‹ L'éducation de la volonté (volume 3)Chapitre 14 sur 41 · VI · texte numérisé non relu

VI

Si donc nous étions enfermés dans le présent, si nous vivions au jour le jour, sans prévision, toute lutte serait inutile. Nous assisterions impuissants au conflit des idées, des sentiments, des passions en nous. La lutte serait intéressante, mais l'intelligence y serait spectatrice découragée d'avance. Elle pourrait au plus, comme on 'parie aux courses, s'amuser à prévoir quelle va être l'issue de la lutte : elle finirait même par acquérir dans ce pronostic une sorte d'infaillibilité ; et d'ailleurs, chez la plupart des gens, elle n'a d'autre rôle que celui-là, car presque tous sont dupes de leur prescience. Parce qu'ils prévoient ce qui arrivera et qu'il arrive précisément ce que leur désir mut qu'il arrive, ils se croient libres. L'intelligence, honteuse de son impuissance, aime à se repaître de la douce illusion qu'elle est souveraine. Mais en réalité les penchants traitent toutes les affaires sans elle ; et elle n'a pas plus d'influence sur l'issue du conflit que n'en a le météorologiste qui sait que la pluie tombera demain, sur le degré de saturation de l'atmosphère.

Mais ce qui est la règle, et la règle méritée pour tous ceux qui n'ontfaitaucuneffortpour conquérir leur liberté, n'est point une règle nécessaire. On peut arriver à faire la loi chez soi. La liberté qui nous est refusée dans le présent, le temps nous permet de la conquérir. Le temps est notre

grand libérateur. Il est la puissance souveraine qui affranchit rintelligence, qui lui donne la possibilité de se soustraire à la vassalité des passions et de Tanimalité. Car les états affectifs de tous ordres sont des forces brutales et aveugles, et c'est le rôle des gens qui n'y voient pas, fussent-ils des hercules, d'être menés par les gens qui voient clair. L'intelligence, en se faisant habile, va, par son alliance avec la durée, c'est-à-dire par une tactique patiente, tranquille mais tenace, s'emparer lentement et sûrement du pouvoir et même de la dictature : d'une dictature tempérée seulement par la paresse du souverain et par des révoltes temporaires des sujets.

C'est la nature et les effets de cet affranchissement par le temps que nous devons étudier maintenant. Nous étudierons ensuite les moyens pratiques de nous affranchir.

Payot,

CDAPITRE m

POSSIBILITÉ DE LA ROYAUTÉ DE l'iNTELLIGEKCE

[ui est d'importance souveraine dans l'œuvre de la été de soi, c'est la liaison en solides habitudes des !t de la conduite, liaison telle que l'idée surgissant prit, l'acte s'ensuive avec la précision et la vigueur éflexe. Or, nous en avons acquis la désolante certie sentiment seul peut produire les actes avec ce automatisme. Cette liaison entre une idée, l'idée de 1er par exemple, et sa traduction en actes, ne s'opère i froid, it nécessaire que la soudure, pour être solide et diffi-

rompre, soit opérée au moyen de la chaleur des ffectifs.

peut acquérir de cette façon une dureté extrême, ce d'ailleurs que l'éducation sinon la mise en œuvre timents puissants pour créer des habitudes de penser,

c'est-à-dire pour organiser en l'esprit de Tenfant stèmes liés d'idées avec des idées, d'idées avec des icnts, d'idées avec des actes? C'est d'abord poussé

par la crainte, par Pamour-propre, par le désir de plaire à ses parents, que l'enfant maîtrise peu à peu son attention, qu'il re'prime sa tendance à faire du bruit, ses gestes exubérants; qu'il se tient propre, qu'il travaille : en d'autres termes, on use de sentiments naturels puissants, appliqués habilement, pour rompre le lien entre certains penchants et leur expression lïaturelle, et pour opérer entre certaines idées et certains actes jusqu'alors non liés, de solides soudures.

Les émotions religieuses dans les époques ou dans les milieux de foi profonde font une masse d'une énergie extrême, parce qu'elles sont composées de sentiments élémentaires eux-mêmes déjà fort puissants, et groupés en un faisceau cohérent. La crainte dei'opinion publique, le respect de l'autorité de personnes revêtues d'un caractère sacré, les souvenirs accumulés de l'éducation, la crainte des châtiments éternels, l'espoir du ciel, la terreur d'un Dieu justicier partout présent, partout regardant, partout écoutant et discernant même les pensées les plus secrètes, tout cela est comme fondu en un état affectif extrêmement complexe mais qui paraît à la conscience, simple. A la flamme brûlante de ce sentiment si vigoureux, s'opèrent des soudures définitives entre des idées et des actes : c'est ainsi que chez les natures religieuses supérieures, une injure ne peut provoquer la colère, tant la résignation est prompte chez elles, et sincère ; la chasteté ne cause même plus de luttes tant les incitations sensuelles qui embrasent le cerveau des êtres moralement inférieurs, sont annihilées, matées, épurées. Bel exemple de triomphe obtenu contre des tendances très puissantes, par le seul antagonisme de sentiments supérieurs.

Renan disait « je sens que ma vie est toujours gouverne'e par une foi que je n'ai plus : la foi a cela de particulier que disparue, elle agit encore ». Gela n'est nullement particulier à la foi. Toute émotion sincère qui a longtemps lié les actes à certaines idéespeut disparaître : elle laisse après elle ce lien, tout comme dans le syllogisme le moyen terme disparaît, la conclusion amenée.

Mais 'de semblables liaisons que le sentiment noue si facilement, l'idée peut aussi en fornjer à la condition de gagner la complicité d'états affectifs. Rien n'est plus fréquent : dans l'éducation que nous recevons dans la famille et au lycée, nos parents et nos maîtres,peuvent opérer les soudures qu'ils veulent, ainsi que nous l'avons vu. La religion de même.

Mais dans l'œuvre de V éducation de nous-mêmes par nous-mêmes il n'en est plus ainsi. La tâche est bien plus compliquée; elle demande une connaissance approfondie de notre nature psychologique, de ses riessources à ce point de vue. A la sortie du lycée les jeunes gens jusqu'alors guidés par leurs parents ou leurs maîtres, à qui la règle du lycée imposait un travail régulier, parfaitement défini, se trouvent du jour au lendemain, sans préparation spéciale, jetés seuls dans une grande ville, sans surveillance, souvent sans conseils, et surtout sans une tâche nettement définie ; car préparer un examen ce n'est plus la même chose que d'avoir jour par jour son emploi du temps tracé. Plus de sanctions non plus : la seule (et combien éloignée, combien peu efficace !), c'est l'échec redouté à la fin de l'année.

Mais le grand nombre des étudiants reçus malgré tout, presque sans travail, ôte toute crainte sérieuse : on s'y mettra le dernier mois !

POSSIBILITÉ DE lA ROYAUTÉ DE L'INTELLIGENCE 69

11 va falloir, au nrïlieu de conditions aussi ingrates assurer la domination de l'idée et lui trouver des appuis en des sentiments déjà existants chez Tétudiant. C'est affaire de tactique, mais auparavant nous devons passer en revue nos ressources sans en omettre aucune, et examiner de très prés la question, de savoir comment opérer les liens nécessaires entre telles idées et telle conduite.

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