‹ L'éducation de la volonté (volume 3)Chapitre 15 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

Nous examinerons d'abord tes rapports de Vidée avec les puissances affectives favorables à l'œuvre de maîtrise de soi.

Les philosophes bien peu nombreux, hélas ! qui se sont occupés des rapports de Tintelligence avec le sentiment, sont tentés de distinguer deux sortes de connaissance : la connaissance proprement intellectuelle et la connaissance par le cœur ^. C*est une façon incorrecte d'exposer une vérité fondamentale. Toute connaissance est intellectuelle. Mais lorsque la connaissance s'accompagne d'une émotion, il y a fusion intime des deux éléments intellectuel et sensible, et le sentiment plus volumineux en quelque sorte et plus intense que l'idée se place en la pleine lumière de la conscience, rejetant en la pénombre l'idée associée. Nous avons vu plus haut des exemples d'idées froides jusqu'alors qui brusquement éveillent des émotions violentes, si bien que désormais l'idée ne pourra guère surgir en la conscience sans aussitôt entraîner après elle le souvenir de l'émotion, souvenir qui n'est en définitive autre chose queTémotion à

(1) Cf. notamment Clay : V Alternative, trad. Burdeau,p. 229.

l'état naissant. C'estainsi qu'actuellement je n'ai depuis une expérience trop vive * qu'à me figurer glissant sur une pente pour que j'éprouve aussitôt le sentiment du vertige. Voilà entre une idée et un état affectif auparavant de moi inconnu, une liaison malheureusement devenue automatique en une seule fois. De telles liaisons, peut-on les cimenter artificiellement ? Si la réponse était négative, c'en serait fait de toute éducation de la volonté. Mais nous venons de voir que toute l'éducation repose sur cette possibilité. Toutefois ce que nos parents et nos maîtres ont pu faire, un étudiant libre, qui ne dépend que de lui-même, peut-il également l'entreprendre pour son propre compte? Si non, l'éducation de soi par soi serait œuvre impossible.

Que de telles associations soient difficiles à effectuer, cela est bien certain. Qu'elles demandent du temps, de la persévérance, c'est encore certain. Mais qu'elles soient possibles, voilà ce que nous croyons plus certain encore. Or cette possibilité, c'est notre affranchissement. L'affirmer, c'est affirmer que nous sommes libres. Eh bien, cette affirmation nous n'hésitons pas à la faire. Oui, nous sommes libres. Chacun de nous peut, s'il le désire, associer par exemple, à l'idée d'un travail rebutant des sentiments qui le rendront par la suite aisé. Nous disons des sentiments, parce qu'en général, chez le travailleur intellectuel, cette association s'opère avec un grand nombre d'états affectifs. De plus elle est rarement le résultat d'une expérience unique comme dans l'exemple cité plus haut. Nous procédons comme un dessinateur, par coups de crayon succes-

(1) Voir ci-dessus, page 38.

sifs ; chaque association opérée laisse dans la conscience, grâce à la loi d'habitude qui commence à agir dès. la pre mtère expérience, une espèce d'esquisse sommaire ; celles qui s'accomplissent dans les moments de pleine énergie apportent en quelque sorte les traits décisifs qui achèveront l'œuvre ébauchée, ensuite patiemment complétée par des retouches.

Cette lente élaboration est nécessaire car le travail solitaire de la pensée est si contraire à la nature humaine, l'attention soutenue et persévérante est si pénible pour un jeune homme que pour lutter contre la répulsion qu'inspire cet état d'imi^iobilité et surtout de concentration de l'attention sur une idée, il n'est point inutile de réunir en un faisceau solide et cohérent toutes les puissances affectives propres à soutenir la volonté dans sa résistance contre les puissances fatales de l'inertie et de la paresse humaine.

C'est ainsi que si on examine ce qui soutient l'énergie dans cette longue et fastidieuse série d'efforts que nécessite la composition d'un livre de longue haleine et auquel on «e donne de tout cœur, on trouve une puissante coalition de sentiments orientés vers une même fin : d'abord et immédiatement le sentiment de notre énergie que nous donne à un si haut degré de vivacité le travail ; la méditation récompensée par les résultats, par les joies de la découverte ; le sentiïùent de supériorité que donne la poursuite d'un but élevé ; le sentiment de vigueur, de bien-être physique que donne l'activité endiguée et tout entière utilisée d'une façon profitable. Ajoutons à ces mobiles si forts la conscience de l'estime de ceux qui sans rien faire nous suivent les uns avec une entière sympathie, les autres non sans une pointe de jalousie ; les joies de l'horizon intellectuel

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qui va s'élargissant. Ajoutons encore les satisfactions d'amour-propre, d'ambition, escomptées ; la joie de voir joyeux ceux qui nous sont chers, et enfin des mobiles plus élevés : Tamour de l'humanité, les services qu'on peut rendre à tant de jeunes gens qui errent, sans savoir, sans que personne leur ait jamais montré la voie à suivre pour arriver à la science des sciences qui est celle du gouvernement de soi. Sentiments égoïstes dans le présent et dans l'avenir, sentiments altruistes et impersonnels, nous fournissent un riche trésor de tendances, d'émotions, de passions que nous pouvons appeler à notre aide, de qui nous pouvons coordonner les énergies jusqu'alors incohérentes, pour transformer une fin jusqu'alors froide, rebutante, en une fin vivante, attrayante. Nous projetons sur elle tout ce que nous avons en nous d'enthousiasme chaud et vibrant, tout comme l'amant passionné pare de ses rêves et de ses désirs la jeune fille aimée : avec cette difl*érence que cette objectivation des illusions de celui-ci est naïve, tandis que pour nous elle est voulue,;délibérée et qu'elle ne prend qu'à la longue une allure spontanée.

Comment ! l'avare arrive à sacrifier sa santé, ses plaisirs, son honnêteté même à l'argent, et nous ne pourrions arriver à aimer assez un but généreux comme l'est le travail intellectuel, pour lui faire le sacrifice chaque jour renouvelé pendant quelques heures, de notre paresse ! Ce commerçant se lève tous les matins à cinq heures et il demeure à la disposition de ses clients jusqu'à neuf heures du soir dans l'espérance de se retirer un jour à la campagne et de goûter l'oisiveté complète, et nos jeunes gens regarderaient à passer cinq heures devant leur table de travail pour s'assurer maintenant et dans l'avenir toutes les joies

multiples de là haute culture intellectuelle ! La besogne fût-elle désagréable — et faite de tout cœur elle ne l'est jamais — on peut être sûr, de par les lois de l'association des idées, que Thabitude diminuera les souffrances de Teffort, et qu'on ne tardera point à le rendre agréable.

En effet, notre pouvoir pour rendre attrayant par association ce qui ne Tétait point d'abord s'étend fort loin. Nous pouvons d'abord enrichir les sentiments favorables à notre volonté, les enrichir au point de les transformer. Qui reconnaîtrait dans le délicieux sentiment du mystique, qui, suivant l'expression dé saint François de Sales , laisse « escouler et se liquéfier son âme en Dieu > une synthèse de l'amour et de cette peur desi premiers hommes qui nus et jetés au milieu d'une nature, puissance incommensurable • avec la leur, avaient le vif sentiment de leur état misérable et la terreur des forces naturelles ? De même, il n'est pas jusqu'au sentiment de la brièveté de la vie < de ce glissement de l'heure, de cette course imperceptible, affolante quand on y songe, de ce défilé infini de petites secondes pressées qui grignotent le corps et la vie des hommes* » qui ne puisse nous venir en aide en nous apprenant à mépriser toutes les vulgaires distractions.

Assurément nous i^e pouvons ni exciter, ni créer des sentiments qui n'existent point en la conscience. Mais je ne crois pas que les sentiments élémentaires puissent faire défaut dans une conscience humaine. En tout cas, si des hommes peuvent différer aussi profondément de leurs semblables, ce n'est point à eux que nous nous adressons. Nous écrivons notre traité pour des jeunes gens normaux

(1) Fort comme la Mori. Guy de Maupassant.

et non un manuel de tératologie. Et d'ailleurs de tels monstres n'existent point. Où a-t-on vu par exemple des hommes dont la cruauté est le caractère distinctif et qui jamais, en aucune circonstance, n'aient éprouvé de pitié ni pour leurs parents, ni pour eux-mêmes ? Nous disons jamais, car ces mouvements fussent-ils très rares, il n*en demeurerait pas moins acquis qu'ils sont et seront possibles. Eh bien, comme nous savons d'autre part que les sentiments les plus complexes, les plus élevés sont des synthèses formées de l'association intime de beaucoup de sentiments élémentaires*, comme d'autre part il est manifeste que l'attention vigoureuse et prolongée accordée par l'esprit à un état de conscience quelconque, tend à le tirer en la pleine lumière de la conscience, par suite à lui permettre d'éveiller les états associés, de devenir un centre d'organisation, nous soutenons (et chacun peut en faire sur soi la vérification) que nous pouvons encourager, fortifier des états affectifs timides en quelque sorte, humbles, et qui jusque-là n'avaient que le souffle, gênés, humiliés par de puissants voisins, et qui végétaient sans gloire, comme ces étoiles qui n'en brillent pas moins en plein jour quoique les ignorants ne soupçonnent pas leur présence. Notre attention, dont nous disposons, fait fonction de la puissance créatrice que nous n'avons point.

D'ailleurs comment s'explique le succès des romans et surtout d'où vient que tous les comprennent? C'est qu'ils exercent chacun un groupe de sentiments qui dans la vie ordinaire n'ont guère d'occasions de s'exercer. C'est comme une petite guerre en l'absence de la guerre « pour de bon » .

(1) Cf. Psychologie, Spencer, trad. Ribot, I, ch. Sentiments.

Et si de larges portions de public peuvent suivre les romans des grands maîtres, n'est-ce point la preuve que chez la majorité des lecteurs les seijtiments dorment, n'attendant que l'occasion de paraître au grand jour de la conscience? Ce que le romancier peut en nous, il serait étrange que, maîtres de notre attention et de notre imagination, nous ne le pussions pas. Or nous le pouvons. Je puis quand je veux par exemple provoquer en moi des colères artificielles, de Tattendrissement, de l'enthousiasme, enfin le sentiment dont j'ai besoin pour arriver à la fin désirée.

Ne voit-on pas les découvertes scientifiques créer, au sens humain du mot, des sentiments entièrement nouveaux? y a-t-il rien de plus froid en apparence que le mécanisme cartésien? Et cependant cette théorie abstraite tombant en l'âme ardente de Spinoza n'a-t-elle point coordonné en un système nouveau des sentiments épars en lui jusque-là, et les groupant autour du sentiment très fort qu'il avait de notre rien-être, n'a-t-elle point provoqué l'éclosion du plus passionné et du plus admirable des romans métaphysiques que nous ayons? Peut-on dire que le sentiment d'humanité soit inné en l'homme? N'est-il pas un produit conscient, une synthèse nouvelle, synthèse d'une force incomparable? Et n'est- il pas évident que Mill a raison quand il écrit que < le culte de l'humanité peut s'emparer d'une vie humaine, en colorer la pensée, le sentiment, l'action avec une puissance dont la religion n'aura pu que donner une idée, une sorte d'avant-goût * » ?

N'est-ce pas d'ailleurs le rôle dévolu à l'intelligence d'orienter et d'opérer la fusion de sentiments élémentaires

(1) Stuart MilL Utilitarisme, ch. m.

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anarchiques, en leur donnant une expression nette? Car tout état affectif, tout désir, demeure par lui-même fort vague, aveugle, par suite impuissant. Sauf les sentiments instinctifs, comme la colère et la peui* qui se traduisent d'eux-mêmes au dehors, la plupart nécessitent la coopération de l'intelligence. Ils provoquent en l'âme un malaise, une souffrance, et c'est l'esprit qui donne à ce malaise une signification précise. C'est à l'esprit qu'incombe la recherche des moyens de^ satisfaire le désir. Que nous soyons pris par une tourmente au Mont-Blanc, souffrant du froid, de la terreur d'une mort horrible, c'est Tintelligence qui suggérera de creuser en une paroi de neige une grotte où nous attendrons la fin du danger. Que nous soyons, comme Robinson Crusoé, jetés dans une lie déserte, que feront tous nos penchants douloureusement exaspérés, si une intelligence ne travaille à les satisfaire? Si je suis dans la misère et que j'en désire sortir, c'est encore l'intelligence qui va donner à ma conduite une direction bien nette, bien définie. Que l'on compare l'indétermination et le vague de Témoi produit par le penchant sexuel chez un jeune homme parfaitement pur et ignorant avec la netteté et l'énergie que prendra pour lui le désir après une première expérience, et l'on comprendra de quel secours est l'intelligence pour les états affectifs. Il suffît, par conséquent, pour donner à un désir, à une émotion, une vivacité très grande, de rendre l'objet de la poursuite parfaitement précis pour l'esprit, de façon que tous ses aspects aimables, séduisants, ou simplement utiles, soient vigoureusement mis en relief.

Nous voyons donc que par le seul fait que nous sommes intelligents et capables de prévoir (savoir n'étant en défi-

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nitive que prévoir) nous pouvons utiliser tous les moyens en notre puissance et que nous avons étudiés, pour renforcer les seiitiments alliés. Nous ne pouvons que peu de chose directement, par le dehors, sur nos états affectifs ; mais notre puissance acquiert une étendue extrême, par Tapplication intelligente de la loi d'association.

Nous verrons qu'à cette puissance noijs pouvons fournir une aide qui la double, en nous plaçant dans un milieu propre à Téclosion de certains sentiments, milieu familial, ou milieu de camarades, de relations, de lectures, d'exemples, etc. Nous aurons d'ailleurs à étudier longuement ce mode indirect 4' action sur nous-mêmes (livre V).

Les développements qui précèdent sont bien propres à nous donner bon courage. Si l'idée pour se souder à l'acte a besoin de la chaleur des états affectifs, cette chaleur, cela ne fait plus de doute pour personne, nous la pouvons produire là où elle nous est utile, non par un flat, mais par l'emploi raisonné des lois de l'association. La suprématie de l'intelligence cesse déjà de paraître impossible.

Mais nous devons examiner de plus près encore les rapports de ridée et des affections. Le sentiment est un état volumineux, lourd, lent à s'éveiller, et par suite on peut prévoir a priori cq que confirme l'expérience, à savoir que le sentiment est un état relativement rare dans la conscience. Le rythme de son apparition et de sa disparition est très large. Les émotions ont comme un flux et un reflux» Dans les intervalles l'âme se trouve en un état de calme, de tranquillité analogue à la période de la mer étale. Cette nature périodique des états affectifs va nous permettre d'asseoir avec une grande fermeté le triomphe de la liberté raisonnable. Par nature la pensée est, elle aussi

vouée à un perpétuel va-et-vient ; mais le jeune homme déjà élevé et par la sévère discipline des choses et par l'éducation des parents et des maîtres, a acquis un grand pouvoir sur elle. Il peut maintenir fort longtemps les représentations qu'il lui plaît de maintenir en la conscience. En face de l'inslahilité des états affectifs, une idée s'oppose nettement par sa durée, par sa persistance. Elle demeure présente pendant le flot du sentiment pour en utiliser le mouvement ; pendant le reflux elle peut activement profiter de sa dictature provisoire pour préparer les travaux de défense contre l'ennemi et pour renforcer ses propres alliés. Quand le sentiment monte dans la conscience (puisqu'il ne s'agit ici que des sentiments favorables à notre but), nous devons saisir l'occasion pour pousser notre barque, € il faut profiter des bons mouvements comme de la voix de Dieu qui nous appelle, pour prendre des résolutions efficaces* ». Quel que soit le sentimentîalliéqui envahisse l'âme, vftilisons-le sans délai pour notre œuvre. Apprenons-nous le succès d'un camarade, et cela donne-t-il à notre volonté chancelante, le coup de fouet, vite au travail! Vite, débarrassons-nous courageusement de cette lâche qui nous torturait depuis quelques jours, parce que, incapables de l'attaquer de face, et incapables aussi de nous débarrasser de son obsession, elle était pour nous comme un remords. Avons-nous aujourd'hui à la suite de cette lecture, le sentiment de la grandeur et de la sainteté du travail, vite, la plume à la main I ou plus simplement, éprouvons-nous ce sentiment de pleine vigueur physique et intellectuelle qui rend le travail agréable, vite encore

(1) Leibniz. Nouveaux essais, II, § 35.

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faible, si môme elle est appréciable. Nos moyens ne sont qu'indirects. Nous n'avons de pouvoir que sur nos muscles et sur le cours de nos idées. Nous pouvons réprimer les manifestations extérieures des émotions, supprimer leur langage naturel. Le courtisan, Thomme du monde cpui est un courtisan souvent plus timoré d'une puissance plus tyrannique et plus inintelligente, c'est-à-dire de Topinion publique, acquièrent à un haut degré le pouvoir de réprimer toute traduction apparente de lei^r haine, de leur colère, de leur indignation, de leur mépris.

D'autre part un désir, une tendance, sont absolument séparés du monde extérieur ; ils ne peuvent s'assouvir que par des actes musculaires : la colère se satisfait par des injures ou par des coups ; l'amour par des étreintes, des baisers, des caresses ; mais nos muscles dépendent dans une large mesure de notre vouloir : et puisque tous nous pouvons refuser momentanément le^ministèrede nos membres à une passion, il est clair que nous pourrons développer notre pouvoir et parvenir à enterrer l'émotion en nousmêmes.

Toute tendance exigeant, de par la loi de la conservation de la force, d'être dépensée, là tendance ainsi enrayée extérieurement est rejetée vers l'intérieur et contrainte d'aller embraser le cerveau, et d'y provoquer un galop désordonné d'idées qui à leur tour iront éveiller des sentiments associés. C'est en ce sens que Pascal dit « qu'à mesure qu'on a plus d'esprit les passions sont plus grandes ».

Mais ne l'oublions point, la direction dé nos pensées nous appartient ; nous pouvons empêcher que l'incendie se communique de proche en proche. Tantôt nous pouvons

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faire la part du feu si nous sentons que l'éteindre est impossible, et par exemple, nous pouvons laisser notre colère s'exhaler en paroles, en projets de vengeance, sûrs que nous sommes de nous ressaisir lorsque cette dérivation aura suffisamment apaisé Témoi stupide et aveugle qui force notre vouloir à une retraite prudente. Nous laissons en quelque sorte l'adversaire s'épuiser avant que nous opérions un retour offensif.

Tantôt nous pouvons engager l'action directement. Car, nous l'avons vu, une tendance un peu complexe a, parce qu'elle est aveugle, toujours besoin de l'intelligence. Elle est suspendue pour ainsi dire à une idée. C'est l'union du requin dont la vue est faible et l'odorat nul, avec son < pilote » qui le guide vers la proie, et sans lequel le squale va devant lui , brutalement^ sans discernement. Aussi le premier effet de toute passion, de tout désir est-il de pervertir l'intelligence, de se faire légitimer. Il n'est pas de paresseux qui n'expose d'excellentes raisons de ne rien faire et qui n'ait de solides réponses à opposer à qui l'incite à se mettre à l'œuvre. Un despote serait imparfait s'il n'était pénétré de sa supériorité sur ceux qu'il exploite ^t s'il n'avait de près examiné les multiples inconvénients de la liberté. Une passion ainsi légitimée par des sophismes devient redoutable. Aussi est-ce l'idée ou le groupe d'idées qui sert de c pilote » à l'état affectif que nous devons viser pour atteindre celui-ci. Ce sont ces sophismes que nous -devons désagréger, ruiner. Ce sont les illusions dont la passion entoure son objet qu'il faut dissiper. Et ainsi, la vision nette du mensonge, de l'erreur; la découverte, par delà les fallacieuses promesses du présent d'un avenir -décevant ; la prévision de conséquences douloureuses pour Payot. 6

notre vanité, pour notre santé, pour notre bonheur, pour notre dignité, susciteront en face du désir qui sans cela eut étouffé les considérations propres à Teurayer, d'autres désirs, d'autres états affectifs qui lui feront obstacle, et qui, s'ils ne parviennent à le vaincre, ne lui laisseront plus qu'une victoire douteuse, déshonorée en quelque sorte, et précaire. A la tranquille possession de la conscience, on substituera la guerre, l'inquiétude. C'est ainsi que contre la paresse contente d'elle-même, on pourra armer dans la conscience des adversaires qui s'aguerriront par la lutte et qui finiront par remporter des victoires de plus en plus fréquentes, de plus en plus décisives. On se souvient de cette adorable figure de Chérubin dans le Mariage de Figaro : c Je ne sais plus ce que je suis, s'écrie-t-il ! depuis quelque temps je sens ma poitrine agitée ; mon cœur palpite au seul aspect d'une femme ; les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. Enfin le besoin de dire à quelqu'un: je Vous aime! est devenu pour moisi pressant que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, au vent... Hier je rencontrai Marceline... Suzanne (riant) : ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! — Chérubin : pourquoi non ? elle est femme ! elle est fille ! une femme ! ah ! que ces noms sont doux ! > Eh bien, si Chérubin eût été capable d'une reprise de soi momentanée, s'il se fût appliqué à regarder Marceline de près, à se pénétrer de sa laideur, de sa vieillesse et de sa sottise, son désir eût été gravement atteint, et qui l'eût tué? l'examen attentif, la vérité. La passion forte empêche l'éveil de l'esprit critique; mais si le dénigrement volontaire de l'objet de la passion'est possible, la passion est en danger de périr. Le paresseux, même le mieux fortifié extérieure-

S4 LA PSYCHOLOGIE DE h^ VOLONTÉ

de le considérer à nouveau ; nous pouvons au contraire lui donner Tintensité du relief que nous voulons lui donner dans la conscience, en lui prodiguant les retours d'une vigoureuse attention. Tous les travailleurs de Tintelligence en arrivent à ne plus retenir que ce qu'ils veulent retenir. Tout ce sur quoi on ne revient pas à nouveau, ce à quoi on ne veut plus penser, s'en va déflnitivement (sauf bien entendu une minorité d'exceptions).

Leibniz avait bien compris quelle influence cette loi peut avoir pour nous quand nous désirons nous former à la longue une conviction que nous n'avons pas. c Nous pouvons, dit-il, nous faire croire,,, ce que nous voulons, en détournant l'attention d'un objet désagréable |M)ur nous appliquer à un autre qui nous plaît : ce qui fait qu'en envisageant davantage les raisons d'un parti favori, nous le croyons enfin plus vraisemblable. » En définitive, une conviction résulte nécessairement des motifs présents à l'esprit. Mais rassembler ces motifs, c'est en quelque sorte faire une enquête. Et cette enquête nous la pouvons, si nous le voulons, frelater de deux façons. D'abord il nous est loisible de la laisser fort incomplète, de refuser d'envisager certaines considérations même importantes. Toute enquête demandant une certaine activité d'esprit, la paresse nous est si naturelle que rien n'est plus facile que de s'arrêter trop tôt. La facilité double si nous craignons de rencontrer des motifs qui nous déplairont. Puis, l'enquête tronquée, il nous est loisible, dans l'appréciation de la valeur des motifs, de laisser nos désirs peser sur ceux qui nous agréent et de piper les poids. Un jeune homme qui aime une jeune fille et qui est décidé d'^avance à l'épouser, refusera de prendre des renseignements sur les parents, sur leur état

POSSIBILITÉ DE LA ROYAUTÉ DE LlNTELLIGEiNCE 85

de santé, sur les origines de leur fortune. Lui prouve-t-on que ces origines sont troubles? que lui importe! est-ce qu'une jeune fille doit être rendue responsable des fautes de ses ascendants ? Au contraire cherche-t-il à se débarrasser de liens qui le gênent, et de promesses que lui ont arrachées la surprise des sens et Tinexpérience, il sera terrible sur la question de la responsabilité familiale, jusqu'aux ancêtres les plus éloignés.

Tant il est vrai que les motifs ne sont point comparables à des poids toujours identiques avec eux-mêmes. De même qu'un chiffre placé devant un autre, deux autres, devient dix, cent fois plus grand, un. motif associé à ce sentiment ou à ces autres, prend des valeurs fort différentes. Et comme nous sommes dans une large mesure les maîtres de ces associations, nous pouvons accorder aux idées que nous préférons la valeur et l'efficace qu'il nous plaît.

De plus, cette puissance intérieure, nous pouvons l'étayer par toutes les influences favorables du dehors. Nous disposons non seulement du présent, mais encore, par la mémoire, du passé : par un emploi habile des ressources de l'intelligence, nous devenons maîtres de l'avenir. Nous sommes libres de choisir nos lectures de façon à éliminer les livres qui pourraient stimuler nos penchants sensuels, nous prédisposer à la rêverie vague, sentimentale, si favorable à la paresse. Nous pouvons surtout éliminer soit d'un coup soit par une grande froideur, les camarades qui, p^r le tour de leur esprit, par leur caractère, par leur genre de vie, fortifient en nous nos mauvaises dispositions, nous dissipent, nous entraînent, et qui savent légitimer leur paresse par des raisons spécieuses. Nous n'avons pas tous un mentor pour nous jeter dans la mer au moment dan-

[ y a un moyen très simple de ne rien le de perdition, c'est de n'y point aborder, ble des moyens que nous avons de lutter mees ennemies de la raison. Nous pouvons sser s'exprimer par le langage qui leur est mouvons ruiner par une stratégie savante, sophismes auxquels sont suspendus nos ôter tout crédit à des vérités funestes. A tion, nous joignons la disposition intelliens extérieurs, Téloignement du milieu Lter nos passions et des conditions propres

aible de procédés tactiques constitue plu- •n de la guerre que la guerre proprement réparation peut être soudainement interque passion qui a grandi malgré nos efTorts, t en profitant de notre inattention et du >lonté. Mais lorsque l'orage gronde, que la xemple envahit la conscience> il ne faut tous les aliments dont peut se nourrir la idées, et que ces idées que la passion tend mse, nous pouvons essayer de les associer i la lutte est vraiment inégale, si Tembrae proche en proche, il faut cependant que e volonté supérieure », que c la pointe de ne consente pas. Et comme cette marée affectifs, n'est point une puissance unique,

) de Sales. Introduction à la vie dévote, partie IV

une poussée d'un élan, que ce sont des puissances lourdes, divisées, qui dans leur flot tumultueux masquent les puissances opposées mais vaincues, c'est à nous de faire nos efforts pour appuyer de notre attention et de notre sympathie ces alliés malheureux.

Peut-être parviendrons-nous à les rallier et à reprendre victorieusement l'offensive, ou du moins à taire retraite en bon ordre : la reprise de nous-mêmes sera ainsi plus facile ensuite, plus rapide et plus décisive. Par exemple, dans une poussée de sensualité, nous pouvons ne pas perdre de vue un seul instant la honte de notre défaite ; nous pouvons évoquer et peut-être maintenir en l'esprit la préimagination nette de la dépression qui suivra l'assouvissement, la perte d'une belle et saine journée de travail productif. De même, dans une poussée de paressé, comme en ont les plus travailleurs, nous pouvons, tout en ne parvenant point à surmonter notre inertie ni à vaincre les révoltes de € la bête > alourdie, réévoquer en notre pensée la joie du travail, de la pleine maîtrise de soi, etc. A coup sûr la crise sera moins longue et la reprise de soi plus facile. On doit même, souvent, renoncera la lutte directe, et par exemple calmer l'émoi sensuel en se levant, en partant se promener, en allant rendre une visite, etc., en un mot en lâchant d'éliminer l'idée fixe, de l'user, de la déranger, de l'obliger du moins à partager la conscience avec d'autres états introduits ainsi artificiellement. De même on peut tromper sa paresse en lisant un livre de voyage, en dessinant, en faisant un peu de musique, puis lorsque l'esprit s'est éveillé, on profite de cet éveil pour tenter de revenir au travail abandonné l'instant d'auparavant par lâcheté ou par engourdissement.

Enfin si la volonté a été battue, ce qui doit être fréquent, nous ne devons point perdre courage. 11 suffit que, comme un nageur qui rencontre un courant rapide, on avance un peu ; ou même il suffit, pour ne désespérer de rien, qu'on soit entraîné moins vite qu'on Teùt été si on se fût laissé ^ aller. Nous obtiendrons tout du temps. C'est lui qui forme les habitudes et qui leur donne la force et l'énergie des penchants naturels. La puissance de qui ne désespère jamais est merveilleuse. Dans les Alpes, on trouve des gorges dans la protogine qui ont cent mètres de profondeur ; ces tranchées prodigieuses c'est l'élimage incessant, durant les étés, des eaux chargées de sable qui les ont creusées : tant les actions les plus menues répétées indéfiniment finissent par produire des résultats hors de toute proportion avec les causes. Il est vrai que nous ne disposons point comme la nature de centaines de siècles, mais nous n'avons point non plus à creuser du granit. Il ne s'agit pour nous que d'user de mauvaises habitudes, et d'en fonder peu à peu d'excellentes. Notre but, c'est seulement de parquer la sensualité et la paresse dans des limites raisonnables, sans espérer les y enfermer absolument.

D'ailleurs nos défaites mêmes peuvent tourner à notre avantage, tant il est vrai que nos ressources sont nombreuses pour notre perfectionnement ! En effet, la rancœur, cette espèce de dégoût amer, de fatigue physique, de veulerie intellectuelle où nous laisse la sensualité satisfaite, est excellente pour qui la mâche et la remâche pour en sentir toute l'amertume, et pour en graver en sa mémoire le souvenir.

Quelques journées d'absolue paresse ne tardent pas à

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provoquer un sentiment c d'intolérabilité •, accompagn d'un dégoût de soi précieux pour notre avancement. Il es bon d'avoir de temps en temps de ces expériences bie nettes et aussi concluantes que possible pour que, pa comparaison, la vertu et le travail paraissent ce qu'ils son en réalité : des sources de bonheur sans mélange et des ins ligateurs de tous les sentiments les plus nobles et les plu énergiques : le sentiment de sa propre force, Torgueil d se sentir un ouvrier solidement trempé et admirablemen préparé pour rendre de grands services à ses semblable et à son pays. Dans cette lutte pour Taffranchissement i est donc des défaites qui équivalent à des victoires.

Mais il est temps de quitter les considérations générales Il est désormais acquis que Ton peut lier en système solidement cimentés telle volition avec telle série d'actes et inversement que Ton peut rompre les association fâcheuses les plus solides. Il en résulte que l'éducation d» sa propre volonté par soi-même est possible.

Il reste maintenant à étudier de près le comment de associations, c'est-à-dire les procédés efficaces pour arrive à la pleine possession de soi.

Les meilleurs de tous ces procédés, et les plus efficaces sont d'une origine et d'un maniement subjectifs. Ce son les procédés purement psychologiques.

Les autres sont des procédés que nous appellerons exté rieurs, objectifs. Ils consistent en l'emploi intelligent de ressources que met à la disposition de qui sait s'en servir le monde extérieur dans son sens le plus extensif.

]IIAP1TRE PREMIER

la réflexion méditative pour distinguer net- )ération intellectuelle des opérations simiîntendons point par ces mots, cela va sans 5, principalement la rêverie sentimentale j nous le verrons, un des ennemis que nous ttre avec énergie dans l'œuvre de maîtrise s. Tandis que, dans la rêverie, l'attention sant les trames d'idées et de sentiments se Qt en la conscience, s'enchaîner au gré des sociation des idées, et souvent de la façon le, la réflexion méditative ne laisse rien au

3 diffère de l'étude qui vise à acquérir des précises, en ce qu'elle tend non à c meubler la « forger* ». Dans l'étude en efl'et, ce que »ns, c'est connaître ; dans la réflexion médi- Dut autrement. Notre but c'est de provoquer

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