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CHAPITRE PREMIER

LES ElOEVIS A COMBATTnK : LA SENTIMENTALITÉ VAGUB ET LA SENSUALITÉ

Les ennemis à combatlre sont, nous l'avons va, au nombre de deux : la sensualité et la paresse. La paresse élanl l'abandon perpétuel de soi-même, constitue le « milieu > néce»laire au développementde tous les germes vicieux, et en un sens, toute passion basse implique paresse. Si on nous poussait un peu, nous ne craindrions nullement de déclarer que toutes les passions inTérieures sont, comme le disaient les stoïciens, un relâchement de la volonté. Être passionne, qu'est-ce, en eiïet, sinon cesser d'être maître chez soi? La passion, c'est l'animalité victorieuse, c'est l'aveugle poussée de l'hérédité qui obscurcit rinlclligencc, l'opprime, et, bien plus, la met à son service; c'est la suppression en nous de l'humanité, l'abaissement de ce qui fait à la fois

notre honneur et notre raison d'être; nous reprenons rang, durant le temps qu'elle gronde, dans la série zoologique.

Et cependant les passions sont moins dangereuses h notre avis, à cause de leur peu de durée, que ces forces qui ont une action nuisible de tous les instants, et que nous avons comparées à l'action de la pesanteur dans la pierre. Et de même qu'un édifice n'est solide que lorsque l'architeclefait tourner au profit de la stabilité des murs les lois niènies de la pesanteur, de même ici, Tœuvre de notre régénération ne sera durable que lorsque nous aurons absolument neutralisé l'action des puissances hostiles en leur opposant l'organisation victorieuse des forces favorables à notre fin, et que nous aurons obligé même certaines de ces puissances hostiles à lutter pour nous. Mais à quoi reconnaître du premier coup, en quelque sorte, si une force nous est hostile ou favorable? Rien de plus simple. Toute force psychologique est dangereuse pour notre volonté si elle agit dans le même sens que la paresse, et avantageuse si elle agit en sens contraire.

L'œuvre à entreprendre devient donc fort nette. Il faut d'abord affaiblir ou détruire si c'est possible les puissances qui tendent à ruiner l'énergie, et conférer la plus grande force à celles qui tendent à lai donner plus de vigueur.

Les causes d'affaiblissement de la volonté persévérante sont nombreuses : la première en importance, c'est cette sentimentalité vague si fréquente chez les jeunes gens et qui achemine insensiblement l'imagination à se complaire en des rêveries voluptueuses qui sont la cause habituelle des tristes habitudes solitaires. Viennent ensuite l'influence funeste des camarades qui ont cessé tout effort d'amélio-

LA SENTIMENTALlTfi VAGUE ET LA SENSUALITE IM

ration d'eux-mêmes, la vie de café el de restaurant, la tristesse, le découragement, la redoutable cohorte des sopbismes dont se servent les paresseux pour excuser leur fainéantise, sophismes si souvent répétés qu'ils s'imposent même aux g^rns éclairés et qu'ils finissent par acquérir l'autorité, l'évidence d'axiomes : axiomes funestes s'il eu futl

Nous commencerons donc l'élude des faits psychologiques funestes pour la volonté par l'exameD de la seotimentalité vague, des aspirations sans but.

Au collège, le jeune adolescent, maintenu par la discipline de la maison, occupé par des Uches multiples et obligatoires, tenu en haleine par l'émulation, par le souci des examens, obligé de mener une vie sobre et rigoureusement réglée, n'a guère le temps de s'abandonner à de longues rêveries, aujourd'hui du moins qu'on a diminué le nombre des heures d'études et augmenté celui des henret de récréation. 11 ne peut plus guère, comme hélas t presque tous les élèves internes le faisaient autrefois, consacrer de notables portions de ses études du soir à la rêverie et h l'évocation de scènes de tendresse passionnée. Mais au sortir du lycée, brusquement jeté seul dans une ville, sans pa* rcnts, sans surveillance, sans travail immédiatement obligatoire, et même sans travail nettement déûni, les heure» d'entier abandon, de mollesse, de paresse absolue, vont s'accumuler. Par malheur, à celte époque même, des transformations physiologiques dès longtemps élaborées, s'achèvent. La croissance est presque terminée; l'énorme

Pavot. 13

lift

effort nécessaire à l'enfant pour classer et débrouiller son mqnde extérieur est achevé : la grande quantité de forces désormais sans emploi va devenir une cause de troubles : l'éveil complet du sens génésique colore tout à coup la pensée de reflets qu'elle n'avait pas. L'imagination se met de la partie : c'est cet état de souffrance réelle, mais poétisé par la littérature , que dépeint si bien Beaumarchais dans Chérubin. On n'aime aucune femme déterminée, on en est encore à « aimer l'amour ». Il y a en nous, à cet âge, une telle puissance de transfiguration, une telle vigueur de vie débordante, un tel besoin de se prodiguer au dehors, de se dévouer à quelque cause, de se sacrifier, que c'est une époque bénie.

Mais hélas ! c'est un moment décisif dans la vie : il faut que cette ardeur se dépense. Si elle ne se porte pas vers des occupations honorables, elle risque de se porter vers le» plaisirs vils et honteux. C'est à ce moment la lutte d'Hercule entre le vice et la vertu : quel que soit le parti choisi, on l'adoptera avec une fougue extrême. Pour la grande majorité des jeunes gens, le choix n'est pas douteux. Ils vont là où les portent le dégoût de l'étude, les déplorables exemples, l'absence de récréations saines, la faiblesse de leur volonté, leur imagination déjà salie et corrompue. De ceux-là, il est impropre de dire qu'ils désertent la lutte, puisqu'ils ne tentent pas un seul instant de lutter. Il faut d'ailleurs avouer que ces beaux romans qu'on vit en imagination, cet avenir qu'on arrange à sa guise, sont infiniment plus intéressants que le travail et demandent moins d'efforts. Aussi dès que l'étude devient rebutante, comme un étudiant peut toujours remettre au lendemain ce qu'il fait actuellement, il se laisse aller à ces rêveries qui absor-

Là SENTIMENTALITE VAGUE ET LA SENSUALITÉ 195

bent le meilleur de son temps. Combien de jeunes gens vivent ainsi un roman, construit de toutes pièces, pen dant des semaines et des semaines, reprenant le thème de cent façons dilTérentes, imaginant leur héroïne dans bien des conjonctures, lui adressant même à haute voix des paroles qu'ils ne trouvent jamais assez tendres, assez douces, assez chaleureuses ! Ah ! que les romans de nos romanciers sont pdlcs et décolorés à côté de nos propres romans de la dix-huiticme année ! Il manque à leurs situations et à leurs personnages celle grande surabondance d'aflcction, celle générosité de désintéressement qui est l'apanage de ces années privilégiées. Ce n'est que plus lard, lorsque i'imaginalion s'est portée sur des objets sérieux et qu'elle s'est refroidie, que nous demandons aux romanciers de remplacer pour nous le poète que nous étions et que nous ne sommes plus. Hatheureasemeot ces beaux romans, c'est avec les heures dues aa travail que nous les construisons, et trop souvent les jeunes gens prennent si bien l'habitude de la rêverie, que tout travail sérioux devient impossible. Un mot lu, une suggestion, suffisent pour nous rendre absolument étrangers à notre travail. Une heure est vile écoulée avant que nous nous ressaisissions. Et de plus, par contraste, la vie solitaire de rétudiantisolé dans sa chambre, ses travaux souvent ennuyeux, paraissent si amers que tout courage s'en va. Il est si dur de redescendre d'un ciel enchanté au prosaïsme de la vie réelle I De toutes façons la rêverie vague est très nuisible. Combien d'heures fécondes pour le travail se consument inutiles et vides!

Ce gaspillage d'intelligence et de sentiment provient de causes superficiellei, d'an dérèglement d'imagina-

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tion, mais malheureusement aussi de causes profondes.

Une cause profonde c'est la transformation physiologique dont nous avons parlé. C'est l'avènement à la virilité. C'est d'autre part l'écart considérable qu'il y a entre cette capacité physiologique et. la capacité sociale correspondante. Depuis la fin de ses études secondaires, le jeune homme doit travailler de huit à dix ans pour se créer une situation qui lui permette de se marier « suivant les convenances ». Il est admis chea nous qu'une jeune fille doit « acheter » son mari, et rares sont les jeunes gens qui osent affronter le mariage sans dot, et compter sur leur jeunesse, leur ardeur, leur courage pour arriver à l'aisance. Ils préfèrent attendre et font souvent un bien mauvais calcul : car malheureusement la dot ne va pas sans la jeune fille et trop souvent celle-là est compensée par la santé chancelante, les goûts de dépense, l'incapacité de tout travail intérieur de celle-ci, et par les inconvénients qui résultent pour la femme et pour le mari de l'oisiveté de la femme.

Avec de telles habitudes sociales un étudiant peut rarement se marier avant trente ans, de sorte que les dix plus belles années de la vie se passent ou bien dans des luttes toujours pénibles contre des besoins physiologiques, ou bien dans le vice. Or, rares sont ceux qui luttent bien longtemps, et c'est dans une vie sotte, absurde, et démoralisante que la majorité des étudiants gaspillent leur jeunesse.

Il est triste de supputer la somme de malheurs causés par la fatale mode du mariage tardif. Que de joies, de santé, d'énergie, follement gaspillées! Car si le mariage a des inconvénients, s'il impose de rudes charges, il les

impose à l'âge où Ton est capable de les supporter gaiement. Les efforts nécessaires pour vivre et faire vivre les siens ne sont pas du moins des efforts exclusivement égoïstes; ils forment pour le jeune homme une virile et saine discipline du travail pour autrui. De plus, si le mariage sans dot a des inconvénients, il a de grands avantages moraux. Le mari et la femme sentent leur absolne solidarité. C'est un intérêt primordial pour la femme de laisser à son mari l'intelligence nette et de surveiller de près sa santé. Elle ne délègue point à quelque domestique sans moralité le soin de préparer le repas : les divers mets sont pour elle un clavier étudié et connu dont elle joue habilement et dont elle sait les effets sur la santé de celui qui est tout pour elle. Le mari d'autre part se sent charge d'&mes, il n'a nulle inquiétude, car il peut parer aux chances de mort par une a.ssurance sur la vie. Il laisse chez lui en parlant une femme de bon sens et de cœur, saine de corps et vigoureuse ; il sait que toujours il trouvera en rentrant une affection sûre et de bonnes consolations dans SCS déboires. (1 sait qu'il reverra la maison nette, propre, avec cet air de fêle qu'ont les logis heureux. Il n'y a pas pour un jeune homme de sentiment plus forti- Qant que celui que produit celte association de deux personnes de bon sens et de cœur contre le malheur et la maladie. A mesure que l'on avance dans la vie, l'affectioc et le bonheur grandissent : le travail de l'un, l'économie de Taulrc, permettent d'embellir l'intérieur; chaque bijou acheté, chaque meuble nouveau est le résultat du sacriûce de tout plaisir, de toute joie qui n'est pas commune ; cela, sans parler des enfants, crée des liens d'une force extraordinaire. Dans les ménages qui ont débuté modestement

l'aisance augmente avec l'âge, les charges diminuent, et la vieillesse est parfaitement heureuse, parce qu'on ne jouit bien de la sécurité, du calme, de la fortune qu'après avoir longuement travaillé pour les obtenir. Tant il est vrai que, comme le dit le poète :

... L'homme ne jouit longtemps et sans remords Que des biens chèrement payés par ses efTorts... *.

On ne doit donc pas hésiter à se marier jeune, et comme cela n'est possible qu'en renonçant aux grosses dots, on aura l'avantage de choisir sa femme pour elle-même, pour ses qualités. Il faut d'ailleurs avouer que les jeunes filles qu'épouseront très lard nos étudiants sont de moins en moins propres au mariage. L'éducation de serre chaude qu'elles reçoivent, l'absence d'exercice, de grand air, l'abus du corset, les rendent trop fréquemment impropres aux charges de la grossesse; bien peu ont le courage ou la force de nourrir leurs enfants. Les médecins sont unanimes à constater la fréquence alarmante des dérangements de l'utérus.

Chose plus grave, l'oisiveté absolue où elles passent les années qui suivent la sortie de pension, la nourriture excellente qu'elles reçoivent, l'absence de toute fatigue, les soirées excitantes où on les mène, l'opéra, la lecture des romans sentimentaux qu'on leur permet et que leur servent les journaux de modes ou de demoiselles, cet ensemble de causes font que leur imagination ne peut pas ne pas être pervertie» On ignore combien sont terribles les souffrances cachées des jeunes filles oisives.

De plus, élevées en marge de la vie, n'apercevant que ( 1) Sully Prudhomme. Le Bonheur, X, Le sacrificb.

LA se!itime:<talité vague et la sensualité 19t

les apparences polies des relations mondaines, sûres d'ailleurs du lendemain, elles ne connaissent rien de la vérité et se font de toutes choses des idées éminemment propres à produire, la réalité surgissant, de douloureuses désillusions. Elles ont à coup sûr en général moins d« bon sens que les jeunes filles des familles laborieuses.

Mais, dit-on, elles ont du moins, les jeunes filles riches, la supériorité de l'instruction. Hélas! on se fait sur ce point de grandes illusions. Elles n'arrivent guère à la solide culture. Elles peuvent mettre en leur mémoire beaucoup de choses, mais n'attendez pas d'elles les eflbrts d'imagination créatrice. On n'obtient que très difficilement d'elles « la personnalité », et M. Manuel, inspecteur gênérai, président depuis de longues années du jory d'agré* galion des jeunes filles, le constate dans plusieurs de set rapport» annuels. D'ailleurs quoi qu'elles fassent, nous avons, lorsque nous les épousons, une telle avance sur elles, qu'elles ne paraîtront jamais à leur mari, surtout si le mari travaille et pense, que des élèves médiocres, liait même sans grande instruction, la femme d'esprit droit, de jugement judicieux, d'observation pénétrante, est infiniment précieuse pour l'homme de talent. Il vit en effet, et de plus en plus, au-dessus de l'humanité. Il poursuit avec persévérance sa chasse aux idées et finit par perdre tout point de contact avec le monde environnant. La femme, elle, vit dans ce monde entièrement. Elle y peut faire de riches moissons d'observations que le mari dédaigneux du détail n'eût point aperçues; elle sert de trait d'union entre le monde et lui ; elle retire parfois d'un coup de filet une pèche miraculeuse de précieux renseignements dont le mari voit la portée générale. Stuart Mill

parle constamment en termes extrêmement élogieux de jyjme Taylor; au contraire ses amis et principalement Bain* déclarent qu'elle était d'esprit très ordinaire. Ils n'ont point compris que pour un penseur comme Mill, très conOné dans l'abstraction, si M"' Taylor était de jugement pénétrant et d'esprit observateur, elle a dû lui fournir, comme le déclare Mill, la matière de ses plus belles théories économiques. Or constamment, dans son Économie politique, Mill loue l'esprit éminemment pratique des femmes, leur génie du détail. La grande influence de M™* Taylor, la voilà; et pour un motif tout pareil, une femme douée d'un esprit d'observation un peu terre à terre, mais pénétrant, est plus précieuse pour le penseur que tout un harem de femmes savantes'.

Mais quelque tôt que puisse se marier un jeune homme adonné au labeur intellectuel, comme il ne peut se marier au sortir du lycée ou du gymnase, il reste plusieurs années pendant lesquelles il lui faut lutter pour s'afl'ranchir de la vassalité aux besoins physiologiques. Cette lutte est pure afl'aire de tactique; mal entreprise, la défaite est certaine.

§ III

Nous ne devons pas craindre dans un livre écrit surtout pour les jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans d'aborder cette question si importante de la sensualité. Ne point

(1) Bain. Stuart Mill, a crilicism. Longmans Green. London, 1882, p. 163.

(2) La femme est affligée d'une myopie intellectuelle, dit très justenient Schopenliauer, qui lui permet, par une sorte d'inluilion, de voir d'une façon pénétrante les clioses prociiaines... Pour noua, au contraire, notre regard dépasse sans s'y arrêter les choses qui

parler d'une chose dont les plus purs génies humains ont soufTert, c'est hypocrisie pure. Kant a sur ce sujet une page fort belle remplacée dans la traduction française par plusieurs lignes de points! Ces points en disent long sur i'fHat d'esprit du public sur cette question, et quand on songe à la grossièreté de^ propos qu'échangent après dincr, au fumoir, les hommes « bien élevés >. il faudrait être niais pour prendre comme argent au titre légal cette pudeur qui n'est qu'hypocrisie, et pour ne point oser dire ce qu'il est du devoir d'un homme de cœur de dire. 11 n'est que trop vrai que la sentimentalité vague produite par la puberté se transforme tôt en sensualité. Les images confuses se précbent, les vagues désirs deviennent des actes et l'étudiant, ou bien se laisse aller à de honteuses habitudes ou bien, comme la minorité des jeunes gens plus hardis ou plus riches, fréquente les femmes dont c'est le métier de se vendre.

Les conséquences de cet état de choses, on les exagère tellement d'habitude que le tableau trop chargé n'épouvante personne. Il n'en est pas moins vrai que la santé se restent sérieusement des excès : les jeunes gens qui les commettent prennent un aspect vieillot; il se produit delà consomption dorsale, de la débilité musculaire indéniable, une pesanteur à la moelle épinière, symptômes cachés et qu'on néglige dans le coup de folie de l'exuborance animale. Les couleurs se fanent, la fraîcheur disparait; les yeux ont un aspect terne, languissant; ils sont entourés d'un cercle bleu&tre. La physionomie marque l'alTaissement.

nous crèvent lei yeux et cherche bien au delà; nous avonf besoin d'élre ramènes h une manière de voir plus simple et plus rapide. l'entée» et /ragmenU. Alcaa, p. 131.

Tout dénote une fatigue, qui en se répétant fréquemment ne tarde pas à attaquer les sources mômes de la vie; c'est en quelque sorle la préparation des gastralgies, des névralgies, des hypertrophies du cœur, des affaiblissements de la vue qui commenceront à désoler l'existence des imprévoyants dès la trentaine.

Mais ce n'est point seulement sur le corps que porte la désastreuse influence delà sensualité, la mémoire s'émousse d'une façon prodigieuse, l'esprit perd tout ressort, toute vigueur. Il se traîne en quelque sorte languissant, et comme saisi de torpeur. L'attention est faible, vacillante. Les jours s"'écoulent dans une indifl"érence apathique, dans une nonchalance, une paresse écœurante. On perd surtout cette joie mâle que donne le travail : il devient une corvée dès qu'il lui manque sa récompense naturelle.

Enfin l'habitude du plaisir physique substitue les émotions grossières et fortes aux émotions plus douces, mais durables de l'âme. Ces violentes secousses ruinent la joie des plaisirs calmes. Et comme les joies sensuelles sont courtes, qu'elles laissent après elles la fatigue et le dégoût, le caractère devient habituellement triste, morose, d'une tristesse d'accablement qui pousse à rechercher les plaisirs bruyants, brutaux, violents. C'est un cercle vicieux désolant.

Il est inutile d'ajouter à ce tableau nullement chargé, les conséquences sociales de la débauche, si douloureuses pour la femme dans une société comme la nôtre, à demi barbare encore, qui assure aux jeunes gens des classes aisées l'impunité de la séduction, et qui s'efi'orce de rendre inoffensives les conséquences de la débauche avec les filles soumises.

Les causes de cette sensualité sont multiples. Nous

avons vu qu'il y en a une organique. De même que l'appel de l'estomac à la conscience prend la forme de cette souffrance appelée la faim, de même que l'appel des voies respiratoires est dans le sentiment d'étouiTement qui se produit violent dès que Tair cesse d'arriver aux poumons, de même il y a un appel des organes sexuels, lorsque le fluide séminal s'y accumule, appel brutal, impérieux, et qui par une puissance mal expliquée, tant que satisfaction n'a pas été donnée an désir, trouble le jeu régulier de l'intelligence.

Toutefois il n'y a point ici, comme dans le cas de la daim, souiïrance par manque, mais bien souflrance par pl(Hhore. Il y a surabondance de forces à dépenser. Or en physiologie, comme dans un budget, les virements de fonds sont possibles, et l'on peut inscrire à un chapitre différent les sommes inemployées. II y a un système d'équivalences à trouver et quelle que soit l'origine de la force surahondanto, une fatigue, de quelque aorte qu'elle «oit, la consomme et la détruit.

De sorte que, si le besoin demeurait tel quel, la lutte contre lai, contre ses sollicitations serait facile. Mais ce besoin est comme fouetté, surexcité par bien des causes qui transforment parfois les sollicitations en une poussée de folie furieuse, irrésistible, qui peut conduire à commettre des actes insensés, criminels.

La première cause de surexcitation est dans notre régime alimentaire. Nous l'avons vu déjà, presque tous nous mangeons trop. Notre nourriture est à la fois trop abondante et trop forte ; comme le dit Tolstoï ', nous nous

(1) Sonate à Kreutier. ^

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nourrissons comme des étalons. Voyez sortir de table ces étudiants rouges, congestionnés, le verbe haut, la gaieté violente — et dites si le travail intellectuel leur sera possible pendant les heures de digestion laborieuse qui vont suivre et si la pure animalité ne va pas être triomphante en eux?

Ajoutons à cette cause d'excitation les stations assises trop longues, souvent dans l'atmosphère chaude des salles de cours, ou dans l'atmosphère lourde, épaisse des cafés en hiver; ajoutons encore le sommeil prolongé qui est une cause certaine de sensualité exaspérée : nous disons cause certaine, car dans l'assoupissement du matin qui succède au sommeil, la volonté est comme fondue : la bête règne sans opposition. L'esprit lui-môme est somnolent — et s'il semble à beaucoup de gens que le travail de méditation de ces heures tièdes est excellent, c'est qu'ils se font illusion : la fine pointe de l'esprit est émoussée ; les idées les plus banales paraissent originales, et quand on veut écrire les belles pensées du matin, on s'aperçoit que rien n'est fait; le prétendu travail de l'esprit n'était qu'un automatisme de pensée sans grande valeur.

Automatisme en effet, et l'automate en nous, c'est l'animal lâché, avec ses instincts, ses désirs : et son penchant naturel, le terme de sa course, c'est le plaisir sensuel. De sorte qu'on peut poser comme une règle sans exception, ainsi que nous l'avons dit plus haut, que tout jeune homme qui demeure au lit une ou plusieurs heures après le réveil est fatalement vicieux.

A ces causes d'ordre physique vient s'ajouter l'entraînement du milieu. Il est clair que la fréquentation de camarades médiocres, sans caractère, sans énergie, sans

moralité, ne peut être que très nuisible. Et malheureusement, il faut bien l'avouer, il y a parmi les étudiants de tous pays un nombre considérable de purs vauriens. Il se produit dans les groupes une émulation insensée : les pires fous donnent aux autres le ton. Au restaurant, surtout dans les tables nombreuses des petites facultés, les repas sont bruyants, on s'y échaufle dans des discussioDS ridicules, sans méthode : on sort de là surexcité, tout prêt à subir les suggestions des camarades grossiers et hardis. On court les brasseries et l'orgie commence. Après des s»> cousses aussi violentes on est incapable de longtemps de revenir au travail paisible et aux joies délicates de la pensée. Ces débauches déposent comme un ferment mauvais qui désorganise les sentiments supérieurs si instables chez le jeune homme.

Si encore c'étaient là les seules causes de dépravation, les natures simplement bonnes pourraient après tout les éviter : malheureusement il y a d'autres suggestions d'ordre plus élevé, et des sophitmes courants, acceptés, qui légitiment les pires excès.

Nous avons, dans la partie psychologique du livre, étudié les rapports de la tendance et de l'intelligence.

Aveugle par elle-même, la tendance reçoit de l'intellect sa direction précise, et du moment où elle devient consciente du but et des moyens, sa puissance redouble. D'autre part, la tendance attire, en quelque sorte, et groupe autour d'elle des idées de même nature qu'elle; elle leur prête sa puissance et reçoit d'elle une puissance augmentée. Il y a là une alliance étroite, plus qu'une alliance, une solidarité telle que tout ce qui aflaiblit l'une des parties contractantes allaiblit l'autre et que tout ce qui renforce

l'une renforce l'autre. Cela est surtout vrai pour les tendances d'ordre sexuel. Les images y ont une puissance considérable de réalisation. Elles retentissent avec une rapidité prodigieuse sur les organes reproducteurs. Lorsque la tendance est excitée, elle embrase l'intelligence entière et tend à produire une suggestion violente presque hallucinatoire ; et inversement, nulle tendance n'est plus facilement éveillée par des ide'es ou des images. Le rôle de l'imagination dans la passion amoureuse est si grand qu'on ne pourrait l'exagérer. Dans un esprit désœuvré, surtout, on peut dire que le travail automatique de la pensée a pour objet principal cet ordre de désirs. Et la preuve, c'est que l'amour n'a pu être l'occupation dominante de la vie que dans les cours, et dans le « monde » actuel, parce que les mondains vivent dans la plus déplorable oisiveté. Pour les travailleurs, il n'est que ce qu'il doit être, un horsd'œuvre.

Aussi est-ce un assez grand malheur que dans cette lutte déjà si difficile, au lieu d'être soutenu, encouragé par le milieu où il vit, l'étudiant n'y trouve que des excitations à capituler. Le moindre accident peut ici briser la barre si fragile du gouvernail et livrer l'âme à l'automatisme de la passion. Il en est de la conscience du jeune homme comme de la mer du mois de mars : elle n'est jamais calme, et lorsqu'elle l'est en apparence, un examen attentif découvre de puissantes « lames de fond » que le moindre vent peut transformer en une houle redoutable. Il faudrait donc éviter avec un soin scrupuleux tout ce qui peut provoquer un orage même momentané. Mais comment faire pour qui vit au milieu d'une société et d'une littérature qui prodiguent les excitations ? Le jeune

LA SENTIMENTALITE VAGLi: Ll LA SENSUALITÉ V>1

homme vit comme dans une atmosphère enivrante. Tout semble combiné autour de lui pour troubler son discernement touchant les plaisirs de l'amour. II n'est que trop certain que la grande majorité des gens < bien élevés > est étrangère aux plaisirs artistiques et intellectuels, et souvent aussi incapable de goûter profondément et d'une façon durable les beautés de la nature : au contraire, les plaisirs sensuels, accessibles non seulement à l'homme, mais & presque tous les animaux, ne demandent pas des sacrifices prolongés : ils sont facilement atteints et bientôt, les goûts délicats disparaissant, on n'est plui capable d'autres plaisirs que des plaisirs grossiers.

Le résultat de cet état de choses général, c'est que toutes les réunions mondaines sont de simples excitations sensuelles qu'on masque de prétextes divers, musique, jeux scéniques, etc. Le jeune homme, qui au retour d'une soirée regagne sa modeste chambre d'étudiant, y rentre l'imagination pleine de troubles : le contraste de ces lumières, de ces danses, de ces toilettes provocantes et de sa pauvre chambre de travail, est mortel à la santé de l'esprit. Il n'y a pas d'impression plus décourageante pour lui, car rien ne l'a habitué à faire la critique de ces prétendus plaisirs. II ne s'est jamais pénétré de cette vérité que, riche comme il Test en forces et en illusions, il est incapable de voir ce qui est. Il forge de toutes pièces son monde extérieur et les personnages qu'il y fait mouvoir, et celte hallucination est si vive qu'elle s'interpose entre lui et la réalité qu'elle lui cache. Il n'est pas étonnant que, par contraste, sa vie si calme, si tranquille, si libre, si vraiment heureuse lui paraisse insupporlablement monotone et triste. Jamais il n'est tenté, le pauvre étudiant, de

rentrer en lui-même. Rien dans son éducation antérieure ne le prémunit contre ces dangers. Bien au contraire ! La littérature contemporaine est presque en majeure partie une glorification de l'acte sexuel. A en croire beaucoup de nos romanciers, beaucoup de nos poètes, la plus haute, la plus noble fin que puisse se proposer un être humain, c'est la satisfaction d'un instinct qui nous est commun avec tous les animaux! Ce n'est plus de la pensée que nous devons nous enorgueillir, ni de l'action, mais bien d'une nécessité physiologique! « Ce que Carlyle exécrait le plus violemment dans Thackeray, c'est que l'amour y est représenté à la façon française comme s'étendant sur toute notre existence et en formant le grand intérêt, tandis que l'amour, au contraire (la chose qu'on appelle l'amour), est confiné en un très petit nombre d'années de la vie de l'homme et que, même dans cette fraction insignifiante du temps, il n'est qu'un des objets dont l'homme a à s'occuper parmi une loule d'objets infiniment plus importants... A vrai dire, toute l'affaire de l'amour est une si misérable futilité qu'à une époque héroïque, personne ne se donnerait la peine d'y penser, encore bien moins d'en ouvrir la bouche \ >

EtManzoni*. « Je suis, écrit-il, de ceux qui disent qu'on ne doit pas parler d'amour de manière à incliner l'âme des lecteurs vers cette passion..., l'amour est nécessaire dans ce monde, mais il y en aura toujours assez : il n'est donc vraiment pas utile qu'on se donne la peine de le cultiver, car, en voulant le cultiver^ on ne fait pas autre chose que

(1) Cité par M"" Carlyle.

(2) Cité par Bonghi. Cf. Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1893, p. 359. ,

de le provoquer là où il n'y en a pas besoin. Il y a d'autres sentiments dont la morale a besoin et qu'un écrÎTain doit selon ses forces faire pénétrer de plus en plus dans les âmes : tels la pitié, l'amour du prochain, la douceur, l'indulgence, l'esprit de sacrifice... »

Les paroles de Garlylc et celles de Manzoni sont les paroles les plus sensées qui aient été écrites sur ce sujet si important de l'amour. Outre la tendance absurde de la littérature à l'usage du grand public, c'est-à-dire, après tout, de la littérature de deuxième ordre, un grand nombre de sophismes ont cours, qui désarment d'avance l'étudiant dans ses essais de maîtrise de lui-même. Ces sophismes ont la plupart pour auteurs des médecins. Ils les ont lancés de ce ton tranchant, et avec cette foi robuste qu'ont beaucoup d'entre eux lorsqu'ils affirment comme d'indubitables axiomes, des propositions issues d'inductions vraiment enfantines. Et d'abord, ils citent l'exemple des animaux pour prouver par la série entière la nécessité naturelle qu'il y a & accomplir ces fonctions physiologiques. Comme si les larges intermittences de celte fonction chez la plupart des. animaux n'allaient pas contre la thèse • t comme si d'autre part, ce n'était pas précisément Thonticur de l'homme de savoir s'affranchir des besoins purement animaux. Qu'est d'ailleurs une nécessité k laquelle tant d'hommes ont su échapper? Et n'a-t-on pas le droit d'être stupéfait quand on lit dans l'œuvre d'un médecin célèbre que c l'amour tient dans la vie une place prépondérante. Quand on arrive à un certain âge, alors qu'on en peut plus guère former d'autre espoir que de ne pas descendre trop vite la pente qui mène à la vieillesse, on reconnaît que tout est vanité sauf l'amour 1 », l'amour physique, Tatot. 1 i

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bien entendu, car il n'est pas question d'autre chose dans tout le chapitre. Comment ! l'ensemble des joies intellectuelles et artistiques, l'amour de la nature, les efforts pour Tamélioration du sort des pauvres et des déshérités de la société, l'amour paternel, la charité, tout cela ne serait rien, et tout cela on le donnerait pour quelques instants d'un spasme qui nous est commun avec presque tous les animaux ! Que Renan lui-même ait prononcé des paroles analogues, nous le comprenons, parce que jamais ce grand styliste n'a dans ses études apporté de préoccupations humaines. Son optimisme béat, signe extérieur d'une âme en gomme médiocre, n'a rien qui répugne à de telles conceptions. Mais qu'un médecin qui tous les jours est aux prises avec la douleur humaine, qui tous les jours voit mourir des gens, professe une telle opinion, cela confond. Mais encore une fois, si cela était la fin suprême de la vie humaine, pourquoi les amours séniles nous paraîtraient-elles méprisables? Et quelle serait l'existence des vieillards, mis par leur âge en dehors de l'humanité, de l'animalité, devrions-nous dire? De telles maximes sont purement sottes et ignobles, disons-le franchement, et de plus elles dénotent chez ceux qui les énoncent une vue si misérable, si fausse de la réalité, qu'on demeure abasourdi de les rencontrer chez des hommes de science qui devraient être habitués aux inférences solides.

Examinons tous notre existence, examinons celle d'autrui : n'est-il pas manifeste que chez la grande majorité des paysans, des ouvriers,' de tous les gens qui vivent une vie saine, active, qui ne mangent pas chaque jour jusqu'à l'indigestion et ne passent pas douze heures au lit, l'amour n'est, comme le dit Garlyle, qu'un hors-d'œuvre ? Sa part

n'est-elle pas fort restreinte ? Que l'amour soit le tout des oisifs, soit. Nous le savons puisqu'on fait pour eux des journaux et des livres destinés à les stimuler. Mais combien dur est leur châtiment ! à l'âge où ces 8ati> factions leur sont refusées, la vie se décolore pour eux et perd tout intérêt : ils présentent le grotesque et répugnant spectacle de polissons impuissants. Quelle lamentable assertion que de déclarer qu'il n'y a pas poar le vieillard d'autres occupations que de se complaire en des images èopsuelles I Ne vaut-il pas cent fois mieux, comme faisait Cicéron, se féliciter d'avoir échappé à la vassalité des passions, et se consacrer à la politique, à la littérature, aux arts, à la science, à la philosophie?

Celte opinion stupide que l'amour est le tout de la vie, s'accompagne souvent de sophismes tout aussi monstrueux. On déclare la chasteté nuisible à la santé! On ne voit pas cependant les ordres religieux, où la chasteté est de règle absolue, être plus féconds en maladies que ne l'est la prostitution. Si l'on enfermait eu une chambre, sans livres, sans possibilité de travailler, un jeune homme, à coup sûr la suggestion sensuelle pourrait devenir irrésistible et pro* duire un trouble grave, non dans la santé, mais dansTintcliigence. Mais pour un jeune homme actif, énergique, la suggestion ne devient jamais incoercible. Encore une fois les virements de fonds sont possibles, et le travail a bientôt triomphé du désir. D'autre part les dangers de la continence, si problématiques, ne sont rien en comparaison des conséquences de l'excès contraire. Quand à Paris seulement, il y a deux hôpitaux pour les maladies de cette origine, quand chaque année le nombre des gens atteints de ramollissement de la moelle épinière et d'ataxie ioc6mo-

trice par suite d'excès, va augmentant, il est au moins risible de voir l'auteur d'un énorme livre de 1,500 pages in-8° sur l'hygiène, proclamer que la continence mine la santé ! N'est-il pas évident que le plaisir vénérien est ruineux et qu'au contraire la continence donne à l'organisme, à l'intelligence une vigueur, une plénitude d'énergie admirables ? Est-ce que d'ailleurs le moyen de triompher de nos appétits consiste à leur céder toujours? Les débutants en psychologie eux-mêmes ne savent-ils pas que le caractère essentiel des appétits quels qu'ils soient, c'est une espèce d'insatiabilité qui s'exaspère d'autant plus qu'on leur cède plus facilement? Curieuse façon de réprimer l'audace de l'ennemi que de battre en retraite dès qu'il se montre ! C'est surtout faire preuve d'une bien grande ignorance de soi que d'espérer maîtriser les appétits sexuels par des concessions. Ici, céder, ce n'est point apaiser, c'est exaspérer. Pour maîtriser la sensualité, il n'est rien de tel que de lutter contre elle par tous les moyens. Mais laissons ces théories médicales : elles sont si naïves, si enfantines qu'on ne peut y voir qu'une preuve nouvelle de la radicale insuffisance des études logiques, psychologiques et morales de la plupart des étudiants en médecine.

Il faut donc lutter contre le désir. Il est vrai que la victoire est difficile. Elle est le suprême triomphe de la maîtrise de soi. Et quand on a coutume de se moquer de la pureté d'un jeune homme de vingt ans, quand on voit dans la débauche une preuve de virilité, n'est-il pas triste de songer à l'extraordinaire renversement des choses produit par le langage, par les formules toutes faites ! La force des forces, la pure énergie, la volonté affranchie, victo-

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rieuse, n'est-ce point de demeurer maître dani la lutte contre cet instinct si puissant ? La virilité est là, non ailleurs : elle est dans cette maîtrise de soi — et l'Ëglisc a raison de voir dans la chasteté la garantie suprême de l'énergie de la volonté, énergie qui à son tour garantit la possibilité de tous les autres sacrifîces pour le prêtre.

Hais si le triomphe est possible, il n'est pas facile. Là, comme ailleurs, plus la conquête est enviable, plus elle coûte d'ciïorts et d'habileté persévérante. Les reroèdet sont variés, comme le sont les causes.

Il est urgent d'abord de combattre les condiltons immédiatement prédisposantes. Il faut régler vigoureusement son sommeil, ne se coucher que lorsqu'on est las et se lever dès qu'on est éveillé. Il faut éviter les Mis trop moelleux qui invitent aux longues paresses du matin. Si notre volonté est trop faible pour nous jeter à bas du lit dès le réveil, on devra avoir recours à quelque personne qu'on ne craindra pas d'appointer pour cette fonction et qui nous obligera à nous lever malgré nos protestations à ce moment-là.

De plus, l'étudiant devra veiller à sa nourrilarc. éviter les mets échauiïants, les amas de viandes, les vins généreux dont on n'a que faire à cet Âge. Le plus sûr sera pour lui de choisir loin de la faculté un logis tranquille, gai, plein d'air et de soleil, et de manger souvent chez soi ({uelques mets faciles à préparer.

11 devra éviter les longues postures assises, maintenir en sa chambre une atmosphère pure, une températart modérée. Il devra sortir chaque soir en méditant sur son travail du lendemain et poursuivre sa promenade jusqu'à la lassitude ; il se couchera ensuite. Ces promenades, il

devra se les imposer par n'importe quel temps : comme le remarque un humoriste anglais, la pluie tombe toujours beaucoup plus fort, et le temps est beaucoup plus mauvais pour qui regarde dans la rue à travers les vitres d'un appartement, que pour qui ne craint pas de sortir.

Mais ne l'oublions point, chez les jeunes gens qui ont un régime alimentaire modéré et qui suivent les lois d'une sage hygiène, les sollicitations d'ordre physiologique ne sont ni fréquentes ni difficiles à éconduire, et la lutte contre la sensualité serait aisée si les stimulations d'origine intellectuelle et le plaisir qu'on y peut prendre n'apportaient à la suggestion physique l'appui d'images précises et d'une attention bienveillante.

Nous avons longuement étudié plus haut les rapports étroits de l'intelligence et des passions. La passion, aveugle par essence, ne peut rien sans le secours de l'inlelligence ; si elle parvient à gagner la complicité de celle-ci, la passion peut s'exacerber et créer à son profit un mouvement torrentiel d'idées et de sentiments accessoires, auquel ne peuvent résister les volontés même fortement aguerries. 11 faut donc veiller à refuser le concours de sa pensée : et, règle générale, la lutte directe est dangereuse contre la sensualité; toute l'attention qu'on lui donne, même pour la combattre, la fortifie. Le courage, ici, c'est de fuir. Lutter, c'est ruser. Attaquer l'ennemi de front, c'est courir à la défaite. Tandis que les grandes conquêtes intellectuelles se font en y pensant toujours, les grandes conquêtes sur la sensualité se font en n'y pensant jamais. 11 faut à tout prix éviter la jonction des idées et de la tentation naissante. Il faut à tout prix éviter l'éveil de proche en proche des images sensuelles qui dorment encore en

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l'esprit. II faut éviter la lecture des romans, et surtout des livres ou des journaux graveleux. II est telle page de Diderot qui équivaut à l'absorption d'une substance violemment aphrodisiaque. Il faut éviter la vue des gravures obscènes plus dangereuses encore pour le calme de l'esprit que les descriptions. Il faut éviter la société de camarades libidineux : il faut prévoir les occasions jusque dans les menus détails, ne jamais se laisser surprendre par la tentation. Au début elle est une simple pensée encore sans force, qui s'insinue. Si à ce moment, on est en éveil, rien de plus aisé que de chasser l'importune. Mais si on laisse les images se préciser, si on prend plaisir à les évoquer et qu'on s'y complaise, il est trop tard.

Voil& pourquoi le souverain remède est le travail del'e»prit. Lorsque la pensée est fortement occupée, les timides sollicitations de la passion sont arrêtées, impuissantes, an seuil de la conscience. Nulle audience ne lour est accordée. Elles n'ont chance d'entrer que lorsque l'esprit est vide. Il est en eiïct plus vrai qu'on ne croit que l'oisiveté est la mère du vice. Aux moments de rêverie, ou au moment où l'esprit est inoccupé, la tentation s'introduit dans la cona> cience : l'attention en se portant sur elle, la fortiOe, la prfr* cise. L'éveil des souvenirs gravés dans la mémoire s'opère de proche en proche, et le parti de la bête sensuelle Ta s'organisant jusqu'au moment où la volonté raisonnable abdique, laissant le champ libre aux puissances animales.

Aussi peut-on dire sans crainte de se tromper, que le paresseux, l'oisif, seront très habituellement asservis à leur sensualité, non seulement parce que le vide de leur pensée laisse la conscience ouverte en quelque sorte aux sugges-^ lions sexuelles, mais aussi parce qu'un homme, un jeûna

homme surtout, a besoin de plaisir, de secousses vives. Et lorsque ce plaisir, ces secousses, on ne va pas les demander au travail intellectuel, aux distractions saines et robustes, jl est fatal qu'on aille les demander plus énergiques et plus violentes aux habitudes vicieuses ou à la débauche

C'est pourquoi il ne suffit pas d'avoir l'esprit occupé pour résister aux passions sensuelles, il faut que cette occupalion apporte avec elle le plaisir, la joie du travail fécond. Le travail dispersé, l'attention éparpillée sur trop d'objets, n'entraînant avec soi nulle joie, mais bien au contraire produisant une irritation, un mécontentement de soi très manifeste, est presque aussi propice au déchaînement des passions que l'oisiveté même. Seul, le travail méthodique, ordonné, apporte à la pensée un puissant intérêt, un intérêt continu et durable. Il apporte lajoie qu'éprouvent les touristes à sentir leur propre énergie et à voir la sommité se rapprocher d'instant en instant : seul aussi il oppose à l'envahissement de la pensée par les suggestions sexuelles une digue de granit.

Si à ce travail joyeux on joint des habitudes énergiques, si l'on sait rechercher les plaisirs que nous avons énumérés plus haut, il ne reste, pour être sauvé, qu'à donner aux vagues aspirations qu'éveille la puberté, des satisfactions précises. Rien n'est plus facile, à cet âge heureux qui va de la dix-huitième à la vingt-cinquième année que de s'éprendre de la nature, de la montagne, des bois, de la mer, que d'aimer jusqu'à la passion tout ce qui est beau, grand, réconfortant : beaux-arts, littérature, sciences, histoire, sans compter les horizons nouveaux qu'offre au dévouement le développement des idées sociales. Combien le jeune homme qui accomplira un tel programme

LA SENTIMENTALITÉ VAGUE lOT LA SENSUALITÉ 217

sera payé de ses efTorts I sa vigueur accrue, son intelligence agrandie, sa sensibilité noblement cultivée, lui feront une existence digne d'envie; les échecs mêmes, parce qu'il en mâchera l'amertume, n'enlèveront rien à sa dignité virile, il saura se relever résolument et recommencer la lutte. La victoire complète n'est guère possible, mais c'est être victorieux dans ce combat que de ne point être vaincu souvent et de ne jamais accepter ses défaites de gaieté de cœur.

§IV

Mais nous devons étudier de plus près les deux formes que prend la sensualité dans la vie de l'étudiant. Nous l'avons déjà dit, la moralité moyenne des étudiants est extrêmement médiocre, et cela tient à ce fait qu'ils sont jetés sans surveillance ni direction dans quelque grande ville. Aussi un grand nombre d'entre eux perdent-ils leur entrain et leur vaillante énergie dans des amours inférieures. Personne ne les avertit; grisés comme ils le sont, ils sont incapables pour un long temps de dissiper les illusions naïves qui servent de fondement à leur conception de la vie d'étudiant. Personne ne les fait réfléchir «ur leurs plaisirs, et c'est pourquoi ils n'arrivent que fort tard à soupçonner la part prépondérante qu'apporte dans leurs amours la vanité.

Les camarades qu'ils voient au restaurant ne sont pas faits pour les éclairer. Beaucoup d'entre eux ont des maîtresses et partie parce qu'ils sont dupes eux-mêmes, partie par ostentation, ils exagèrent les joies de leur situation, sans se rendre compte que ces joies sont bien mélangées et

chèrement achetées. Ils sont obligés de vivre dans la compagnie de femmes grossières et inintelligentes dont ils doivent supporter les caprices, les sottises, la mauvaise humeur, les goûts de dépense. Elles leurdonnent en retour le plaisir matériel sans nul bonheur. La plupart des étudiants n'ont de maîtresses que par pure vanité, pour pouvoir s'en vanter, les promener; s'ils ne les gardaient c pour la galerie », ils ne pourraient pas les supporter huit jours*. Il y a là un manque absolu de critique : le plaisir matériel et les satisfactions de vanité mis sur un plateau de la balance, il faudrait mettre dans l'autre les belles matinées de bon et délicieux travail perdues et remplacées par des journées de malaise, de ruine physique, d'abrutissement. Il faudrait y mettre les beaux voyages sottement gaspillés, les dettes à payer plus tard, les regrets de l'âge mûr et toutes les tristesses, tous les avilissements du moment présent.

Il n'y a qu'un remède, fuir le danger, et, s'il est trop tard, rompre résolument, changer de milieu, quitter les camarades dont on juge l'influence mauvaise, changer au besoin de maison et même de quartier. Il faut adopter en pensée, en paroles et en actes une vie contraire à celle qui nous pèse, et surtout il faut faire porter sur tous les plaisirs dus à la fréquentation des « femmes d'étudiants » un examen critique malveillant. Si l'étudiant appliquait pendant quinze jours à ces amours passagères une bonne méthode d'évaluation; si chaque jour il inscrivait après un examen approfondi en une colonne les plai-

(1) Voir à ce sujet un joli chapitre de Maxime du Camp dans son teitament lUtnrai7-e : Le Crépuscule, propos du soir. Haclielle, 1893

Ch. Il, LA VANITÉ.

sirs, en une autre les ennuis, il serait stupéfait du résultat. Il le fierait encore peut-être plus si chaque soir, ou mieux chaque couple d'heures il notait son < état d'àme >. Il commencerait à se rendre compte de l'extraordinaire illnsion qui falsifie le total de chaque journée, de chaque mois, et qui lui fait croire qu'il s'amuse ou s'est amusé quand chaque instant pris en soi dans la journée est plutôt un instant d'ennui, de dégoût ou au mieux aller, d'indiiTérence. L'erreur tient à un curieux phénomène d'auto-suggestion qui chasse le souvenir de la réalité et lui substitue un souvenir inventé et menteur. Ce pseudo-flouTenirestun état imaginé de toutes pièces, c'est l'état de conscience attendu, qui d'après notre naïve illusion aurait dd exisn ter, mais qui n'a pas un seul instant été présent en la cons* cience. Notre puissance d'illusion, sous ce rapport, est même si grande, que très souvent nous ne prétons aucune attention à l'état présent, réel, de notre âme, parce que cet état réel ne cadre point avec ce que nous croyons devoir se produire. Eh bien, nulle part cette illusion n'est plut forte, ni plus déplorable que chez l'étudiant quand il évalue les plaisirs que lui procurent les femmes. Nous le répétons, la presque totalité des moments passés avec cet pauvres cervelles pétries d'idées grossières ou stupidet, pleines de caprices insupportables, est en soi désagréable, et la somme de ces moments désagréables, sous l'influence de la vanité, se transforme en un souvenir agréable t On ne tient compte, ne craignons pas de le redire, ni da temps gaspillé, ni de l'argent dépensé sottement, ni de la ruine intellectuelle qui suit les excès. On ne rédcchit point aux joies sacrifiées, aux musées qu'on aurait pu visiter, aux lectures élevées qu'on aurait faites; on oublie le sacri-

fice des conversations intelligentes, des promenades avec des amis de choix. On ne pense pas que le dégoût qui suit les orgies est une des choses les plus tristes de l'existence et des plus méprisables. On ne songe point qu'on se prive de visiter, aux vacances, les Alpes, ou les Pyrénées, ou la Bretagne. On oublie que pour le prix de quelques nuits d'abrutissement on eût pu faire un voyage en Belgique, en Hollande ou sur les bords du Rhin, ou en Italie. On ne songe point à ces adorables moissons de souvenirs qu'emmagasinent les voyages dans les mémoires de vingt ans, souvenirs qu'on rumine plus tard et qui enchantent les journées de tristesse et de besognes ingrates. Ce qui est aussi gaspillé, ce sont les beaux livres d'art, les livres de voyages, etc. ; les gravures, les tableaux; les fidèles compagnons de la vie entière, qu'on aurait sous la main durant les longues veillées d'hiver, et qu'on n'achète pas. La vanité même, satisfaite par ce besoin de s'afficher, est de qualité fort inférieure. Elle ne vaut pas à coup sûr l'orgueil des succès dus au travail, ni même les mille vanités excusables de l'étudiant fier de montrer ses modestes trésors artistiques, ou de raconter ses voyages. La vie de l'étudiant qui « s'amuse » est donc une viedéplorablement monotone, déplorablement stérile, et par-dessus tout stupide, stupide jusqu'à l'écœurement.

Les conséquences sociales de la prostitution sont si lamentables; la vie si triste, appelée par antiphrase sans doute « la vie joyeuse », prépare si bien le jeune homme à une morale e de camelote » et souvent à des abandons

d'une cruauté aiïreuse; enfin les dangers qui menacent la santé de l'étudiant sont si grands, et si durable le retentissement sur les années suivantes des gaspillages d'argent et de temps, que pour tous ces motifs réunis, aucun jeune homme de cœur n'hcsilcra à faire un retour sur lui-même et à prendre d'honnêtes résolutions.

Mais il est une autre forme de la sensualité que nous devons aborder sans fausse honte et dont les ravages pour être plus cachés ne sont pas moins lamentables. Il s'agit d'un vice qui n'a par lui-même rien de séduisant, et tel qu'aucune question de vanité ne vient fausser l'cstimatioD des plaisirs ignobles qu'il procure.. II est purement et simplement un vice et un vice honteux, qu'on cache. Il est manifestement une tare. 11 constitue un eas pathologique très net et on n'y succombe qu'en déplorant d'y succomber. Toutes ces raisons font que le traitement est simple, la gucrison certaine. Cette habitude déplorable, nul sophisme n'en voile la laideur.

Il est certain que le malheureux atteint de cette névrose est réduit à ses propres sensations, sans mélange de sentiments ajoutés. C'est ce qui rend la lutte, je ne dirai pas facile, mais possible. Ici encore, le besoin est peu de chose; il est possible d'opérer des « virements de fonds » el d'inscrire à un autre chapitre du budget les excédents de forces. Tout le mal vient de l'imagination : aussi est-il prudent, dès qu'une suggestion s'élève eu la conscience et qu'on se sent vaincu d'avance, de s'en aller, de rechercher de Ir société, ou de se mettre au travail avec énergie. Ici surtout, la lutte directe est dangereuse, et c'est en fuyant qu'on remporte la victoire. 11 faut passer son chemin comme on foitquand les chiens aboient, et aboient d'autant

plus longtemps qu'on prête plus d'attention à leurs cris. Si le succès absolu est impossible, il faut du moins s'efforcer de rendre aussi rares que possible les chutes, et faire effort pour les espacer.

Ajoutons que la grande cause de ce vice, c'est encore le vide de l'esprit qui laisse toute force aux suggestions, et l'absence d'excitations saines et vigoureuses. Le grand remède est donc, une fois de plus, le travail méthodique, c'est-à-dire fécond et joyeux, et une vie riche en plaisirs actifs et énergiques.

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