LES JOIES DV TRAVAIL
Il n'y a pas de pensée plus triste que celle que fait^naître le rapide écoulement de notre existence. Nous sentons s'en aller, irréparablement, les heures, les jours, les années. Nous prenons conscience de ce mouvement qui nous emporte rapidement vers la mort. Ceux qui gaspillent leur temps à des occupations frivoles, qui ne laissent pas d'oeuvres pour marquer le chemin parcouru, éprouvent quand ils jettent un regard en arrière, une singulière impression : les années qui ne laissent d'autre souvenir que celui des efforts qui les ont fructueusement remplies, paraissent vides. La vie écoulée se réduit à rien dans la conscience, et irrésistiblement naît ce sentiment que le passé n'est qu'un rêve vain.
D'autre part, quand la route commence à perdre de son intérêt de nouveauté, quand les difficultés de l'existence nous ont renseignés sur la limite de nos forces et que la monotonie du présent et de l'avenir apparaît, le mouvement de la vie semble s'accélérer et à cette impression que Fayot. 16
le passé n*est qu'un rcve, s'ajoute cette autre, plus pénible, que le présent lui-même en est un. Pour ceux qui ne savent pas conquérir sur les fatalités de la vie organique, sur la paresse, sur les sujétions de la vie sociale et de la fonction, de belles heures de méditation, ce rêve même a quelque chose de douloureusement passif. Ils sont emportés comme des prisonniers, dans un triain rapide, et malgré eux.
Le sage est emporté aussi vite qu'aux mais il a réfléchi à l'inutilité de toute résistance, il s'aflranchit en acceptant ce qu'il ne peut éviter, et il tâche du moins de donner au trajet l'apparence d'un long trajet. Il y parvient en ne permettant point au passé de disparaître en entier. Il sait que pour ceux dont le passage ne laisse pas de traces, ce sentiment que Texistence est une illusion ténue, sans réalité, devient intolérable. Il sait que ce sentiment est inévitable chez les oisifs, chez les « hommes du monde », chez les hommes politiques ordinaires dont la vie est gâchée par les préoccupations infimes et par TefTort stérile, chez tous ceux, en un mot, dont le travail ne laisse pas de résultats palpables.
Or on ne peut éviter ce sentiment destructeur de la réalité que si l'on a subordonné son existence entière à quelque grande pensée que l'on réalise peu à peu par ses efi'orts. On éprouve alors un sentiment contraire, celui de la réalité de la vie. Très vif déjà chez le cultivateur dont chaque effort laisse des traces, c'est chez l'écrivain pénétré de son rôle social, qu'il atteint son plus haut développement. Pour lui, chaque jour ajoute aux résultats tangibles de la veille. Sa vie finit même par s'identifier en partie avec son œuvre, et par lui emprunter quelque chose de sa réalité concrète. Aussi peut-on dire que la vie du travailleur est
diversion qui ne tarde point, par la satiété, à redoubler leur souffrance.
Mais l'oisiveté absolue est rare, et comme dit le proverbe, « le diable s'ingénie à trouver de l'ouvrage pour ceux qui n'en ont pas ». Lorsque l'esprit n'a point d'occupations élevées, il ne tarde pas à être envahi par des préoccupations mesquines. Qui ne fait rien a du temps pour mâcher et remâcher ses menues contrariétés. Cette rumination, loin de nourrir l'esprit, le ruine. La force des sentiments non canalisée, ne pouvant se déverser, pour les fertiliser, dans les hautes régions de notre nature, se répand dans les bas-fonds de l'animalité et s'y corrompt. Les imperceptibles blessures d'amour-propre s'eiacerbent, les contrariétés inévitables de la vie empoisonnent les journées, troublent le sommeil. Vu de près, il n'est guère enviable, le fepos du grand seigneur 1 Les plaisirs euxmêmes y deviennent des corvées ; ils perdent toute saveur, tout mordant, parce que pour l'homme le plaisir est inséparable de l'activité. La paresse retentit même sur le corps et tend à épuiser la santé par la langueur, la mollesse qu'elle intronise dans les fonctions de nutrition et de relation. Quant à Tintelligence, ses caractères sont en cet état, le vague, et la préoccupation stérile et fatigante. L'esprit se ronge, suivant l'énergique expression populaire. Quant à la volonté, il est à peine utile de rappeler avec quelle fâcheuse promptitude elle s'atrophie chez l'homme oisif: tout effort devient douloureux pour lui; tellement qu'il trouve moyen de souffrir là où l'homme actif ne soupçonne même pas la possibilité d'une souffrance. Combien différent est le travailleur ! Le travail étant la forme continue, durable de l'effort, se trouve constituer une excellente