‹ L'éducation de la volonté (volume 3)Chapitre 30 sur 41 · LES SOPHISMES DES PARESSEUX · texte numérisé non relu

LES SOPHISMES DES PARESSEUX

se porte consta^mment sur de petites choses ; on y est, justement parce qu'il est difficile de se reprendre dans cette course précipitée, très soumis à la mode. Ajoutez à cela que le travail lui-même y à quelque chose de fiévreux et de malsain. On n*apour se convaincre combien l'état d'esprit du travailleur intellectuel se ressent de toutes les causes d'irritabilité environnantes, qu'à lire la très instructive et très sincère enquête faite par M. Huretsur l'évolution littéraire*. On verra là les effets du coudoiement dans un milieu d'énervés, et on prendra en pitié les souffrances de tous ces jeunes littérateurs dévorés d'envie, d'inquiétudes, très malheureux au demeurant. Quant à moi, je le déclare, si je vois combien loger étroitement à un quatrième étage d'une rue emplie de tapage, loin des champs et des bois, peut produire d'irritation, je ne vois aucunement ce que cet état de choses peut ajouter à la valeur intellectuelle d'un jeune homme.

Et qu'on ne vienne point nous parler de la société qu'on fréquente à Paris. Je puis, au fond d'un village, avoir commerce avec les plus grands esprits contemporains. Je n'ai pour cela qu'à acheter leurs volumes. Ces grands hommes ayant confié le meilleur de leur génie à leurs œuvres, et pour l'ordinaire n'aimant guère à parler des ouvrages dont ils sont en mal d'enfantement, considèrent la société comme un délassement, et le profit intellectuel que les jeunes gens retirent de leur fréquentation est aussi maigre que peut être important celui qu'ils retirent de la méditation de leurs ouvrages. L'avantage immense que de telles relations peuvent avoir pour un jeune homme

(1) Jules Huret. Enquête sur l'évolution littéraire. Hachette, 1891.

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238 LES ENNEÙIS A COMBATTRE

de talent et d*énergie, c'est la noble émulation qu'on éprouve à toucher, en quelque sorte, les résultats d'une vie de travail ; mais de telles fréquentations sont le lot d'une infime minorité.

Le seul grand avantage du séjour à Paris, — et celui-là est inappréciable — c'est la culture esthétique qu'on peut s'y donner. Musique, peinture, sculpture, éloquence, il y a pour elles en cette merveilleuse ville une initiation artistique qui manque dans la plupart des villes de province. Mais cette initiation reçue, la province présente au travailleur intellectuel bien des ressources pour ceux qui veulent les utiliser. D'ailleurs être un provincial, ce n'est point habiter quelque village ou quelque sous-préfecture. On peut être provincial à Paris, car si cette désignation a un sens, elle ne peut signifier que l'absencç de toute préoccupation supérieure. Le provincial, c'est l'homme qui n'a l'esprit rempli que de cancans sans importance, qui ne voit rien dans la vie au delà de manger, boire, dormir et gagner de l'argent; c'est l'imbécile qui n'a d'autre passe-temps que fumer, jouer aux cartes, plaisanter grossièrement avec des gens du même niveau intellectuel que ^e sien ; mais si en province, fût-ce dans un village, un jeune homme a le goût de la nature, s'il demeure en communication constante avec les plus grands penseurs, à coup sûr il ne mérite point l'épithète devenue outrageante de provincial.

Et quelles compensations ne trouve t-on pas à être éloigné des grands centres! Quelques auteurs ont comparé les petites villes à des couvents. Ony trouve, en effet, le silence, le calme des cloîtres. On y peut suivre le mouvement de sa pensée sans être sans cesse distrait par le milieu environnant. Plus d'éparpillement. On vit en soi. On jouit de

catégories â établir parmi eux : ceux qui agissent sérieusement, les énergiques ; et ceux qui ne savent point agir, les volontés faibles : les premiers, quel que soit le milieu où ils se trouvent, feront, avec peu de moyens, des merveilles et généralement leur énergie commencera par créer les moyens ; les seconds, fussent-ils entourés de bibliothèques et de laboratoires, ne font rien, ne feront jamais rien.

Nous voici parvenus presque au terme du livre quatrième il était nécessaire d'aborder de près la question de la senti: mentalité vague, état si dangereux pour la volonté. Nous en avons examiné les causes et les remèdes, puis nousavons dû détruire les naïves illusions qui provoquent de si prodigieuses méprises dans l'évaluation que l'étudiant fait de ses plaisirs. J^ous avons dû nous arrêter sur ce triste sujet de la sensualité, sur les diverses formes qu'elle prend et examiner les moyens de lutter contre elles. Enfin il nous a fallu, chemin faisant, détruire les préjugés, les sophismes à forme d'axiomes que la paresse a suggérés à ceux q'ui à tout prix refusent de travailler. Il nous reste maintenant à faire l'opération inverse, c'est-à-dire à édifier. Après les méditations destructives que nous venons de donner en exemple, et que chaque étudiant devra compléter par ses expériences et ses réflexions personnelles, doivent venir les méditations fortifiantes, propres à stimuler la volonté, à afl*ermir l'énergie.

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