LES SOPHISMES DES PARESSEUX
sites sont en raison inverse de leur grandeur. > C'est qu*en sciences, comme ailleurs, la vigueur d*esprit, Tinitiative, la passion de la recherche suppléent aux secours matériels .et avec de faibles ressources font des merveilles, tandis qu'avec de splendides laboratoires l'inertie de la pensée demeure stérile. Ce qui importe donc ici, c'est de posséder l'enthousiasme qui fait les grandes choses. Un laboratoire ne sert qu'à vérifiei' des idées préconçues, la découverte c'est l'idée, et les idées ce ne sont point les appareils qui les suggèrent.
En dehors des sciences, reste l'histoire qui a besoin de documents, que l'on doit consulter où ils se trouvent; mais la philosophie, la littérature, la philosophie de l'histoire, et parmi les sciences, les mathématiques, la botanique, la zoologie, la chimie végétale, la géologie ont-elles besoin du séjour d'une grande ville? Si le talent consiste moins en l'absorption de matériaux nombreux qu'en l'assimilation de matériaux de choix, et si les esprits de valeur se distinguent surtout par leur puissance d'organiser les faits observés ou recueillis, et de les vivifier, qui ne voit que de longues périodes de méditation et de calme doivent succéder à nos fouilles dans les bibliothèques?
Ces grandes bibliothèques même ne vont point sans de sérieux inconvénients. Avec la facilité de voir ce que nos prédécesseurs ont pensé des questions qui nous intéressent, on finit par perdre l'habitude de penser par soi-même. Et comme nul pouvoir ne s'affaiblit plus tôt par manque d'exercice que celui de l'effort personnel, on en arrive très tôt à substituer toujours et partout les efforts de mémoire aux efforts de recherche active par soi. Presque toujours la capacité de pensée personnelle est inversement propor-
tionnelle à la richesse des secours que fournit le milieu dans lequel on vit. C'est pour ce motif que les étudiants doués d'une mémoire très heureuse sont presque toujours inférieurs à leurs camarades moins bien doués sous ce rapport. Ces derniers défiants de leur capacité de retenir, ont recours à elle le moins possible. Ils font un choix scrupuleux des matériaux que la répétition introduira dans la mémoire; ils ne confient à celle-ci que ce qui est essentiel, laissant Toubli faucher tout ce qui n'est qu'accident. Et l'essentiellui-méme, il est urgent de l'organiser fortement. Une telle mémoire est comme une armée d*élite puissamment € encadrée ». Ainsi celui à qui les bibliothèques innombrables sont fermées, ne s'entoure que de livres de premier choix, qu'il lit avec soin, qu'il médite et critique, suppléant à ce qui lui manque par l'observation personnelle et par des efforts de pénétration qui constituent une admirable trempe pour l'esprit.
Le calme recueilli est indispensable à ce travail d'organisation dont nous parlons, et il est difficile de goûter ce calme à Paris. Outre qu'on n'y obtient jamais ce silence absolu que procure la campagne et où l'on s'entend eu quelque sorte penser, le milieu hygiénique y est déplorable. L'horizon de cheminées et de tuyaux d'aération des fosses qu'on a devant sa fenêtre, ce milieu factice, surexcitant, cette sédentarité presque obligatoire du plaisir comme de l'étude, tout contribue à ruiner la santé.
De plus on finit par gagner à Paris un peu de cette agitation à vide qui est comme la caractéristique de l'habitant des grandes villes. Les impressions y sont trop multipliées, elles bouillonnent autour de nous : on finit dans cette agitation par perdre beaucoup de sa personnalité. L'attention