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CHAPITRE II

Ce que peuvent les états affectifs sur notre vouloir ne aurait être exagéré. Ils peuvent tout et même nous faire ffronter sans hésitation la mort et la souffrance. Consiter leur puissance, c'est constater une loi empirique unierselle. Mais cette loi empirique, il est possible de la 'ansformer en une loi scientifique, c'est-à-dire de la dérier d'une loi plus haute, et de la considérer comme une 9nséquence déduite d'une vérité évidente.

Si nous séparons par l'analyse les éléments fondus nsemble qui»constituent le sentiment, nous trouvons qu'A n est comme d'un adagio de Beethoven : un motif fonamental court sous toutes les variations qui tantôt le Bcouvrent et tantôt le mettent en relief : cette phrase tou- )urs renaissante sous mille formes est comme l'âme à la )is diverse et une qui donne la vie au développement lusical. Cette phrase qui supporte l'adagio entier, avec 3S prodigieuses richesses, a pour correspondant dans le intiment une tendance élémentaire. Cette tendance donne

au sentiment son unité. Sur elle peuvent se développer les variations très riches des sensations, du plaisir et de la douleur, et des souvenirs. Mais c'est elle qui colore d'une nuance particulière tous ces éléments secondaires. Comme les créatures chez Descartes n'existent que par une création continuée de Dieu, de même ici, nos plaisirs, nos douleurs, nos sensations, nos souvenirs n'ont de réalité que par une "sorte de création continuée : c'est l'énergie vivante de la tendance qui resplendit en eux. Elle disparue, on n'aurait qu'un ramas d'états psychologiques froids, morts, purs abstraits sans coloration et sans efficace.

Ce fond substantiel de tout sentiment nous permet de comprendre pourquoi ces états ont en nous une puissance si robuste. En effet, les tendances que sont-elles sinon notre activité, notre vouloir vivre qui fortement discipliné par la douleur, a été contraint d'abandonner beaucoup de directions dans son développement, et qui s'est répandu sur les routes autorisées, subissant en quelque sorte la loi ou de périr ou de se couler en des canaux qui sont les tendances particulières organisées ?

Cette activité régentée par la douleur et qui désormais va se traduire par des séries de mouvements musculaires liés ensemble et constituant une action ou tel groupe d'actions nettement différencié des autres, c'est la forme initiale de toute tendance.

L'activité, sans la discipline de la douleur, se fût éparpillée dans toutes les directions et se fût émasculée : l'expérience l'a contrainte de se canaliser en nos tendances et ces tendances, on le voit, c'est en quelque sorte notre énergie centrale, primitive, qui par coulées brûlantes se fait jour à travers la croûte superficielle des idées acquises,

des sentiments secondaires d'origine externe. C'est notre force vive se déversant dans les muscles appropriés, se traduisant en actes habituels : et cela même explique la puissance motrice des inclinations. Elles consistent en un groupe de mouvements, ou plutôt en une masse de mouvements élémentaires. Par exemple le matériel musculaire mis en jeu par la colère, par l'amour, etc., est toujours en son ensemble le même dans tous les cas. Il est de plus sensiblement le môme dans l'espèce entière. Il a été ce qu'il est, chez les innombrables générations qui nous ont transmis l'existence. Sur ce fond un peu fruste, chacun brode ses innovations personnelles, mais l'ensemble est si cohérent que les enfants au berceau eux-mêmes en comprennent la signification. Cette liaison entre telle tendance et telle série d'expressions musculaires a été transmise par hérédité. C'est un lien plusieurs fois séculaire. On comprend que les trames liées consciemment par moi entre telle idée ou tel mouvement musculaire n'aient guère de force, à côté de ces autres liens devenus automatiques : leur seule chance de ne pas être brisées dans celte lutto inégale, ce sera, on le prévoit, de chercher des alliances et de faire cause commune avec des tendances héréditaires : de cette façon on pourra risquer une lutte où la trame fragile qui relie l'idée au mouvement ne supportera pas le choc.

La force da sentiment se manifesté par une grande richesse d'effets. Un sentiment vif peut troubler les états psychologiques les plus indépendants de lui en apparence, comme la perception des objets sensibles. Il est vrai que toute perception, même élémentaire, est une interprétalion de certains signes. Je ne vois pas cette orange, je juge

seulement à certains signes que ce doit être une orange. Mais cette interprétation devient avec l'habitude instantanée, automatique, partant bien difficile à troubler. Eh bien, le sentiment chasse à chaque instant l'interprétation vraie et suggère une interprétation hallucinatoire qui prend dans la conscience la place de Tautre. Sans parler de la peur qui provoque, la nuit, des interprétations parfaitement absurdes des bruits les plus naturels, ne saiton pas que la haine nous aveugle sur les faits les plus •évidents? Qu'on songe pour se rendre compte de cette <îurieuse falsification aux erreurs des mères sur la beauté de leurs enfants, qu'on relise la jolie boutade de Molière <iui se moque des illusions provoquées par l'amour :

€/ La pâle est au jasmin en blancheur comparable ; < La noire à faire peur, une brune adorable *?...

Mais ce n'est pas seulement la perception que peut falsifier le. sentiment. Les sentiments plus forts ne respectent nullement les sentiments plus faibles. Par exemple, et nous aurons prochainement à souligner l'importance de ce fait» la vanité, sentiment si vif chez beaucoup de gens, peut ■chasser de la conscience des sentiments réellement éprouvés. Les sentiments qu'il est convenable, élégant d'éprouver sont fortement suggérés par l'amour-propre. Et ces étrangers se carrent dans la conscience et recouvrent les sentiments réels tout comme un spectre apparu devant un mur cache à Thalluciné les dessins de la tapisserie ainsi que ferait une personne réellement présente. C'est par suite d'une auto-suggestion de cette nature que l'étudiant sacrifie

(1) Misanthrope, II, v.

Payot. 4

les profondes joies de son âge et de son état à de prétendus plaisirs qui, débarrassés de la gangue des sentiments suggérés par la vanité et l'entourage, sont misérables. C'est ainsi encore que les mondains superficiels par goût et par incapacité, ne vont jamais chercher au fond d'eux-mêmes les sehtiments réels qu'ils éprouvent au milieu de leur vie à la fois affairée, sotte et stérilel Ils prennent l'habitude de se figurer qu'ils éprouvent réellement les sentiments de convention qu'il est bien porté dans leur monde de paraître éprouver, et cette habitude finit par tuer en eux la possibilité d'une émotion vraie. Cette sujétion au < qu'en dira-t-on » en fait des êtres aimables, polis, sans aucune originalité : gentils jouets mécaniques dont les ficelles sont dans les mains d'autrui. Même dans les moments les plus terribles, ce qu'ils sentent est tout de convention.

Il est clair que pouvant frelater nos perceptions et nos sentiments, choses lourdes et solides, les états affectifs auront beau jeu à troubler ces états psychologiques fragiles que sont les souvenirs. Et comme tout jugement, toute croyance reposent sur des enquêtes plus ou moins complètes, suivies d'une évaluation précise des éléments de l'enquête, il est clair que le sentitnent pourra avoir ici des conséquences prodigieuses. « Le principal usage que nous faisons de notre amour de la vérité est de nous persuader que ce que nous aimons est vrai*. » Nous nous figurons presque tous que nous prenons parti, que nous choisissons entre plusieurs voies à prendre ! Hélas, presque toujours notre décision est prise en nous, non par nous ; il n'y a nulle participation de notre vouloir conscient : les pen-

(1) Nicole. De la connaissance de soiy I, vi.

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chants, sûrs de leur victoire définitive, consentent en quelque sorte à laisser l'intelligence délibérer ; ils veulent bien lui abandonner la stérile satisfaction de se croire la reine, mais en réalité c'est une reine constitutionnelle qui parade, qui pérore, mais qui ne gouverne pas.

En effet, l'intelligence si docilement soumise aux violences des états affectifs n'a pas grande satisfaction du côté de la volonté. Celle-ci n'aime point à exécuter les ordres secs qu'elle reçoit d'elle : puissance sentimentale, il lui faut des ordres émus, colorés de passion. La pathologie nous a montre un notaire absolument incapable de vouloir, sautant le premier hors de la voiture pour donner à une femme écrasée des soins empressés*. Voilà pour une volition particulière.

A plus forte raison une volonté durable et puissante doit-elle être soutenue par des sentiments eux-mêmes puissants, et sinon constants, du moins fréquemment excités. « Une sensibilité intense, dit Mill, est l'instrument et la condition qui permet d'exercer sur soi-même un puissant empire, mais pour cela, elle a besoin d'être cultivée. Quand à

elle a reçu cette préparation, elle ne forme pas seulement ^

les héros du premier mouvement, mais les héros de la J

volonté qui se possède. L'histoire et l'expérience prouvent ^

que les caractères les plus passionnés montrent le plus de |

constance et de rigidité dans leur sentiment du devoir, 4

quand leur passion a été dirigée dans ce sens*. » Qu'on ^j

s'observe avec soin soi-même et Ton verra qu'à part les '

actes devenus par habitude automatiques, toute volition est ^

(1) Ribot. Maladies de la volonté. Lac. cil, p. 48 et 52 note.

(2) MiU. Assujettissement des femmes, 150 sqq. — Ribot. Maladiei de la volonté, 117, 118, 169.

précédée d'une onde émotive, d'une perception affective de Tacte à accomplir. Tantôt, nous Tavons vu, Tidée du travail qu'on veut entreprendre est impuissante à nous jeter à bas du lit, tandis que le sentiment de honte d'être surpris au lit malgré l'annonce qu'on a faite la veille d'un lever de grand matin, suffit à nous faire habiller en hâte. Tantôt le sentiment d'une injustice nous pousse à une protestation qui nous coûte, etc., etc.

D'ailleurs, l'éducation si peu rationnelle qu'on donne aux enfants aujourd'hui est en partie fondée sur une perception vague de la vérité. Tout le système des compositions, des récompenses, des punitions repose sur la croyance confuse que les émotions seules peuvent mettre en mouvement les volontés. Aussi les enfants chez qui la sensibilité est à un niveau très bas, sont-ils inéducables sous le rapport du vouloir, et, partant, sous tous les autres rapports. < Il faut avouer que de toutes les peines de l'éducation aucune n'est comparable à celle d'élever des enfants qui manquent de sensibilité... toutes leurs pensées sont des distractions... ils écoutent tout et ne sentent rien^, »

Si nous considérons les sociétés et leurs volitions collectives comme un grossissement de ce qui se passe dans les individus, nous verrons d'une façon très manifeste que les idées ne mènent le monde qu'indirectement et ens'appuyant sur des sentiments, c L'avènement d'une idée, remarque Michelet, n'est pas tant la première apparition de sa formule que sa définitive incubation, quand, reçue dans la puissante chaleur de l'amour, elle éclôt, fécondée par la force du cœur 2. > Spencer soutient avec raison que ce sont lessenti-

(1) Fénelon. Éducation des filles, ch. iv.

(2) Les Femmes de la Révolution, 1854, p. 321.

ments c qui mènent le monde* ». Stuart Mill lui objecte^ que « ce ne sont pas les e'motions et les passions humaines qui ont découvert le mouvement de la terre. » Assurément non. Mais cette découverte a dérivé à son profit des sentiments puissants sans lesquels elle fût demeurée de nulle influence sur la conduite humaine. C'est en Tâme d'un Pascal, d'un Spinoza, que l'idée a germé. En l'âme de ce dernier surtout, le sentiment de l'insignifiance de notre globe dans l'univers, et par suite le sentiment de notre rien-être a pénétré si profond que nul ne peut avoir commerce intime avec ses œuvres sans éprouver quelque chose du grand calme des choses éternelles. Ce n'est guère que chez les philosophes méditatifs quexette découverte a produit des effets pratiques, parce que là seulement elle a provoqué l'éclosion de profondes émotions. La volonté d'une nation, d'un groupe politique est une résultante d'états affectifs (intérêts, craintes communes, sympathies communes, etc.) et les idées pures sont de peu d'efficacité pour conduire les peuples.

Il nous suffît d'ailleurs de provoquer sur ce point l'attention de nos lecteurs. Us trouveront dans l'histoire des preuves nombreuses de la faiblesse de l'idée sur la conduite et de la force des émotions.

Ils sauront faire par exemple la part des idées pures d'émotion, et la part des souffrances, des colères, des craintes et des espérances dans le sentiment patriotique qui nous anime tous. Quant aux preuves individuelles, le regard le plus distrait jeté sur la c comédie humaine > les fournira par douzaines. Outre les exemples que nous avons

(1) Spencer. Pourquoi je me sépare d'Aug. Comte,

(2) Aug, Comte, et le Positivisme , 100 sqq.

cités au chapitre premier de ce livre, ils remarqueront des dévotes qui se feraient scrupule de manquer un office et qui n'hésiteront point à déchirer à belles dents la réputation de leurs c amies > ; ils verront des hommes politiques faire parade de leur philanthropie et qui reculeraient avec horreur à l'idée de visiter des galetas répugnants, d'entrer en contact avec le pauvre souvent sale, toujours grossier! Ils assisteront à certains moments, comme paralysés, aux troubles provoqués en leur propre conscience par la sensualité, et ils demeureront surpris des idées ignobles qu'une sécrétion amassée en un point du corps est capable de faire germer en la pensée d'habitude la plus maîtresse d'elle-même. Ils mettront en regard de cette impuissance de l'idée le sacrifice absolu, non seulement de l'existence, mais même de tout amour-propre que peut produire en une âme un profond sentiment religieux. Ils se pénétreront de la vérité du proverbe de l'Imitation : qui amat non laborat : pour qui aime, en effet, tout est facile, agréable à accomplir. Ils verront avec quelle aisance le sentiment maternel peut culbuter les idées d'honneur, de patriotisme : qu'il vive, qu'il vive infâme, mais qu'il vive! Mais ils verront, par un phénomène inverse, le patriotisme ardent d'une Cornélie prouver qu'aux sentiments les plus puissants on peut cependant opposer des sentiments de création secondaire, artificielle, et cela victorieusement, exemple qui nous est cher puisqu'il prouve la possibilité de déraciner les sentiments instinctifs les plus solides. Après une telle enquête, même sommaire, nul ne pourra se refuser à constater la toute-puissance sur la volonté des états affectifs.

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Malheureusement, si le côté affectif de notre nature a dans notre vie psychologique une prépondérance si manifeste, notre pouvoir sur lui est bien faible. Et ce qui est plus grave, c'est que cette faiblesse, on peut non seulement se convaincre par un examen des faits qu'elle est réelle, mais on peut encore prouver qu'elle ne peut pas ne pas être. Cette impuissance n'est, en effet, qu'une conséquence de la nature môme du sentiment. Nous avons démontré ailleurs * que toute action sur le monde extérieur a nécessairement nos muscles pour instruments : pas de muscles, pas d'action extérieure. Or, toute impulsion venue du dehors, par quelque voie que ce soit, a pour effet de provoquer une réponse de l'être qui la reçoit, réponse musculaire, cela est bien entendu. Mais les impressions externes sont extrêmement variées : extrêmement variés par suite seront les ajustements musculaires. Mais quelque forme que prenne l'acte musculaire, il nécessite une dépense de force. A cette dépense la nature a ingénieusement pourvu; qu'une impression fi'appe les sens, soudainement le cœur se met à battre plus vite, la respiration s'accélère, l'ensemble des fonctions de nutrition reçoit comme un coup de fouet. Cet émoi physiologique immédiat est ce qui constitue proprement l'émotion. L'émotion est d'autant plus forte que cet émoi est plus fort, et si cet émoi manque, l'émotion manque. Or cet émoi est automatique, bien plus, il échappe presque absolument à l'intervention

(1) ReviLe philosophique, mai 1890. Sensation, plaisir et douleur.

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de notre volonté, et cela est très fâcheux pour notre maîtrise de nous-mêmes.

Nous ne pouvons ni arrêter, ni même modérer directement les battements de notre cœur; nous ne pouvons couper court à un accès de terreur en empêchant la quasiparalysie des intestins. Nous ne pouvons, dans les accès de sensualité, entraver Télaboration du fluide séminal et son accumulation. Nul plus que nous n'est pénétré de l'idée que les hommes maîtres d'eux-mêmes sont rares, que la liberté est une récompense d'efforts prolongés que peu de gens ont le courage de tenter. Il en résulte que presque tous les hommes sont esclaves de la loi du déterminisme, qu'ils sont menés par leur vanité, leurs penchants irascibles, que par suite en grande majorité, ils sont, comme dit Nicole, des c marionnettes » dont on doit avoir pitié. Quelque vilenie qu'on reçoive d'eux, la seule attitude qui convienne à un philosophe est le calme et une sérénité supérieure. Qu'Alceste qui croit au libre arbitre se fâche, sans résultat d'ailleurs, c'est justice — mais à nous la tranquillité souriante de Philinte :

... Quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître, Eu courroux, comme vous, on ne me voit point être... Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé. Que de voir des vautours affamés de carnage. Des singes malfaisants et des loups pleins de rage...

Yoilà théoriquement quelle doit être l'attitude du penseur. S'il se venge ce doit être avec le plus grand calme. Et à proprement parler le sage ne se venge pas. Il eherche seulement à se garantir pour l'avenir en châtiant ceux qui attentent à son repos, de façon à ce que désormais nul

n'ignore qu'il vaut mieux le laisser tranquille. Au lieu de ce grand calme dédaigneux que voyons-nous? Une blessure d'amour-propre, une indélicatesse qui nous atteint, provoquent aussitôt, malgré nous, l'émoi physiologique. Le cœur se met à battre irrégulièrement, convulsivement; il est comme affolé. Un grand nombre de ses contractions sont imparfaites, spasmodiques, douloureuses. Le sang est poussé au cerveau par saccades violentes, congestionnant cet organe si délicat, et occasionnant un torrent de pensées violentes, d'idées de vengeance, idées absurdes, exagérées, impraticables : notre philosophie assiste impuissante à ce déchaînement tout animal, qu'elle réprouve et blâme. Pourquoi cette impuissance ? C'est que l'émotion a pour antécédents inconditionnels le trouble viscéral sur lequel notre volonté n'a aucune prise. Et ne pouvant enrayer ce trouble organique, nous ne pouvons empêcher sa représentation, sa traduction eu termes psychologiques, d'envahir la conscience.

Est-il besoin de multiplier les exemples ? N'avons-nous point dans la sensualité une preuve « cruciale > de la cause organique du trouble psychique? Est-ce que la folie transitoire, l'automatisme de nos idées ne cesse point lorsque la cause présumée est expulsée ? Est-il besoin de reprendre l'exemple de la peur analysé plus haut ? N'est-il pas d'une clarté limpide que nous devons être sans puissance contre les sentiments parce que leurs causes essentielles, les causes d*ordre physiologique qui les font être, échappent à nos prises. Qu'on me permette une analyse personnelle qui achèvera de montrer ce conflit inégal de la pensée et des viscères : il y a quelque temps on vint m'annoncer que mon enfant parti dès le matin n'avait pas paru chez

devait être. Mon cœur se mit incontinent à is vite. Mais je me raisonnai et trouvai ausîation plausible de cette absence-. Toutefois éme de Tentourage, et cette idée suggérée jui que l'enfant avait pu jouer au bord du ipide et très gros qui passe près de ma ent par me troubler. Aussitôt, quoique je ette malencontreuse hypothèse était d'une habilité, Témoi physiologique dont nous pardevint extrême : le cœur battait à se rompre, cuir chevelu une souffrance vive, comme si ! hérissaient, mes mains tremblaient, et les folles me passaient par la tête, malgré tous ir chasser ces alarmes que je jugeais folles, ivé après une demi-heure de recherches, linuait à battre à grands coups. Et chose ne si cet émoi (}ue je désavouais, frustré ât voulu être utilisé quand même, il me ériel de la colère et de l'inquiétude violente îent le même, à faire une scène à la pauvre en pouvait mais. Toutefois je m'arrêtai net sion de douleur de la pauvre fille et je pris ser la tempête s'apaiser d'elle-même, ce qui [ue temps.

faire sur soi des observations analogues, vera à cette désolante conclusion que nous ns directement rien contre nos sentiments.

§111 [)nc acculés. L'œuvre de maîtrise de soî est

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manifestement impossible. Le titre du livre est mensonger. L'éducation de soi est un leurre. Car, d'une part, je n'ai de puissance que sur ma pensée. L'emploi intelligent du déterminisme' m,e fait libre, et me permet de me jouer des lois de l'association des idées. Mais l'idée est impuissante. Elle n'a qu'une force dérisoire contre les puissances brutales contre lesquelles nous devons engager la lutte.

D'autre part, si les sentiments sont tout-puissants en nous; s'ils régentent à leur guise perceptions, souvenirs, jugements, raisonnements; si même les sentiments forts annihilent et chassent les faibles, si en un mot, ils exercent un despotisme presque sans limites, ils sont despotes jusqu'au bout et n'acceptent pas les ordres de la raison ni le contrôle de notre volonté.

Nous sommes riches en moyens d'action là seulement où ces moyens sont inutilisables. La constitution qui régit notre vie psychologique assure la toute-puissance à une plèbe indisciplinée et ingouvernable : les puissances sensées n'ont de puissance que le nom ; elles ont voix consultative, mais non délibérative.

Il ne nous reste donc plus qu'à jeter, par un coup de désespoir, notre lance et notre bouclier, à quitter le terrain du combat, à accepter résignés notre défaite et à nous réfugier dans un fatalisme qui nous fournira du moins des consolations pour tous nos avilissements, toutes nos paresses, toutes nos lâchetés.

§IV

Heureusement la position n'est pas aussi désespérée qu'on serait tenté de le croire. La force que l'intelli-

gence ne possède pas, un facteur essentiel que nous avons omis jusqu'ici, peut la lui donner. Ce qu'elle ne peut pas actuellement, la grande puissance libératrice, le temps, va lui permettre de le pouvoir à la longue. A la liberté immédiate qui fait défaut, nous allons pouvoir suppléer par une stratégie, par des moyens médiats, indirects.

Mais avant d'exposer la méthode que nous avons pour nous affranchir, il est bon de ne négliger aucune de nos ressources, et d'examiner si ne pouvant rien ou à peu près sur Vessentiel de nos états affectifs, nous ne pourrions pas avoir quelque action en essayant d'influer sur le matériel secondaire de l'émotion.

Sur le matériel physiologique essentiel qui comprend la plupart des organes non soumis à la volonté, le cœur principalement, nous n'avons aucune maîtrise directe par les moyens psychologiques. Nos seuls moyens d'action sont extérieurs et appartiennent à la thérapeutique. Une violente colère peut être aussitôt maîtrisée par l'absorption d'un peu de digitale qui a pour fonctions de régulariser les battements du cœur.

On peut mettre un terme aux plus violentes effervescences sexuelles par l'absorption de médicaments spéciaux. On peut vaincre la paresse, la torpeur physique et intellectuelle par l'ingestion du café. Mais il accélère les mouvements du cœur, leur donne une allure spasmodique, et il prédispose beaucoup de personnes à la colère. Chez un grand nombre de gens nerveux, le café occasionne de la dyspnée, une sensation de constriction et

ROLE DES ÉTATS AFFECTIFS DANS LA VOLONTÉ Cl

du tremblement des membres : il les prédispose ainsi à des angoisses, à des inquiétudes sans motif, et même à des terreurs irraisonnées.

Mais nos moyens d'action sont promptement énumérés, et, somme toute, notre puissance directe sur l'essentiel des sentiments mérite à peine qu'on s'y arrête.

Il n'en est point de même, pour tout ce qui, dans le matériel du sentiment, est musculaire. La traduction extérieure du sentiment nous appartient, puisque nous sommes maîtres d'exécuter ou de ne pas exécuter les mouvements qu'il nous plaît. Il y a entre le sentiment et sa traduction à l'extérieur une association constante. Or c'est une loi générale en psychologie que lorsque deux éléments quelconques ont été fréquemment associés ensemble, Tun a tendance à éveiller l'autre.

C'est en conséquence de cette loi que les plus profonds des psychologues pratiques qui se sont occupés de l'éducation du sentiment, Ignace de Loyola aussi bien que Pascal, recommandent les actes externes de la foi comme éminemment propres à placer l'âme dans l'état affectif correspondant. On sait qu'à l'état de sommeil hypnotique, l'atti- ""[ tude correspondant à une émotion est souveraine pour suggérer l'émotion. « Quelle que soit la passion que l'on veut exprimer par l'attitude du patient, quand les muscles nécessaires à cette passion sont mis en jeu, la passion ellemême éclate tout d'un coup et l'organisation tout entière y répond*. Dugald-Stewart raconte que Burke assurait avoir souvent éprouvé que la colère s'allumait en lui à mesure qu'il contrefaisait les signes extérieurs de cette

(1) Cf. Braid. Neurypnology.

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