‹ L'éducation de la volonté (volume 3)Chapitre 32 sur 41 · LES JOIES DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

LES JOIES DU TRAVAIL

éducation de la volonté. Et plus que tous les autres travaux, le travail intellectuel : car avec la^ majorité des travaux manuels peut coexister un vagabondage de pensée presque complet. Au contraire, le travail de Tesprit suppose à la fois et l'obéissance du corps en quelque sorte bandé par l'attention, et la vigoureuse discipline des pensées et des sentiments. Si ce pouvoir dictatorial sur la pensée n'est point suivi par fatigue d'un abandon absolu de soi, si on a soin de ne pas abuser de ses forces, si on a su les ménager de façon à conserver durant les longues heures qu'on ne peut donner au travail une vigueur diminuée mais suffisante, on prendra l'habitude de celte présence d'esprit, de cet éveil du contrôle de soi — et comme le secret du bonheur ne consiste qu'en une direction de sa propre pensée et de ses sentiments, on aura trouvé, par cette voie indirecte du travail, la pierre philosophale du bonheur.

Il est d'ailleurs fâcheux que le vulgaire, qui a fait le langage, ait associé à ce mot de travail toutes les idées de peine, de fatigue, de douleur, quand il est en psychologie d'une évidence surabondante que tout effort provoque du plaisir pourvu que la dépense ne dépasse pas ce que peut fournir le jeu normal et régulier de la nutrition*. Montaigne fait cette remarque concernant la vertu que < la plus expresse marque de la sagesse, c'est une esjouïssance constante... son état est... toujours serein., la vertu n'est pas plantée à la teste d'un mont coupé, rabotteux et inaccessible : ceulx qui l'ont approchée, la tiennent, au rebours,

(1) Voir pour le développement de cette pensée, et les preuves rigoureuses à Tappui, Revue philosophique^ mai 1890, notre article Plaisir et douleur.

logée dans une belle plaine fertile et fleurissante... Si peuton y arriver, qui en sait Tadresse, par des routes ombrageuses, gazonnées et doux-fleurantes... pour n'avoir hanté cette vertu suprême, belle, triomphante, amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irre'conciiiable d'aigreur, de desplaisir, de crainte et de contrainte... ils sont allés feindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite, menaçante, mineuse, et la placer sur un rocher à Técart, emmy des ronces ; fantôme à étonner les gens * ». Ce que Montaigne dit de la vertu, il eût pu le dire du travail intellectuel. On ne renseignera jamais assez les jeunes gens sur sa nature réelle, qui est, elle aussi, € belle, triomphante, ennemie professe et irréconciliable d'aigreur, doux-fleurante, et délicieuse >.

Car le bonheur que procure le travail n'est pas purement un bonheur négatif. II n'empêche pas seulement la vie de perdre sa saveur, de se transformer en un rêve sans réalité; il n'empêche pas seulement l'esprit d'être envahi par les contrariétés et par les menus tracas, mais en outre, il est par lui-même et par les eflets de son accumulation une source vive de bonheur.

Par lui-même, il nous élève bien au-dessus du vulgaire Il nous fait entrer sur un pied d'égalité parfaite et de charmante intimité dans la société des plus grands et des plus nobles esprits de tous les temps. Par là, il renouvelle constamment pour nous les sources d'intérêt. Tandis que l'oisif a besoin d'une société souvent même très inférieure pour passer le temps, le travailleur se suffît à lui-même. L'impossibilité de se suffire met l'oisif dans la dépendance

(1) Montaigne. Essais^ I, xxv.

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plus juste que les paroles de Quinet : c Quandla vieillesse est arrivée, je Tai trouvée incomparablement moins amère que vous ne prétendiez. Les années que vous m'annonciez comme le comble de la misère et de la détresse ont été pour moi plus douces que celles de la jeunesse... Je m'attendais à une cime glacée, déserte, étroite, noyée dans la brume ; j'ai aperçu, au contraire, autour de moi un vaste horizon qui ne s'était encore jamais découvert à mes yeux. Je voyais plus clair en moi-même et en chaque chose... » Et il ajoutait : t Vous affirmez que les sentiments s'émoussent en vivant. Moi je sens très bien que je vivrais un siècle, je ne m'accoutumerais jamais à ce qui me révolte aujourd'hui \ »

Ainsi la vie du travailleur intellectuel est la vie heureuse par excellence. Elle ne prive d'aucun plaisir réel. Seule elle nous donne pleinement le sentiment de la réalité de notre existence : elle chasse cette impression inévitable et douloureuse pour l'oisif, que la vie est un rêve sans consistance. Elle nous arrache au misérable servage de pensée qui fait de l'inoccupé un hochet que ballottent les circonstances extérieures ; elle ne laisse point l'esprit ruminer des préoccupations médiocres ou des pensées basses. A ces bienfaits indirects, la vie laborieuse en ajoute d'autres ; elle trempe la vçlonté source de tout bonheur durable, elle nous crée habitants de la cité de lumière peuplée de l'élite de l'humanité, et enfin elle nous prépare une vieillesse heureuse, entourée de déférence et de respect. Par une voie détournée elle donne avec prodigalité, outre les jouissances supérieures de l'esprit et de Tâme, même les

(1) L'esprit nouveau^ livre VII, ch. ii.

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