l’évacuation rapide des matériaux de désassimilation.

Outre ces effets généraux sur la santé, il est à peine besoin de faire remarquer les effets heureux de la promenade sur les mouvements péristaltiques de l’estomac L

§ Il

Nous n’avons jusqu’ici envisagé le rôle de l’exercice qu’au point de vue des fonctions de nutrition. C’est là le point de vue essentiel pour notre sujet puisque la volonté et l’attention sont dans une dépendance très étroite du bon état de l’organisme. L’exercice musculaire a en outre des relations moins importantes mais plus intimes avec la volonté. En effet, c’est par des actes musculaires que la volonté commence à s’essayer timidement chez l’enfant. Le long apprentissage nécessaire à chacun de nous pour que nous devenions maîtres de nos mouvements trempe notre volonté et discipline notre attention. Qui de nous n’a le sentiment très net qu’aujourd’hui même, aux heures de paresse profonde, tenter un mouvement, se lever, sortir, etc., cela est un acte de volonté difficile? Et qui peut par conséquent contester que l’activité musculaire, ou mieux des mouvements vifs, précis (car la marche ne

(1) L'attitude générale de l'étudiant étant la station assise ou debout, les muscles qui enveloppent les viscères abdominaux sont généralement à l’état de relâchement. Leur inactivité les laisse sans force contre les dépôts graisseux qui augmentent le volume de l’abdomen, et de plus ils cessent de soutenir vigoureusement l’estomac qui a tendance à se dilater. M. Lagrange dans son beau livre indique les procédés qu’emploie la gymnastique suédoise pour combattre cet état de choses. Ces procédés consistent en sept mouvements qu’il est facile d’exécuter chaque jour chez soi. Cf. Exercice chez les adultes, p. 355 sqq.

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tardant pas à devenir purement automatique, n’a guère de valeur à ce point de vue) ne soient d’excellents essais de volonté et d’attention? Cela est si vrai qu’aux névropathes incapables d’attention, on ordonne l'exercice musculaire. Un effort implique le vouloir et le vouloir se développe, comme toutes nos facultés, par la répétition. De pins, le travail musculaire dès qu’il tend vers la fatigue devient une douleur, et savoir résister à une douleur, n’est-ce point de la volonté et de la plus haute ?

On le voit donc, l’exercice est directement, par lui-même, comme une école primaire de la volonté.

Est-ce à dire qu’il soit sans influence sur l’intelligence? nullement. Cette influence est réelle; la paresse corporelle est funeste; nos perceptions se renouvellent peu; nous restons volontiers chez nous dans une morne monotonie; nous nous laissons envahir par l’ennui et par le dégoût. Et cette façon d’être, si triste, dont nous avons tous fait l’expérience, ne provient que de la vie physique ralentie, des idées lentes à s’éveiller, de l’absence d’excitations extérieures ; cet état contraste singulièrement avec la lucidité des idées et avec la grande vivacité et richesse d’impressions de qui médite en se promenant dans les champs. On ne peut donc nier l’influence extrême de l’exercice sur nos facultés.

§ III

Toutefois l’étudiant doit considérer de près les erreurs considérables qui ont cours touchant cet exercice physique dont nous prouvons les bienfaits. On confond souvent deux choses fort différentes : la santé et la force musculaire. Ce

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qui constitue une santé robuste, c’est la vigueur des organes respiratoires et de l’appareil digestif. Se bien porter, c’est bien digérer, c’est respirer librement, c’est avoir une circulation énergique et régulière ; c’est d’autre part résister facilement aux variations de la température. Or ces qualités de résistance n’ont aucun lien de causalité avec la force musculaire. Les athlètes de foire et les forts de la halle peuvent avoir une santé très faible, et tel homme de cabinet posséder une santé de fer coexistant avec une puissance musculaire médiocre. Non seulement nous ne devons pas rechercher la force athlétique, mais nous devons l’éviter; car elle ne se fortifie que par l’exercice violent, et outre que de tels exercices entravent le jeu régulier de la respiration et provoquent une congestion très apparente dans les veines du cou et du front, il est bien certain qu’ils sont exténuants. Or il est impossible de mener de front des efforts physiques intenses et des efforts intellectuels énergiques. De plus, l’épuisement amené par les efforts laisse le corps prédisposé aux refroidissements si fréquents chez les paysans et les habitants des montagnes.

Ajoutons que l’exercice violent n’est utile que dans le cas où il faut brûler les réserves nutritives provenant d’une surnutrition : or, le travailleur qui fait des efforts énergiques d’attention use autant et peut-être plus de matériaux que le paysan qui cultive la terre. De sorte que l’étudiant digne de ce nom n’est nullement comparable au fonctionnaire assis à son bureau devant une tâche toujours la même et dont l’intelligence est aussi paresseuse que le corps. Plus on travaille intellectuellement, moins on a besoin de cet exercice musculaire destiné à brûler l’excès de matériaux inemployés.

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Chose curieuse, en France, nous louons l’cducalion athlétique que reçoivent les jeunes gens anglais, et nous l’admirons sans discernement, avec cette totale absence d’esprit scientifique qui caractérise l’esprit public actuel. Nous sommes comme éblouis par quelques grands collèges où la pension coûte jusqu’à 5 000 francs par an, et par les richissimes fils de lords qui fréquentent les universités en amateurs : nous ne voyons point que cette minorité doit justement être comparée à la minorité des hommes de sport chez nous. Les Anglais intelligents ne voient point avec plaisir l’exagération des exercices physiques dans les écoles anglaises. Wilkie Collins, dans la préface de Mari et Femme , écrite en 1871, constate dans la société britannique un développement fâcheux degrossièreté et de brutalité : et l’abus des exercices physiques y a contribué, dit l’auteur, pour la majeure partie. Matthew Arnold, dont personne ne contestera l’impartialité, porte envie au système d’éducation français. Ce qui, d’après lui, caractérise les barbares et les Philistins, c’est que les premiers n’aiment que les dignités, les satisfactions de vanité, les exercices du corps, le sport, les plaisirs bruyants, et que les seconds n’apprécient que la fièvre et le tracas des affaires, l’art de gagner de l’argent, le confort, les commérages. Or, d’après lui, l’éducation anglaise tend à augmenter le nombre des Philistins et des barbares. Il remarque avec raison « que les purs travailleurs de l’intelligence sont aussi moraux que les purs athlètes », il eût pu ajouter que les gymnases grecs, où l’exercice physique était en grand honneur, étaient déshonorés par les amours contre nature. D’ailleurs y a-t-il un travailleur intellectuel qui n’ait son expérience personnelle à consulter? Notre capital de forces

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n’est paslogéendeux compartiments séparés par des cloisons étanches: le compartiment des forces cérébrales et celui des forces physiques. Tout ce que nous dépensons de trop en exercices violents est perdu pour les travaux de la pensée. Que l’imbécile, incapable de réfléchir, s’emplisse d’aliments et de boissons fermentées, puis dépense les forces que lui laisse la digestion, à des exercices fatigants; qu’il contemple avec fierté ses muscles d’athlète; nous n’y voyons aucun inconvénient. Mais proposer une telle vie à nos futurs médecins, à nos futurs avocats, à nos savants, à nos littérateurs, c’est un non-sens. Les grandes victoires humaines ne se gagnent plus nulle part avec des muscles, elles se gagnent avec des découvertes, avec de grands sentiments, avec des idées fécondes : et nous donnerions les muscles de cinq cents terrassiers, plus ceux parfaitement inutiles de tous les hommes de sport, pour l’intelligence puissante d’un Pasteur, d’un Ampère ou d’un Malebranche. D’ailleurs l’homme le mieux entraîné ne vaincra jamais à la course un cheval, ni même un chien, et un singe gorille ne craint pas un hercule de foire à la lutte. Notre supériorité ne consiste donc point en le poids de nos muscles : la preuve, c’est que l’homme a domestiqué les animaux les plus puissants et qu’il enferme des tigres et des lions pour la joie des enfants qui fréquentent lesjardins publics.

Il est très apparent que le rôle de la force musculaire diminue de jour en jour, parce que l’intelligence la remplace par les forces incomparablement plus puissantes des machines, et d’autre part le lot des hommes puissants par leurs muscles est d’être de plus en plus assimilés euxmêmes au rôle de machines : ils sont des instruments dociles entre les mains de ceux qui pensent : un enlrepre-

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neur qui ne travaille pas dirige les ouvriers, et les entrepreneurs sont à leur tour dirigés par un ingénieur aux mains sans callosités.

En résumé, la campagne que l’on mène pour faire de nos enfants des athlètes, est absurde. Elle repose sur une grossière confusion entre la santé et la force musculaire; elle tend à faire de nos jeunes gens, au détriment de leur puissance intellectuelle, des lutteurs sans délicatesse. Entre les forts en thème et les forts à la boxe, notre choix ne doit point être douteux. Ne prenons point pour un progrès cette tendance à nous ramener à l’animalité. Excès pour excès, je préférerais ceux des écoles du moyen âge, qui nous ont donné saint Thomas d’Aquin, Montaigne et Rabelais, à ceux des écoles qui nous donneront des vainqueurs à la rame.

Franchement, si l’on enlevait à ces joutes le prix que leur donne une vanité niaise (niaise, car quelle vanité que celle qui s’attache à des supériorités très inférieures à celles de beaucoup d’animaux!), personne ne s’astreindrait aux fatigues que nécessite la préparation d’une lutte à la rame. Ce n’est point l’Angleterre routinière et brutale que nous devons imiter sous ce rapport, mais bien la Suède qui a complètement renoncé dans ses écoles et pour ses jeunes gens à de ruineux efforts physiques. On s’y occupe de faire des jeunes gens robustes et sains, et on a compris que l’abus des exercices physiques conduit, plus sûrement que l’étude excessive, au surmenage. Il résulte de ce qui précède que dans les exercices qu’on doit recommander aux étudiants, le choix est dominé par une règle absolue : ces exercices ne doivent ni énerver, ni même aller jusqu’à la fatigue excessive.

§ iv

Si on commet des erreurs si préjudiciables touchant l’exercice physique, des erreurs non moins funestes sont généralement admises au sujet du travail intellectuel. On se le représente comme nécessairement sédentaire. Gomme nous l’avons dit, l’idée d’un travailleur intellectuel éveille aussitôt l’image d’un homme assis, la tête entre les mains, pour méditer, ou la poitrine écrasée contre la table pour écrire. Nous le répétons, nulle idée n’est plus fausse. Le premier labeur ne peut être exécuté que devant la table de travail. Pour traduire, il faut grammaire et dictionnaire; pour lire, il faut soutenir l’attention et fixer les souvenirs en prenant des notes, en fixant sur le papier les suggestions évoquées par l’auteur ; mais, ce premier travail effectué, tout le travail de mémoire proprement dit, non seulement on peut l’accomplir hors de chez soi, mais il gagne beaucoup à être fait en pleins champs ou dans un jardin public. Outre ce travail de mémoire, la méditation et la recherche d’un plan d’organisation des matériaux sont considérablement facilités par la promenade en plein air. J’avoue, pour mon compte, que toutes les idées neuves que j’ai eu le bonheur de découvrir me sont venues dans mes promenades. La Méditerranée, les Alpes ou les forêts de Lorraine, forment comme le tableau de fond de toutes mes conceptions. Et s’il est vrai, comme l’affirme Herbert Spencer1, qu’on ne peut soupçonner de paresse, « que l’organisation des connaissances est beaucoup plus impor-

(1) l)e l'Éducation, p. 294. Alcan.

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tante que leur acquisition » et si, comme il le dit, « pour cette organisation deux choses sont nécessaires, le temps et le travail spontané de la pensée », je proclame que cette organisation n’est jamais si vigoureuse qu’en pleins champs. Quidquid confieio aut cogito , in ambulationis fere tempus confero' . Le mouvement de la promenade, le sang qui circule allègrement, l’air pur et vif qui imprègne le corps d’un oxygène plus abondant, toutes ces circonstances font que la pensée aune vigueur, une spontanéité qu’elle a rarement dans le travail sédentaire. Mill raconte dans ses Mémoires qu’il a composé une grande partie de sa logique en se rendant aux bureaux de la compagnie des Indes. Tant il est vrai que le travail fécond peut être pour une large partie exécuté en plein air et dans la pleine lumière du grand soleil.

Maintenant que nous avons traité de l’exercice, il nous reste à parler du repos. Repos n’est pas paresse. Bien plus, la paresse est incompatible avec le repos. Le repos, en effet, suppose travail préalable, et sinon fatigue, du moins besoin de réparation. Jamais paresseux ne goûta les joies du repos bien gagné, car si, comme dit Pascal, le froid est agréable pour se chauffer, le travail est agréable pour se reposer. Le repos sans travail qui l’ait rendu nécessaire, c’est la fainéantise avec son morne ennui, son intolérabilité. Comme le dit Ruskin, le repos glorieux est celui du chamois couché haletant sur son lit de granit, et non celui du bœuf dans l’étable, ruminant son fourrage.

(1) Cicéron. Ad Quintil. 3.

Payot. 12

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Le repos par excellence, c’est le sommeil. Calme et profond, il permet les réparations complètes. Peu après le réveil, on éprouve un bien-être, et on sent en soi une provision d’énergie pour le travail de la journée. Malheureusement la question du sommeil est une des plus encombrées d’idées fausses. Avec cette manie de réglementer tout avec une autorité d’autant plus risible que leur science n’est guère qu’un amas de lois empiriques, les hygiénistes limitent à six ou sept heures le temps du sommeil. La seule règle applicable ici est de n’en point avoir qu'une très générale, à savoir de ne passe coucher trop tard et de sauter à bas du lit dès qu’on est réveillé.

Nous disons : ne pas se coucher trop lard, parce qu'il faut condamner absolument le travail prolongé jusqu’à minuit. On sait que la température du sang commence à baisser vers quatre heures du soir et que le sang a tendance à s’encombrer de matériaux de désassimilation vers la nuit. Jamais l’eflort intellectuel n’est bien intense à cette heure, et s’il semble que l'on est bien en train, plus qu’on ne l’est dans la journée, je crains bien que ce ne soit parce que l’esprit émoussé se contente trop facilement d’un travail médiocre qui fait illusion.

De plus cette contention tardive de l’esprit est funeste au sommeil et cause une agitation qui risque de rendre le repos fort insuffisant. On peut créer une espèce de fièvre au moment où tout convie au sommeil, mais combien c’est un mauvais calcul ! On surmène son cerveau pour un travail médiocre, au détrimentde la fraîcheur et de la vigueur de la méditation du lendemain. Le résultat le plus sûr de cette absurde dérogation aux lois naturelles est d’augmenter l’irritabilité. On doit réserver pour le soir les Ira-

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vaux matériels, notes marquées au crayon sur le livre et que l’on doit relever, recherches de passages à citer, de renseignements, etc.

Quant au travail de grand matin, j’en conteste aussi Futilité. D’abord, il est rare qu’on ait l’énergie de se lever à quatre heures tous les jours. Il faut compter sur un autre secours que celui de la volonté, toujours faible, quand il s’agit, en hiver par exemple, de passer de la douce tiédeur du lit à l’atmosphère froide de la chambre. En une ville du centre, j’avais une chambre chez un boulanger dont les garçons avaient ordre en quittant le travail de me contraindre à me lever maigre' les protestations de « la bête violente'e ». J’ai, tout un hiver, e'té assis à ma table de travail dès cinq heures. J’ai tiré de cette longue expérience la conclusion qu’assez long à mettre en train, j’y arrivais toujours en persévérant. Le travail ne tardait pas à devenir excellent et toutes les acquisitions de connaissances étaient définitives; mais le reste de la journée était un peu somnolent — et somme toute, l’utilisation des belles heures de la journée vaut mieux que ce travail anticipé. Le seul avantage de la méthode, c’est que nulle journée n’est perdue : chacune amène son travail, tandis qu’en reportant le travail aux heures libres, on risque, si l’on est de volonté faible, de gaspiller le temps dû à l’effort.

Il ne faut pas toutefois exagérer le temps du repos au lit pour deux raisons : c’est que prolongé habituellement au delà du temps nécessaire et variable avec chacun, le sommeil « épaissit le sang ». Toute la matinée en est gâtée : on est morose, indolent, triste. On a froid facilement, on est impressionnable. — Mais ce n’est point le plus grave inconvénient du repos exagéré : on peut poser

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comme une règle absolue, sans exception, que tout étudiant qui paresse au lit très tard, qui y demeure longtemps après le réveil, est invinciblement conduit aux pratiques solitaires. Dis-moi à quelle heure tu te lèves et je te dirai si tu es vicieux.

§ VI

En dehors du sommeil, le repos prend la forme de récréations. Il est indispensable de ne pas travailler d’une façon ininterrompue. La vieille comparaison de l’esprit et de l’arc, qui toujours bandé, finit par perdre toute force, est exacte. Le travail sans sa récompense naturelle qui est le repos, devient une corvée. Même pour l’assimilation de nos acquisitions, et pour leur développement, leur fécondité, il faut laisser du temps entre les divers travaux. Ce repos est un gain pur et simple pour le travail lui-même : en effet, le travail intellectuel ne va pas sans un travail actif dans les centres nerveux. Inversement un travail actif dans les centres nerveux se trouve souvent, même si ce travail n’est accompagné d’aucune conscience, avoir avancé nos recherches intellectuelles. Il n’y a plus à défendre aujourd’hui cette féconde découverte de la corrélation des idées et d’un « substratum nerveux j>. Or quand le travail intellectuel cesse, l’activité des centres nerveux ne prend point aussitôt fin : le travail inconscient continue et, en définitive, c’est la fixation et l’élaboration des souvenirs qui en profite. D’où la sottise de passer sans tarder à un nouveau travail. Premièrement on perd le bénéfice de ce travail spontané qui s’opère dans les régions subconscientes de l’esprit, et d’autre part il faut en quelque

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sorte contrarier les courants sanguins établis et les réadapter suivant un plan nouveau. Il en est comme d’un train lancé qu’il faut arrêter, faire rétrograder, pour ensuite l’aiguiller sur une autre voie. Il vaut mieux laisser s’épuiser tout naturellement l’élan acquis, en prenant un peu de repos et un peu d’exercice, et attendre que le calme soit rétabli dans la circulation cérébrale. Dans une longue pratique de l’enseignement, j’ai souvent vu des élèves qui avaient peine à suivre la marche du cours, et qui ne voyaient pas bien l’enchaînement des questions, revenir, après quinze jours de repos intellectuel absolu aux vacances de Pâques, transformés. Un tassement s’est opéré en leur pensée ; l’organisation des matériaux s’est parachevée, et les voilà définitivement maîtres de leur cours. Sans cette cessation bienfaisante d’acquisitions nouvelles, rien de tel peut-être ne se fût produit chez eux.

On n’a pas assez crié la nécessité du repos pour le travail. Combien a raison Tôpffer 1 « : Il faut travailler, mon ami, et puis ne rien faire, voir du monde, prendre l’air, flâner, parce que c’est ainsi que l’on digère ce que l’on apprend, que l’on observe, que l’on lie la science à la vie au lieu de ne la lier qu’à la mémoire. »

Mais il ne faut pas poursuivre le repos comme un but. 11 n’est et ne doit être qu’un moyen de ranimer notre énergie.

Toutefois il y a bien des manières de se reposer et le choix des distractions ne peut être indifférent pour qui veut fortifier sa volonté. Les caractères essentiels d’une bonne distraction doivent être d’accélérer la circulation

(1) Presbytère , LI.

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et le rythme respiratoire et spécialement de provoquer un travail étendu des muscles du thorax, de la colonne vertébrale, des plans musculaires de l’estomac, et de reposer la vue.

Du premier coup ces conditions requises nous amènent à bannir absolument, comme ayant tous les inconvénients de la sédentarité, et de plus, trop souvent, les inconvénients d’une atmosphère malsaine, les jeux de cartes, les échecs, et en général tous les jeux auxquels on se livre en des lieux clos, dans un air surchargé de fumée de tabac et peu renouvelé.

Au contraire, la marche en pleine campagne, les flâneries enchantées dans les bois, remplissent une partie du programme imposé. Malheureusement ces plaisirs ne remplissent pas toutes les conditions indiquées, puisqu’ils laissent immobiles les muscles de la colonne vertébrale qui intéressent la respiration et ceux qui enserrent l'estomac. En revanche ils inondent les poumons d’air pur, et reposent agréablement les yeux. Le patinage, le plus intense des plaisirs de l’exercice, et l’un des plus complets comme variété des mouvements ; la natation en été, le plus vigoureux des exercices respiratoires, ont une merveilleuse puissance de délassement pour le travailleur de l’intelligence. Ajoutez à ces exercices la rame avec les jolis paysages qui bordent la rivière ; le jardinage avec les mouvements très divers qu’il impose 1 .

A domicile, les jours de pluie, le billard ou la menuiserie

(1) Nous ne parlons ici ni de la chasse, souvent exténuante, et qui ne peut en aucun cas être un exercice habituel, ni de l'escrime qui, provoquant une fatigue nerveuse, est formellement contre-indiquée pour les gens qui travaillent du cerveau. (Voir Lagrange, l' Exercice chez les adultes , p. 299 sqq. Alcan.

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sont des occupations excellentes. Au jardin on peut jouer aux boules, aux quilles, à la paume, à tous ces vieux jeux français que ne devraient supplanter ni le erockett, ni le lawn-tennis. Pendant les vacances rien ne vaut les gaies excursions sac au dos, dans les Alpes, dans les Pyrénées, dans les Vosges ou en Bretagne. II faut veiller pendant les mois de travail (en vacances cela n’a pas d'inconvénients), à ce que l’exercice, tout en provoquant la sueur, n’aille jamais au delà de la lassitude. Toute fatigue est de trop, car, ajoutée au travail intellectuel, elle devient du surmenage.

Outre les bienfaits immédiats des distractions bien comprises, la joie des exercices sains a, comme toute émotion joyeuse légère, un rôle hygiénique très grand. Le meilleur fortifiant, a-t-ondit, est la joie ; la joie physique est comme le chant de triomphe de l’organisme bien équilibré. Et quand à ces joies animales viennent s’ajouter les hautes satisfactions du travail intellectuel, qui ne sont exclusives d’aucun bonheur, — bien plus, qui donnent une saveur si franche et si savoureuse aux autres plaisirs — le bonheur est complet : pour les jeunes gens assez maîtres d’euxmêmes pour régler leur vie de la bonne façon, la vie vaut la peine d’être vecue : de cette cohorte d’élite nous pouvons tous faire partie si nous savons le vouloir.

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