QU'EST-CE QUE MÉDITER ET- COMMENT MÉDITER
substitué des signes courts, faciles à retenir, faciles à transmettre à autrui : ces signes ce sont les mots généraux. Ces mots associés aux choses, ont la propriété de pouvoir ' évoquer ces choses quand on le veut, à la condition que le mot soit entré dans la mémoire après l'expérience des choses, ou du moins pourvu qu'on lui ait adjoint l'expérience des choses. Malheureusement nous apprenons, quand nous sommes enfantg, les mots d'abord (sauf pour ce qui concerne les connaissances élémentaires, perceptions simples, etc.). Et pour le plus grand nombre de ces mots, nous n'avons pas eu le temps, ou pas eu la possibilité, ou pas eu le courage d'ajouter à t leur paille, le grain des choses ». Ce sont des épis légers ou même vides. Tous sans exception, nous avons de ces mots en grand nombre en la mémoire. Je n'ai janiais entendu harir un éléphant; le mot barir est pour moi un épi vide. Le vulgaire a de v ces mots en foule. Celui-ci déclare pour clore une discussion que l'expérience a prononcé. Il ignore absolument les conditions nécessaires pour qu'une expérience soit valable. Et ainsi de suite. Si nous examinons les phrases usuelles que nous prononçons nous serons stupéfaits du vague de beaucoup de nos pensées, et même nous découvrirons que les plus intelligents parlent souvent comme des perroquets, sans qu'à leurs paroles corresponde aucune réalité. Eh bien, méditer, c'est en quelque sorte battre la paille pour en faire tomber le grain. La règle qui domine tout ici, c'est de toujours remplacer les mots par les choses. Non pas par une image vague et indéterminée des choses, mais par les choses vues dans le détail minutieux. Nous devons toujours particulariser notre pensée, la rendra concrète. S'il s'agit par exemple de s'amener soi-même h Payot. 0
Jtaî^.
-7^ Tf*»
prendre la résolution de ne plus fumer, on examinera tous les inconvénients de fumer, sans en omettre aucun, depuis les dents qui noircissent, jusqu'aux cent francs par an que coûte un unique cigare fumé après chaque repas. On vérifiera la remarque si juste de' Tolstoï que le tabac émousse la pénétration de l'esprit. On essaiera, un jour de parfaite lucidité intellectuelle, de suivre une subtile déduction philosophique, puis de continuer en fumant. On s'apercevra de la peine qu'on aura, après avoir fumé, de fixer sa pensée, de comprendre ; et quelques expériences semblables nous convaincront que le tabac émousse la fine pointe supérieure de l'esprit. On pensera, d'autre part, que le plaisir de fumer est un de ces plaisirs purement physiques qui ne tardent pas à disparaître en tant que plaisirs pour faire place à une tyrannique habitude. On songera à tous les cas où on a souffert de cette tyrannie. Par de telles remarques et d'autres encore, on donnera une grande force à la résolution qu'on a prise, à ses moments de possession de soi, de ne plus fumer. On devra procéder de même pour le détail des satisfactions multiples qu'apporte le travail.
C'est encore en descendant dans le plus grand détail d'analyse qu'on parviendra à dissiper les suggestions du langage, les illusions de la passion, en vérifiant méticuleusement les affirmations mensongères. Nous examinerons ainsi dans la partie pratique du livre l'affirmation souvent réitérée qu'on ne travaille bien qu'à Paris.
Enfin c'est encore par l'observation détaillée que la prévision des dangers provenant de nos passions et de nôtre paresse aura chance d'être impeccable, tout comme la prévision des dangers et des secours venant du