CHAPITRE III
REJET DES THÉORIES DÉCOURAGEANTES ET FAUSSES CONCERNANT^ l'ÉDUCATION DU VOULOIR
La polémique ne doit jamais être qu'un travail préparatoire que Técrivain doit faire soigneusement, mais garder pour lui. Rien de plus impuissant que la pure négation : pour convaincre, critiquer ne sert de rien, c'est construire qu'il faut.
Aussi est-ce parce que notre livre tout entier est un travail de construction, parce qu'il fournit une doctrine plus saine, mais surtout plus solidement étayée sur les plus clairs résultats de la psychologie, que nous attaquons ici directement deux théories très répandues, aussi déplorables par leurs résultats pratiques que fausses spéculativement.
Fausse en soi et pratiquement regrettable, la théorie qui considère le caractère comme immuable, Test au plus haut degré. Exposée par Kant, renouvelée par Schopenhauer, cette hypothèse a pour elle Tappui de Spencer.
D'après Kant, nous avons choisi notre caractère dans le
énal et ce, choix est désormais irrévocable, scendus » dans le monde de Tespace et du caractère, notre volonté par suite, demeure , sans que nous puissions la modifier si peu
uer déclare aussi que les différents caractères t immuables. On ne peut changer Vespèce aquelle la volonté de Tégoïste par exemple . Vous pouvez par l'éducation tromper un eux corriger ses idées, l'amener à comprendre a moyen sûr d'arriver au bien-être, c'est le )nnêteté et non la friponnerie. Mais quant à me sensible à la souffrance d'autrui, il y faut la est certainement beaucoup plus impossible er le plomb en or. c On peut faire voir à un i renonçant à un petit avantage il peut en eaucoup plus grand ; au méchant que pour pui une souffrance il s'en inflige une plus ant à réfuter Tégoïsme, la méchanceté, en î'est ce qui ne se peut pas ; non, pas plus que 1 chat qu'il a tort d'aimer les souris *. » encer, quoique placé à un point de vue très met avec l'école anglaise que le caractère hu- 'e transformé à la longue, sous la contrainte érieures, des conditions de la vie ; mais cette [de des siècles et pratiquement cette théorie ante, car, étudiant, je ne puis compter sur dix mais seulement sur vingt années de plastiveux me mettre à l'œuvre de mon améliora-
t de la morale, p. 172, trad. Burdeau. Alcan.
tion morale, je ne le pourrai pas. Je ne pourrai lutter contre mon caractère, héritage qui m'a été légué par mes ancêtres et qui représente des milliers, peut-être des millions d'années d'expériences organiquement enregistrées en mon cerveau. Que faire contre cette formidable coalition d'ancêtres ligués contre ma faible volonté personnelle, dès que je veux me débarrasser d'une partie du legs qu'ils m'ont transmis? Il n'est même pas raisonnable de tenter l'insurrection : la^ défaite est certaine d'avance. Je puis toutefois me consoler en songeant que dans cinquante mille ans mes descendants, par le jeu régulier du milieu social et de l'hérédité, deviend^ont semblables à des machines perfectionnées, remontées pendant des siècles, et donnant comme mouture le dévouement, l'esprit d'initiative, etc.
Quoique cette question du caractère envisagée de ce point de vue dépasse le cadre de notre sujet, nous préfé* rons l'examiner dans toute sa généralité et dans la situation la plus forte pour nos adversaires.
Les théories que nous venons d'exposer nous paraissent un exemple remarquable de la paresse d'esprit qui est comme le péché originel ineffaçable des»plus grandes intelligences, paresse d'esprit qui leur fait passivement subir la suggestion du langage. Nous sommes tous si bien habitués à penser avec les mots que le mot nous cache la réalité dont il est le signe. Parce qu'il est unique, le mot nous incline puissamment à croire à l'unité réelle des choses. C'est à cette suggestion provoquée par le mot caractère que nous devons la théorie paresseuse du caractère immuable. Qui ne voit, en effet, que le caractère n'est qu'v^e résultante? et une résultante de forces toujours en
•difler. Notre caractère a une unité analogue iirope : le jeu des alliances, la prospérité ou l'un État, modifient sans cesse la Résultante, est ainsi de nos passions, de nos sentiments, jui sont dans un perpétuel devenir, et qui, par les alliances qu'ils contractent ensemble 3ent, peuvent changer l'intensité et même la lésul tante. Notre traité entier sera d'ailleurs ion de la possibilité d'une transformation du
mt nous examinons quels sont les arguments a théorie, nous ne trouvons chez Kant que iori, et ces vues a priori qu'il juge néces- )nder la possibilité de la liberté, se fussent système comme une branche morte, si Kant u le fatalisme et le déterminisme, ainsi que is ci- après.
enhauer nous trouvons plus de * moines » ats, car il aime à faire étalage de son érudiasser les autorités. Les autorités ne valent e preuve de fait. Voici les seuls arguments dons chez lui : 1*^ si le caractère était perfecrait trouver notablement plus de vertu dans )lus âgée de l'humanité que dans la plus [ n'est pas ; 2° quiconque s'est une fois montré omme a perdu à jamais notre confiance, ce le nous croyons tous le caractère immuable, nt, pour qui réfléchit un instant, de pareils )nt-ce.même des arguments ? En quoi de telles illeurs exactes en gros, prouvent-elles que nul ier son caractère? Elles prouvent seulement
(et cela ne fait question pour personne) que l'immense majorité des gens qui vivent n'a jamais entrepris sérieusement aucune réforme du caractère. Elles constatent que les penchants traitent presque toutes les affaires de la vie, sans intervention de la volonté. La plupart des hommes sont gouvernés par le dehors : ils suivent la mode, l'opinion, sans plus songer à regimber que nous ne songeons à refuser de suivre la terre dans son mouvement de translation autour du soleil. Est-ce nous qui contesterons que la paresse est presque universelle? La plupart des hommes passent leur vie à chercher de quoi subsister : les travailleurs, les pauvres, les femmes, les enfants, les mondains, ne réfléchissent guère : ce sont des < marionnettes* », des marionnettes un peu compliquées et conscientes à coup sûr, mais qui ont le principe de tous leurs mouvements dans la région des désirs involontaires et des suggestions étrangères. Sortis de l'animalité par une lente évolution, sous la pression des cruelles nécessités de la lutte pour la vie, la plupart, dès que les circonstances extérieures cessent de les aiguillonner, ont tendance à redescendre. Et tous ceux à qui une ardente soif d'idéal et une certaine noblesse d'âme ne fournissent point des motifs intérieurs de poui*suivre la tâche péniWe de leur affranchissement de plus en plus complet de l'animalité, se laissent aller à la dérive. Il n'y a donc rien d'étonnant à constater que le nombre des vieillards vertueux ne dépasse point celui des jeunes gens, et on a raison de se défier d'un coquin avéré.
Le seul argument valable serait qu'on prouvât que toute lutte est inutile, qu'un égoïste n'a jamais pu accomplir, les
(1) rort-PiOyal. Logique.
souhaitant, d'importants sacrifices. Une pareille assertion ne mérite pas Texamen. On voit des lâches affronter la mort pour gagner de Targentl II n*est pas une passion qui ne puisse tenir en échec la peur de la mort! Or le plus grand bien que possède l'égoïste est assurément la vie. N'a-t-on jamais vu d'égoïstes emportés par un enthousiasme passager, sacrifier leur existence à la patrie ou à quelque noble cause ? Et si cet état passager a été possible, que devenait pendant ce temps le fameux : operari sequitur esse? Un caractère qui se transforme radicalement, ne fût-ce que pendant une demi-heure, ce n'est point un caractère immuable et il y a espoir de renouveter ces changements de plus en plus fréquemment.
D'ailleurs où Schopenhauer a-t-il rencontré des caractères absolument cohérents, égoïstes par exemple de la première à la dernière pensée, du premier au dernier sentiment ? Une telle simplification de la nature humaine n'a probablement jamais été réalisée, et encore une fois, cette croyance que le caractère est une chose une, un bloc homogène repose sur l'observation la plus superficielle. Le caractère est une résultante de forces hétérogènes, et cette assertion fondée sur l'observation des hommes vivants, et non sur des abstractions, suffit pour jeter à terre la naïve théorie de Kant et de Schopenhauer. Quant à Spencer il suffira de lui faire observer que les bonnes tendances sont aussi héréditaires et aussi fortement organisées que les mauvaises, et qu'on peut avoir pour soi, avec de l'habileté, autant de puissance ancestrale qu'on en peut avoir contre soi. En tout cas, la question n'est qu'une question de plus ou de moins et la suite de ce livre la tranchera de reste, nous l'espérons.
Laissons donc celte théorie du caractère immuable puisque, aussi bien, elle ne tient pas debout. Bénissons Sehopenhauer de l'avoir inoculée à TAllêmagne : elle vaudrait pour nous deux corps d'armée si nous n'avions nous aussi nos théoriciens du découragement et en particulier laine qui avec une étroitesse de vues inconcevable chez un aussi grand esprit, n'a pas su distinguer le fatalisme du déterminisme, et qui, par réaction contre le spiritualisme cousinien , est allé jusqu'à considérer notre vie comme indépendante de notre volonté, et la vertu comme un pro-' duit, tout coiûme le sucre. Image naïve, enfantine, qui par sa brutalité a fermé pour longtemps les esprits à l'étude du déterminisme psychologique, et qui a faussé lors de son apparition et bien des années après, la signification du livre de M. Ribot sur les maladies de la volonté. Tant il est vrai qu'en ces matières délicates surtout, mieux vaut une légion d'adversaires qu'un tranchant et maladroit ami.
Il nous reste maintenant h déblayer notre route d'une théorie bien plus fîère d'allure, qui affirme la possibilité de devenir maître de soi, mais qui, pour avoir considéré cette œuvre d'affranchissement comme trop facile, a produit autant et plus de découragés que les théories fatalistes. Nous voulons parler de la théorie du libre arbitre.
Le libre arbitre dont on a cherché à lier le sort à celui de la liberté morale, non seulement n'a rien à faire avec elle, mais il en est le contre-pied. Car présenter aux jeunes gens comme facile, comme dépendant d'un flat, l'œuvre
longue, pénible, toute de persévérance qu'est l'affranchissement de soi, c'est d'avance les vouer au découragement. Au moment où huit années de fréquentation assidue des hommes de volonté de l'antiquité, grandis par la perspective, ont imprégné le jeune homme d'enthousiasme, il est bon de le mettre en présence de la tâche par excellence, en ne lui en dissimulant aucune des difficultés, mais aussi en lui montrant le triomphe assuré s'il persévère.
On ne devient pas plus maître de soi par un fiât que la France n'est devenue après 1870 la France puissante d'aujourd'hui par un fiât, La patrie a mis vingt ans d'efforts persévérants, pénibles pour se relever. De même notre relèvement personnel sera œuvre de palience^omment! on voit des gens passer trente années à exercer un dur métier pour gagner le droit de se reposer à la campagne, et à cette œuvre si grande et si noble de la maîtrise de soi on ne consacrerait aucun temps! D'elle dépend ce que nous vaudrons, partant, ce que nous serons; d'elle dépend le rôle que nous jouerons. Par elle nous pourrons imposer l'estime, le respect à tous. Elle nous ouvrira toutes larges toutes les sources du bonheur (car tout bonheur profond provient de notre activité bien réglée) et de cette œuvre presque nul adulte ne se soucierait ! Ce mépris affecté pour elle cache évidemment une souffrance secrète que d'ailleurs tous nous avons éprouvée. Quel est l'étudiant qui n'a pas douloureusement senti la disproportion entre ses désirs dé bien faire et la faiblesse de son vouloir^ous êtes libres! disaient nos maîtres ! Et cette affirmation, nous la sentions avec désespoir mensongère. Nul ne nous apprenait que lavolonlé se conquiert lentement, nul ne songeait à étudier comment elle se conquiert. Nul ne nous exerçait à -cette lutte, nul ne
nous soutenait, et alors, par une réactian bien naturelle, nous acceptions avec emportement les doctrines enfantines de Taine et des fatalistes, qui eux du moins nous consolaient, nous apprenaient la résignation devant Tinutilité de la lutte. Et nous nous laissions tranquillement aller à la dérive en nous étourdissant pour ne pas sentir le mensonge de ces doctrines consolatrices de nos paresses. Ah! oui, la cause essentielle de ces théories fatalistes de la volonté, c'est la théorie naïve à la fois et funeste des philosophes du libre arbitre! La liberté morale, comme la liberté politique, comme tout ce qui a quelque valeur en ce monde, doit être conquise de haute lutte et sans cesse défendue. Elle est la récompense des forts, des habiles, des persévérants. Nul nest libre s'il ne mérite d'être libre. La liberté n'est ni un droit, ni un fait, elle est une récompense, la récompense la plus haute, la plus féconde en bonheui^ : elle est à tous les événements de la vie ce qu'est la lumière du soleil pour un paysage. Et à qui ne l'aura pas conquise* seront refusées toutes les joies profondes et durables de la vie.
Hélas I nulle question n'a été plus obscurcie que la question vitale de la liberté. Bain l'appelle la serrure rouillée de la métaphysique. Il est clair que nous entendons par liberté la maîtrise de soi, la domination assurée en nous aux nobles sentiments et aux idées morales sur les poussées de l'animalité. A Timpeccable maîtrise de soi, il ne faut point songer : trop peu de siècles nous séparent des sauvages ancêtres qui s'abritaient dans les cavernes pour que nous puissions nous débarrasser absolument de l'héritage d'irascibilité, d'égoïsme, de concupiscence, de paresse qu'ils nous ont légué. Les grands saints qui ont vaincu dans cette lutte sans trêve de notre nature humaine avec