‹ L'éducation de la volonté (volume 3)Chapitre 16 sur 41 · III, III · texte numérisé non relu

III, III

en l'âme des mouvements de haine ou d'amour. Dans l'étude, nous sommes dominés par la préoccupation de la vérité ; dans la réflexion méditative, la vérité ne nous importe guère. Nous préférons un mensonge utile à une vérité nuisible : notre recherche entière est dominée excltcsivement par un motif d'utilité.

Il est nécessaire pour entreprendre avec fruit cette opération, d'avoir étudié de très près la psychologie. Il faut que les plus menus détails de la science de notre nature nous soient familiers. Les causes surtout de nos faits intellectuels, de nos volitions, nous doivent être connues. 11 faut avoir démêlé les rapports de ces phénomènes les uns avec les autres, scruté leur influence réciproque, leurs associations, leurs combinaisons. Il faut en outre connaître les influences du milieu physique, intellectuel, moral, sur notre vie psychologique.

' Tout cela demande une grande habitude d'observation et d'une observation aiguisée et subtile, poursuivie de ce point de vue utilfitaire spécial.

Encore une fois, la tâche consiste pour nous à rechercher avec patience tous les motifs capables d'éveiller en nous des élans d'amour ou de haine, de cimenter entre des idées et des idées, entre des sentiments et d'autres sentiments, entre des idées et des sentiments, des alliances, des combinaisons, ou de rompre les associations que nous jugeons funestes; elle consiste à utiliser toutes les lois de l'attention et de la mémoire pour effacer ou pour graver en la conscience ce que nous jugeons utile d'en effacer ou d'y graver. Il faut que nous fassions c distiller en notre âme > les idées et les sentiments favorables, et que ce qui est idée abstraite nous le transformions en affections sensibles,

RS

atteint sa fin lorsissants mouvements }. Tandis que l'étude n,

le tout de l'homme, *on agit bien; si étions sont presque quées par des états lapitale importance délicat par lequel 5 lavorables à notre

îontenant plusieurs al, des profondeurs nature que le crisrieuse, viennent se istal s'accroît peu à i ou des mois, on par leur volume et d'un laboratoire.

Lvail en agitant le it, le cristal est mal e même en psychole la conscience un isiblement, par une itre, les états intellature viennent se maintenu pendant de lui une masse

considérable de puissances, acquérir d'une façon décisive une souveraineté presque absolue sur la conscience, et faire taire tout ce qui n'est pas lui. Si cette « cristallisation > s'est opérée lentement, sans à-coups, sans interruption, elle prend un caractère de solidité remarquable. Le groupe ainsi organisé a quelque chose de puissant, de calme, de définitif. Et notez qu'il n'est peut-être pas une idée qui ne puisse, si nous le voulons, se créer en nous un « clan » très considérable. Les idées religieuses, le sentiment maternel, et même des sentiments misérables, honteux, comme l'amour de l'argent pour l'argent, peuvent monter en nous à la toute-puissance.

Mais rares sont les hommes et à plus forte raison les jeunes gens qui font en eux le grand calme nécessaire à ce travail de lente « cristallisation ». Pour l'étudiant la vie est trop facile etlrop variée, principalement à Paris et dans les grandes villes. Un flot d'excitations externes de toutes sortes viennent battre ^e seuil de sa conscience : à une idée succède une autre idée, puis une autre ; après un sentiment surviennent comme en une course affolée, vingt, trente sentiments divers. Ajoutez à ce débordement les milliers de sensations qui assaillent ses sens, ajoutez les cours, les lectures, les journaux, les conversations, et vous ne pourrez comparer cette course à travers la conscience qu'à la fuite

, tumultueuse d'un torrent qui heurte follement les pierres

qui encombrent son lit, faisant un tapage assourdissant.

Oui, ceux qui se recueillent un instant, et qui par delà

le moment présent essayent d'entrevoir l'avenir, sont bien

1 peu nombreux. Il est si bon de se laisser aller à cet enva-

hissement désordonné d'impressions î Gela demande si peu d'efforts ! on n'a qu'à se laisser étourdir et emporter ! Aussi

\ LES MOYENS INTERIEURS

3mme le remarque Channing, la plupart des hommes )nt aussi inconnus à eux-mêmes que le sont pour nous îspays du centre de l'Afrique *. Jamais ils n'on^volontai- 3ment détourné leurs regards du monde extérieur pour is reporter en eux-mêmes : ou plutôt, comme ils ont uvert toute grande leur conscience aux choses du dehors, s n'ont jamais eu le courage d'aller, sous ce torrent d'oriine externe, sonder le fond solide et permanent de leur tre propre. Il en résulte qu'ils vont à travers la vie, bal- )ttés par les événements extérieurs, aussi peu originaux, ussi peu maîtres d'eux que les feuilles qui tourbillonnent [lassées par le vent d'automne. Le profit / qu'ils retirent e leurs expériences est nul : laisser errer le regard sur tant e choses équivaut en effet à ne rien regarder. Ceux-là 3uls emportent une ample moisson de découvertes qui se longent dans le torrent des impressions sans se laisser Qtraîner et qui gardent le sang-froid nécessaire pour apper au passage les circonstances, les idées, les sentilents qu'ils choisissent et auxquels ils feront ensuite abir un véritable travail d'assimilation. Une fois devenus nettement conscients de notre but qui 5t de fortifier notre volonté, et en particulier notre olontéde travailler, il va falloir faire le triage de toutes îs circonstances extérieures, de toutes les impressions, es idées et des sentiments, obliger les puissances favorales à s'arrêter, à produire leurs eff'ets intégralement, et lisser s'écouler sans même un regard d'attention les puisinces hostiles. Le secret du succès c'est de profiler de tout 3 qui est utilisable pour nos fins.

(1) De Véducation personnelle

§IV

Mais il est quelques points sur lesquels il nous faut insister. Lorsqu'il se sera pénétré de la nécessité de ne pas è\ve un « fugitif de lui-même », qu'il aura bien compris que la distraction est une faiblesse analogue à ce qu'est le tremblement des membres, l'étudiant saura trouver des moments pour le recueillement. Il cessera de disperser soa esprit comme le font tous ses camarades. Il ne lira pas dix journaux dans l'après-midi, il ne gaspillera pas son temps à jouer aux cartes, à discuter aigrement sur des fadaises, à s'étourdir de toutes façons. Il tiendra à honneur d'être en possession de soi et il ne se laissera point entraîner inerte par le courant qui entraîne les autres.

Or le plus efficace moyen d'arriver à cette possession de soi, c'est de susciter en son àme de vigoureuses affections ou de véhémentes répulsions. Il cherchera donc, par des réflexions simples et familières à « se faire > aimer le travail, à se faire détester la vie molle, inutile et sotte de l'oisif. Ces réflexions sa propre expérience les lui fournira à chaque instant. Il ne les laissera pas chasser aussitôt de sa pensée par d'autres idées. Il prendra soin de les savour&f\ Il les obligera à prendre tout leur développement, toute leur amplitude. Au lieu de penser avec des mots, comme le vulgaire, il voudra voir d'une façon concrète et circonstanciée ce à quoi il réfléchira. Voir en général, et comme en courant, c'est la méthode des esprits paresseux. Les esprits réfléchis laissent au contraire distiller goutte à goutte et c faire leur miel ^ > en leur pensée les divers points de

(1) G. Sand. Letlre à Flaubert,

coûter profondément le bonheur de tous ces êtres

pour vous s'imposent, sans les sentir, les plus rifîces, qui se privent de bien des joies pour rendre lesse plus heureuse, et qui prennent pour eux les de Fexistence afin d'en décharger vos épaules, ème, il faudra évoquer jusque dans les moindres acrels lesjoies de la vieillesse quand elle couronne travail. L'autorité de notre parole, de ce que nous le respect de tous, le grand intérêt qui demeure nôme lorsqu'elle est privée de tous les plaisirs

etc. Ainsi encore devra-t-on c savourer > les ions concernant l'indépendance que donne le

sentiment de force, de puissance qu'il développe, irs innombrables qu'il procure aux énergiques,

double la saveur....

on a souvent médité toutes ces considérations et ncore, lorsqu'on a laissé la pensée s'imprégner 5 et fréquemment de leur parfum, il est impos- 1 enthousiasme tranquille mais viril ne vivifie pas )nté. Mais, encore une fois, lorsqu'un mouvement 'se dessine, il faut insister, lui donner toute son !, toute son énergie. Même s'il s'agit d'un sentiquement introduit dans la conscience par un évé- :térieur, par exemple par une cérémonie en l'hon-

savant, il faut aussitôt s'attacher à le dévelopbrtifier.

de dire que lorsque les considérations sont de faire naître une aversion pour la vie que nous

à éviter, il faut de même se former une vive et les détails les plus précis. Il faut en quelque sorte

les laideurs de la vie paresseuse. Un grain de

j,MBâ

LES MOYENS INTÊRlEUPiS

'attraction propre qu'il exerce sur les sentimcnls s et par la richesse des considérations qui s'éveilnes les autres.

ider ce travail, il pourra être bon de faire des lecc cette fin précise de favoriser à Féclosion de tel t particulier. Les exemples que nous dévelopinsi dans la partie pratique du livre pourront être ad secours à ceux qui n*ont point l'habitude de ces réflexions. Tous les livres qui exposent les bienes joies de l'étude et les laideurs d'une vie oisive, xcellents à titre d'aide. La lecture de certains s, comme ceux de Mill, des lettres de Darwin, etc., ivoir de bons efi'ets.

léditation est bien conduite, si on a su faire au

au dedans le calme, le silence qui permettent aux 3nts émotifs de se propager jusque dans les pro-

de la conscience, on aboutira sûrement à une n. Mais lors même qu'aucune résolution ne se for- 1 ne faudrait point croire que tous ces efforts perdus pour notre avancement. Comme le reilill : c Quand l'homme est dans cet état exceptionaspirations et ses facultés deviennent le modèle

compare et par suite par lequel il juge ses senit ses actions des autres moments. Les tendances esse modèlent et se façonnent sur ces mouvements excitation, malgré leur fugacité *. » En effet, il nous comme de ces instruments qui, dit-on, s'amélus les doigts d'un grand artiste. Quand nous avons î d'un regard ferme notre vie entière, il est im-

ietlmement des femmes.

possible que le moment présent ne prenne pas pour nous une tout autre signification que lorsqu'on vit au jour le jour, et quand on a vécu en imagination toutes les joies que donne le travail, et souffert toutes les amertumes de la vie faible de « l'aboulique », il ne se peut pas que notre pensée tout entière et notre activité n'en reçoivent pas une vigoureuse et énergique impulsion. Malheureusement, si nous ne revenons souvent sur le dessin ébauché, pour compléter l'esquisse et renforcer les traits, le torrent des sollicitations externes passant de nouveau à travers la conscience, a bientôt fait de tout effacer. Les bons mouvements, si nous ne les réitérons pas, ne produiront point la moisson des actes.

Il est donc d'une importance capitale de ne point se hâter de se rejeter dans la cohue des impressions du dehors. Il faut se recueillir, donner aux élans d'enthousiasme pour le travail, à la répulsion pour la paresse, le temps d'aboutir à leur fin, c'est-à-dire de produire de fermes résolutions.

La résolution vive, nettement formulée, est dans cette œuvre de rénovation de soi, d'une nécessité absolue. Il y a en quelque sorte deux espèces de résolutions, toutes deux produites par la méditation. Il y a les grandes résolutions générales qui embrassent l'existence entière, qui orientent décidément la vie vers un pôle. Ces résolutions succèdent généralement à de longues hésitations entre plusieurs vies possibles. Plus généralement encore, elles décident de luttes pénibles, elles marquent dans les grandes âmes le rejet brusque, définitif, en une crise d'enthousiasme, de la suggestion si forte des sollicitations de la famille, des relations

104 LES MOYENS INTÉaiEURS

des préjugés mondains qui tendent à aiguiller la vie du jeune homme sur la voie habituelle, fréquentée du grand nombre. i

Pour les âmes faibles, les natures moutonnières, la résolution c'est la paix honteuse et lâche des vaincus : c'est le triomphe en eux de la médiocrité, l'abandon définitif de tout essai de lutte, l'acceptation de la vie de tout le monde et le refus d'écouter davantage les sollicitations d un idé^l plus élevé que ne le comporte la mauvaise qualité de leur âme. Entre ces deux cas nets qui aboutissent à d'irrévocables décisions, on trouve tous les degrés de faiblesse des jeunes gens qui ont des reprises d'eux-mêmes, qui ne parviennent pas à faire taire les appels d'une vie supérieure^ mais qui, par défaut de volonté, retombent sans cesse à la vie qu'ils méprisent. Esclaves révoltés et amers qui n'acceptent point, copime les précédents, leur déchéance, qui sentent la beauté d'une existence de travail et ne peuvent travailler, qui souffrent de la laideur d'une vie de paresse et ne font rien ! Mais esclaves que la connaissance des lois de la psychologie peut aflranchir s'ils ne dé- . sespèrent pas trop tôt de leur rachat, et s'ils ne le veulent point immédiat.

Si ces résolutions ont si grande importance, c'est qu'elles sont en quelque sorte une conclusion. Elles sont la traduction, en une formule précise et brève, d'une innombrable quantité de velléités, d'expériences, de réflexions, de lectures, de sentiments, de penchants.

Par exemple, pour la direction générale de la conduite, nous devons choisir entre les deux grandes hypothèses en présence sur la fin générale de l'univers. Ou bien nous accepterons avec les sceptiques que le monde, tel qu'il existe.

tout comme la vie. Le chaos est impensable. Penser c'est organiser, c'est classer. Et la pensée, la conscience, ne sontelles point les seules réalités que nous connaissions? et accepter la thèse sceptique, qu'est-ce sinon proclamer que la seule réalité à nous connue est une pure chimère ? Et proclamer cela, n'a pas grand sens pour nous. Ce sont propositions qu'on prononce verbalement, sans avoir rien à mettre derrière.

Théoriquement les raisons sont donc très fortes en faveur de la thèse moraliste. Pratiquement elles sont décisives. La thèse sceptique aboutit à justifierl'égoïsme personnel, à ne reconnaître de valeur qu'à l'habileté. Si la vertu reçoit quelques éloges, c'est à titre d'habileté supérieure.

Ajoutons à ces considérations que le choix n'est pas facultatif. Il est obligatoire. Car ne pas choisir, c'est encore choisir. Accepter une vie de paresse et de plaisir, c'est accepter par le fait l'hypothèse que la vie humaine n'a de valeur que comme instrument de plaisir. Or c'est là une thèse qui pour être simple et naïve, n'en est pas moins métaphysique au premier chef. Bien des gens sont plus métaphysiciens qu'ils ne le pensent : ils le sont sans le savoir, voilà tout.

Il est donc impossible de ne pas choisir entre les deux grandes hypothèses métaphysiques. Ce choix peut être précédé par des années d'études et de réflexions. Puis tout à coup, un beau jour, un argument prend un relief plus vif, la beauté et la grandeur de la thèse moraliste saisissent l'âme et l'on prend sa résolution. On décide qu'on acceptera la thèse morale parce que seule elle fournit une raison de notre existence, parce que seule elle donne un sens à nos efforts vers le bien, à nos luttes contre l'injustice et

l'immoralité. Dès lors, le choix fait, on ne permet plus un seul instant aux raisons sceptiques de pénétrer en Fesprit; on les repousse avec mépris parce qu'il y a^ un devoir supé rieur au plaisir de philosopher, le devoir d'agir et d'agir honnêtement. On garde jalousement sa foi morale qui devient un principe de vie et donne à notre existence une saveur, une élévation, une verdeur, que jamais ne connaîtront les dilettanti cUez qui la pensée reste impuissante à produire des affections et une activité solide et virile.

La vie, dès cette résolution solennelle, est orientée. Nos actes cessent de vaciller au gré des événements extérieurs. Nous ne serons plus entre les mains d'hommes plus énergiques que nous un instrument docile. Même battus par la tempête nous saurons garder notre chemin; nous sommes mûrs pour les tâches supérieures : cette résolution est comme la frappe pour les monnaies. L'usure pourra effacer quelques traits, mais on ne pourra plus ne pas reconnaître les grandes lignes du visage empreint sur le bronze.

Cette grande résolution morale doit s'accompagner chez le travailleur d'une autre résolution : comme Hercule tiraillé entre le vice et la vertu, il devra résolument accepter la vie de travail et rejeter la vie paresseuse.

Voilà pour les résolutions générales qu'on n'a guère à prendre qu'une fois durant l'existence. Ces résolutions solennelles sont l'acceptation d'un idéal, l'affirmation d'une vérité sentie...

Mais le but fixé, nous ne l'atteignons pas d'un coup et nous ne l'atteignons qu'en voulant les moyens. Les moyens les mieux appropriés, une étude attentive nous les indique. Ces moyens il faut les vouloir et toute volition implique

une résolution. Mais ces résolutions partielles deviennent singulièrement faciles quand la grande résolution a été biea et dûment prise. Elles en découlent comme les corollaires découlent du théorème. Qn peut toutefois, si une résolution particulière nous coûte à prendre, par exemple la résolution de traduire ce texte d'Aristote, penser aux considérations propres à nous donner goût à cette tâche : si le texte en lui-même est rebutant,, on ne peut nier que TefTort nécessaire pour tirer un sens d'une page qui peutêtre n*en a jamais eu, ne soit une gymnastique vigoureuse, et la grande pénétration d'esprit que développent cette lutte pied à pied contre chaque mot, contre chaque proposition et cet effort pour trouver une suite logique, on en prend aussitôt conscience quand après huit jours d'un tel travail on applique ses facultés aguerries à une page des méditations de Descartes ou à un chapitre de Stuart Mill. On est comme ces soldats romains qui faisaient Texercice avec une charge double du fardeau exigé en temps de guerre. Il est, rare que la résolution d'ensemble demeurant bien présente, quelques considérations simples, familières et précise» touchant quelque résolution particulière, ne suffisent pas à émouvoir la volonté.

Ce qui précède nous montre combien dans renseignement les maîtres se privent d'un important élément de succès en ne faisant pas précéder chaque ordre d'étude d'un exposé très persuasif des grands avantages généraux et particuliers que les élèves vont retirer de ces études. Je puis dire que j'ai étudié des années avec dégoût le latia dont nul ne m'avait jamais montré l'utilité : d'autre part j'ai guéri de ce dégoût des élèves qui en étaient atteints, uniquement en leur faisant lire, et en leur complétant

f?rT./'^~i :-Ji,-

l'admirable exposé de M. Fouillée sur la nécessité des études classiques.

Page 1