LES JOIES DU TRAVAIL
satisfactions d'orgueil les plus douces, et qui se résument en l'autorité qu'on acquiert, et en le sentiment de sa supériorité. De sorte que ces satisfactions que les médiocres cherchent, souvent sans les trouver, et combien toujours imparfaites et mélangées ! dans l'étalage de leur luxe, dans leur fortune, dans les dignités, dans la puissance politique, le travailleur les trouve, sans les chercher, et comme un surcroît donné par-dessus le marché, pour faire bonne mesure, au milieu de la riche moisson des joies supérieures dont le comblent les justes lois qui sont au fond des choses.
11 est clair que les méditations qui précèdent, aussi bien les méditations t destructives » que les méditations destinées à fortifier le désir du bien, ne peuvent être que des esquisses. Esquisses d'ailleurs fort incomplètes et que chacun devra enrichir d'après ses expériences personnelles, d'après ses réflexions et ses lectures*. Le point essentiel, dans ces sortes de méditations c'est de ne jamais passer légèrement ni sur une idée, ni sur un sentiment propre à renforcer le dégoût de la vie oisive ou à donner de l'élan à la bonne volonté. Il faut, comme nous le disions plus haut, que chaque considération < distille » lentement dans Tâme, la pénètre jusqu'au fond, et produise de vifs mouvements de répulsion ou d'aff'ection.
(1) L'auteur considère son Traité de Véducation de la volonté comme le livre le plus utile qu'il écrira jamais, et, en un mot, comme son œuvre capitale. Aussi compte^t-il la garder encore de longue» années sur le chantier afin de la compléter, de la retondre... c'est dire qu'il acceptera avec reconnaissance toutes les communications, qu'on voudra bien lui faire sur ce sujet qui lui tient à cœur.
mimr
Jusqu'ici ce sont surtout nos ressources intimes que nous ayons étudiées. Il reste à jeter un regard sur le monde extérieur, sur le milieu, au sens le plus général, et à examiner de près les secours que peut y trouver le jeune homme désireux de compléter l'éducation de sa volonté.
i,-^îM
diat, les gens de notre village ou de notre petite ville soutiennent nos efforts par leurs applaudissements, par un redoublement d'affection et de sympathie, sans préjudice, lorsqu'il s'agit de brillants succès, des applaudissements d'un public plus large.
Rien de grand dans le monde ne s'effectue sans efforts prolongés, et nul effort ne peut se soutenir durant des mois et des années sans cette galvanisation de l'énergie par l'opinion publique. Ceux mêmes qui rejettent ouvertement les opinions reçues trouvent dans la chaude sympathie d'une minorité enthousiaste le courage de braver la majorité. Mais résister seul à une unanimité, et pendant de longues années, c'est œuvre surhumaine dont je ne connais pas d'exemple.
Bain parlant avec Mill de l'énergie, déclarait que les deux sources essentielles en sont ou bien une vigueur naturellement surabondante, ou bien un stimulant qui surexcite. Mill répondit : There : stimulation is what poeple never sufficiently allow for^. En effet, c'est un stimulant énergique que l'opinion publique, et lorsque rien ni personne ne la contredit, sa puissance peut devenir'prodigieuse. Il est impossible d'en exagérer les effets. A Athènes Tunanimité d'admiration pour la force physique et pour le génie littéraire a fait éclore, malgré la petitesse du territoire, la plus riche moisson d'athlètes, de poètes, de philosophes que jamais pays ait récoltée. A Lacédémone, le désir de l'éloge public produisit une race d'une énergie extraordinaire. On connaît l'histoire somme toute vraisemblable de cet enfant Spartiate surpris à voler un renard et
(1) John Stuart Milly a Criticism, by A. Bain. London, Longmans, 1882, p. 149.
Goo
^gte I
-*^?«|BF?rr'
qui l'ayant caché sous sa çobe, se laissa cruellement mordre, déchirer le ventre sans trahir son secret. Qu'on ne vienne pas dire que ce sont là peuples exceptionnels, puisqu'on voit, aux derniers échelons de la race humaine, les Peaux-Rouges endurer, en insultant leurs ennemis, les plus cruels supplices et que beaucoup de scélérats trouvent dans la crainte de paraître lâches, un courage stôïque pour aller à l'échafaud. Et dans nos sociétés modernes le désir non de gagher l'indépendance et la sécurité, mais de gagner le luxe, le paraître ; le désir d'éclabousser les autres, de faire étalage d'une sotte vanité, fait supporter à tout un peuple de commerçants, de banquiers, d'industriels, les occupations les plus rebutantes. Presque tous les hommes jugent des choses uniquement par le prix que leur donne l'opinion. Et non seulement l'opinion enfle les voiles qui meuvent noire barque, mais c'est encore elle qui dirige le gouvernail, nous ôtant même le choix de notre route et nous réduisant à un rôle purement passif.
Cette puissance de l'opinion sur nous est si forte que nous ne pouvons soufl'rir des signes de dédain, même d'inconnus, même de personnes que nous avons toutes raisons de mépriser. Combien la présence d'un étranger fait accomplir de prodiges aux jeunes gens, tous les professeurs de gymnastique le savent. A l'école de natation, au patinage, se sentir observé double la hardiesse. Si d'ailleurs l'on veut mesurer cette pleine puissance d'autrui sur nous, que l'on estime la souffrance que nous éprouverions à aller vêtus en mendiants même dans une ville où nous ne sommes jamais allés, et surtout à traverser notre propre rue dans un accoutrement ridicule. La souffrance que ressent une femme à porter une robe qui n'est
point à la mode, mesure de quel poids pèsent sur nous les opinions d'autrui : je me souviens nettement de la douleur cuisante que j'éprouvai il y a vingt ans, étant bien jeune encore, au collège, à sortir vêtu d'une tunique qui . portait au coude une pièce minuscule que sans doute je fus le seul à remarquer !
Eh bien, ce despotisme effrayant que la société exerce sur les moindres de nos actions, on ne songe pas à l'organiser délibérément pour le bien. Cette force on la laisse perdre sans l'utiliser.
Au collège, l'enfant subit au plus haut point la pression de l'opinion de ses camarades, de ses maîtres, de ses parents, parce qu'il y a convergence de ces diverses forces. Toutefois ces forces ne s'exercent qu'en vue du travail intellectuel, et, même sur ce point, les camarades jugent fort mal. Ils ont un certain mépris pour le piocheur d'intelligence médiocre. Lies succès faciles, élégants, en quelque sorte, et qui éclosent tout seuls grâce à la fertilité du terroir, les séduisent. On retrouve chez les enfants la capitale erreur de nos systèmes d'éducation qui sacrifient la culture de la volonté à la culture intellectuelle. Mais, en gros, la triple opinion des parents, des maîtres et des élèves, se fond en un large courant de direction unique. Aussi obtienton, au lycée, des merveilles de jeunes gens qui, livrés à eux-mêmes, ne feront plus rien.
De plus cette opinion se traduit nettement chaque semaine par des marques tangibles, par les places obtenues en composition, par les notes lues en classe, par les reproches ou les éloges du maître devant tous les condisciples. On fait même trop appel aux sentiments égoïstes, à l'émulation, au désir d'éloge et pas assez au sentiment personnel
du devoir. On n'appelle pas suffisamment l'attention sur le vif plaisir que donne le sentiment de la vigueur intellectuelle accrue, sur la joie du perfectionnement de soi, sur les multiples satisfactions que donne le travail et par luimême, immédiatement, et par ses conséquences. On entoure en quelque sorte l'élève de lièges, au lieu de lui apprendre à nager sans secours : cela est d'autant plus funeste que, dès qu'il arrive à la faculté, il se trouve isolé complètement. Le professeur est trop haut et les parents sont trop loin. Il ne reste pour agir sur l'étudiant, que ridée de l'avenir, idée fort vague, et que d'ailleurs l'exemple d'aînés arrivés sans grands efforts, achève de réduire à l'impuissance. L'approche de l'examen provoque des efforts momentanés, toujours désordonnés et qui tiennent plus du gavage artificiel que d'une saine nourriture.
L'étudiant pourrait être soutenu du dehors par l'opinion de ses camarades. Malheureusement, cette opinion, ainsi que nous l'avons vu, glorifie pour l'ordinaire, ou affecte de glorifier tout autre chose que le travail. Si un jeune homme a besoin pour bien faire, de ce stimulant qu'est la louange des autres jeunes gens, il ne devra l'espérer que d'un petit groupe, d'une élite soigneusement choisie dans la foule. L'étudiant qui décide de faire de sa vie autre chose qu'un commentaire en action des chansons de Béranger ou des poésies d'Alfred de Musset, peut facilement, s'il le veut, se trouver, et même se créer un milieu propice à ses projets. Nombreux sont les jeunes gens qui sortent du lycée avec des aspirations élevées. Mais, comme le remarque Mill* : « La disposition aux nobles sentiments
(1) Utilitarisme, ch. ii, Irad. Lemonnier.
up de natures une plante délicate, facileles influences hostiles... chez la majorité , cette plante meurt facilement si leurs société dans laquelle ils se trouvent jetés, vorables à l'exercice de leurs facultés mmes perdent leurs aspirations nobles nt leurs goûts intellectuels, parce qu'ils nps ou le goût de les cultiver; et ils ilaisirs bas non parce qu'ils les préfèrent, sont les seuls facilement atteints et bientôt seuls qu'ils soient capables de chercher. » iolution des difficultés venant de i'infériomasse des étudiants, serait, pour qui a des utes, dans la formation de petits groupes tre camarades décidés à mettre en cornets.
3 rôle des professeurs de faculté pourrait ils prenaient conscience et de la grandeur de leur autorité sur les étudiants. Malheu- •eurs régnantes sur le rôle de l'enseignéempèchent la plupart d'entre eux de se le leurs devoirs. On va répétant * que le îur de faculté diffère essentiellement de iur de lycée. Ce dernier est avant tout un remier est un savant. Au dernier d'agir ifant, de la modeler, s'il le peut; au preindifTérence du chercheur qui n'a d'autre ié.
lui-même a accepté, en passant, ces vues super vre si admirab.e en ce qui concerne renseigneassique.
Eh bien, de telles assertions sont monstrueuses, ni plus ni moins. D'abord elles supposent comme accordés des postulats inacceptables. Elles supposent d'abord que le professeur de faculté est un savant, qu'il n'a de devoirs que relatifs à la science. Cette prétention serait acceptable si le professeur vivait uniquement de sa science, de ses découvertes, s'il était isolé en son laboratoire ou en son cabinet de travail.
Mais il n'en va point ainsi. Quoique professeurde faculté, on passe à la caisse chaque mois. Ce petit acte si rapidement expédié et qui ne se reproduit que douze fois par an, suffit cependant pour transformer la situation du savant en celle d'un professeur avant tout, qui a des devoirs non seulement envers la science, mais encore envers les étudiants.
Pour bien se rendre compte de ces devoirs, il est nécessaire d'étudier l'état d'âme de l'étudiant à son arrivée à la faculté. La matière de ôette étude nous est fournie par un retour impartial surnous-même ; par les plaintes d'anciens condisciples, consignées en des lettres; par la réponse d'étudiants actuels à des camarades qui ont consenti à leur écrire de véritables questionnaires dissimulés habilement ; enfin par les confidences d'étudiants, soit directement et amicalement provoquées, soit surprises dans quelque aveu échappé, soit livrées naïvement en quelques mots caractéristiques pour un observateur en éveil.
Cet état d'âme, le voici dans ses grands traits : durant les premières semaines, l'étudiant éprouve une ivresse semblable à celle du prisonnier qu'on vient de rendre à la liberté. C'est un état négatif en quelque sorte ; c'est la sen- Eation d'être débarrassé de toute contrainte. La presque