‹ L'education de la volonteChapitre 3 sur 42 · DE LA DEUXIÈME EDITION · texte numérisé non relu

DE LA DEUXIÈME EDITION

L'accueil si bienveillant de la presse française et étrangère; rempressemcnt des lecteurs qui ont épuist* la première édition en quelques 8ea;aines, prouvent que ce livre est veau à son heure et qu'il répond à un besoin profond du public éclairé.

Nous remercions nos nombreux correspondants et principalement les étudiants en droit et en médecine qui nous ont adressé des documents si abondants et si précieux à l'appui du chapitre i* du livre V. Quelques-uns s'élèvent contre notre < pessimisme ». Jamais, disent-ils, la jeunesse n'a tant parlé d'agir et d'action. Hélas I parler est peu quand il faut agir. li nous semble que la majorité des jeunes gens confond le bruit et l'agitation avec l'action créatrice. D'aucuns, et des plus autorisés, croient que la jeunesse des

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écoles est composée pour une bonne part de dilettanti et d'énervés. Or le dilettantisme et l'énervement sont deux maladies de la volonté qu'il est nécessaire de tenter de guérir.

La partie pratique de l'éducation de la volonté n'a guère rencontré que des éloges sans mélange. Il n'en est pas de même des chapitres m (livre I) et i" (livre II). Nous nous attendions à être combattu sur ces points, mais beaucoup de critiques nous semblent passer à côté de la question.

Et d'abord, qu'on veuille bien le remarquer, nous n'avons jamais affirmé que l'idée soit dépourvue de toute influence sur la volonté. Nous avons fait très large la part dans nos volitions des poussées instinctives et des habitudes*. Mais ce que nous soutenons, c'est d'une part que la volonté supérieure consiste à soumettre nos tendances à des idées, et que d'autre part, l'idée n'a directement et immédiatement aucune force contre la « brutale cohorte des penchants inférieurs ». La force de l'idée contre de tels adversaires, est indirecte : elle doit, sous peine d'insuccès, l'emprunter là où elle existe, c'est-à-dire aux états affectifs.

Chose curieuse, tandis que nous comptions voir notre théorie de la liberté très vivement combattue

(1) Cf. page 25, etc.

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par les défenseurs du libre arbitre, ce sont plutôt les partisans de l'innéité du caractère qui nous ont pris à partie. Aussi bien la théorie du libre arbitre semble-t-elle de plus en plus abandonnée des éducateurs qui se trouvent aux prises non avec des abstractions, mais avec de vivantes réalités. On me signale à ce sujet que M. Marion, dont l'autorité est si grande en ces matières, indiquait avec énergie, dans son cours de 1884-85, le mal que nous a fait praliquemeni Thypothèse métaphysique du libre arbitre, en nous empêchant d'étudier les conditions de la liberté réelle, restreinte d'ailleurs, qu'il nous appartient de conquérir par nos efforts propres. M. Marion, dans la préface de sa thèse sur la solidarité morale, oppose précisément i la formule de M. Fouillée que l'idée de notre liberté nous fait libres, cette vue pratiquement plus vraie et plus utile qu'en se croyant si libres on omet de s'assurer ce qu'on peut avoir de liberté. Rien de plus juste que ces paroles de M. Marion. Nous ne sommes libres que si nous savons conquérir notre liberté de haute lutte.

Quant au reproche qu'on adresse à l'auteur de n'avoir pas fait une part assez grande au caractère inné, il nous paraît reposer sur une conception fort imparfaite de ce qu'est un caractère.

Un caractère n'est pas une substance simple. C'est

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une résultante très complexe de penchants, d'idées, etc. Par suite, affirmer l'innéité d'un caractère, c'est affirmer plusieurs absurdités.

C'est d'abord affirmer qu'une résultante, qu'un dosage d'éléments hétérogènes, qu'un mode de groupement de forces, peut être inné : ce qui est inintelligible.

C'est affirmer en outre qu'on peut obtenir à l'état de pureté parfaite l'élément inné , qu'on peut le dégager de la gangue dont l'entourent les intluences du milieu, de l'éducation : ce qui est impossible. Cette impossibilité nous impose la plus grande défiance dans la fixation de la part due à l'innéité.

En dernier lieu, affirmer que le caractère est inné implique une assertion contre laquelle s'insurge toute notre expérience intime, toute l'expérience des éducateurs, et la pratique de l'humanité entière : à savoir que les éléments essentiels du caractère, les tendances, sont immodifiables à tout jamais! Nous prouvons de reste qu'il n'en est rien (II, m), et qu'on peut modifier, réprimer ou renforcir un sentiment. Si l'humanité entière n'était de cet avis, on ne se donnerait pas la peine d'élever les enfants. La nature s'er chargerait seule par ses lois immuables.

Ces vues théoriques suffisent à infirmer la doctrine de l'innéité du caractère. Qu'on lise en outre, pour parfaire sa conviction, les travaux récents sur le

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caractère'. Qu'on étudie surtout la troisième partie de l'ouvrage de M. Paulhan et l'on y verra qu'il y a la plupart du temps pluralité de types dans un même individu; que l'évolution fait disparaître ou amène avec l'âge des tendances; que fréquentes sont les substitutions de caractères chez une même personne. Qu'est-ce à dire sinon que rien n'est si rare qu'un caractère 1

En immense majorité les enfajjits présentent le spectacle d'une anarchie de tendances; l'éducation n'a-t-olle pas justement pour but d'ordonner ce désordre, d'y organiser la stabilité et l'unité? Souvent même, quand on croit l'œuvre achevée, arrive la crise de puberté qui comme un vent d'orage bouleverse tout : l'anarchie recommence, et si le jeune homme, isolé désormais, ne reprend pour son compte l'œuvre d'unification morale, s'il ne crée son caractère, il deviendra l'une de ces « marionnettes » dont nous parlons {p. 25).

D'ailleurs si le caractère était inné, si chacun trouvait comme don de joyeux avènement à sa naissance l'unité toute faite de sa vie, on devrait rencontrer des caractères autour de soi.

Où sont-ils?

(1) Ribol, Revue philo»., nov. 189S ; Paulhan, Le$ Caractéret, 1 voi. 237 pages, 1891, Alcan; Pères, L» Caractère de Cenfanl à Chomme, 1892. Alcan.

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Est-ce le monde politique qui nous les fournira? Saut de hautes exceptions qui rendent pénible le contraste, on n'y voit guère de vies tout entières orientées vers une fin supérieure : l'éparpillement des idées et des sentiments y est si grande, l'agitation si commune et si rare l'action féconde, qu'on n'y trouve trop souvent que des âmes d'enfants dans des corps d'hommes.

En littérature n*a-t-on pas vu la presque unani mité de ceux qui tenaient une plume, consacrer leurs forces, après le terrible ouragan de 1870, à la glorification de la bête humaine? Et ce qui montre bien la souveraine justesse de l'opinion de Manzoni*, c'est que la natalité décroît d'autant plus que grandissent les excitations. Au lieu de stimuler ce qu'il y a de plus grand et de plus noble en nous, presque tous nos écrivains se sont adressés à nos instincts inférieurs : ils nous ont considérés comme réduits à la moelle épinière et à la moelle allongée : au lieu d'une littérature de penseurs, ils nous ont donné une littérature de décapités.

Mais à quoi bon poursuivre? N'est-il pas clair que si le caractère implique unité et stabilité, que si en outre il implique orientation vers des fins supérieures, il ne peut être inné? Cette unité et cette stabilité qui ré-

(1) Cf. page 208.

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pugnent fortement à l'anarchie naturelle que nous sommes, doivent être lentement conquises. Ceux qui ne peuvent ou ne veulent y prétendre devront renoncer du môme coup à ce qui constitue la grandeur de la personnalité humaine; c'est-à-dire à la liberté et 5 la maîtrise de soi '.

Bar-lc-Duc, 20 janvier 1894.

(1) On a reproché •ouvent à l'auteur de laisser sans réponse la question : La MnUritt dt $oi eonquitê, qu'tn faire? L'auteur pourrait dire que son œuvre est une œuvre de psycholo^cue, cl qu'elle se suffit. Mais, en réalité, il considère que son Éducation dt la volonté serait incomplète sans la philosophie de la vie qui eo est le complément, et qui d'ailleurs eat an préparation depuis assca longtemps.

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