‹ L'education de la volonteChapitre 33 sur 42 · LES MÉDITATIONS FORTIFIANTES · texte numérisé non relu

LES MÉDITATIONS FORTIFIANTES

diversion qui ne tarde point, par la satiété, à redoubler

leur souffrance. *

Mais l'oisiveté absolue est rare, et comme dit le proverbe, « le diable s'ingénie à trouver de l'ouvrage pour ceux qui n'en ont pas ». Lorsque l'esprit n'a point d'occupations élevées, il ne tarde pas à être envahi par des préoccupations mesquines. Qui ne fait rien a du temps pour mâcher et remâcher ses menues contrariétés. Cette rumination, loin de nourrir l'esprit, le ruine. La force des sentiments non canalisée, ne pouvant se déverser, pour les fertiliser, dans les hautes régions de notre nature, se répand dans les bas-fonds de l'animalité et s'y corrompt. Les imperceptibles blessures d'amour-propre s'exacerbent, les contrariétés inévitables de la vie empoisonnent les journées, troublent le sommeil. "Vu de près, il n'est guère enviable, le repos du grand seigneur ! Les plaisirs euxmêmes y deviennent des corvées ; ils perdent toute saveur, tout mordant, parce que pour l'homme le plaisir est inséparable de l'activité. La paresse retentit même sur le corps et tend à épuiser la santé par la langueur, la mollesse qu'elle intronise dans les fonctions de nutrition et de relation. Quant à l'intelligence, ses caractères sont en cet état, le vague, et la préoccupation stérile et fatigante. L'esprit se ronge, suivant l'énergique expression populaire- Quant à ia volonté, il est à peine utile de rappeler avec quelle fâcheuse promptitude elle s'atrophie chez l'homme oisif: tout effort devient douloureux pour lui; tellement qu'il trouve moyen de souffrir là où l'homme actif ne soupçonne même pas la possibilité d'une souffrance. Combien différent est le travailleur 1 Le travail étant la forme continue, durable de l'effort, se trouve constituer une excellente

LES JOIES DU TRAVAIL îih

éducation de la volonté. Et plus que tous les autres travaux, le travail intellectuel : car avec la majorité des travaux manuels peut coexister un vagabondage de pensée presque complet. Au contraire, le travail de l'esprit suppose à la fois et l'obéissance du corps en quelque sorte bandé par l'attention, et la vigoureuse discipline des pensées et des sentiments. Si ce pouvoir dictatorial sur la pensée n'est point suivi, par fatigue d'un abandon absolu de soi, si on a soin de ne pas abuser de ses forces, si on a ^u les ménager de façon à conserver durant les longues heures qu'on ne peut donner au travail une vigueur diminuée mais suffisante, on prendra l'habitude de cette présence d'esprit, de cet éveil du contrôle de soi — et comme le secret du bonheur ne consiste qu'en une direction de sa propre pensée et de ses sentiments, on aura trouvé, par cette voie indirecte dn travail, la pierre philosophais du bonheur.

Il est d'ailleurs fâcheux que le vulgaire, qui a fait le langage, ait associé à ce mot de travail toutes les idées de peine, de Tatigue, de douleur, quand il est en psychologie d'une évidence surabondante que tout eflbrt provoque du plaisir pourvu que la dépense ne dépasse pas ce que peut fournir le jeu normal et régulier de la nutrition <. Monliigne fait cette remarque concernant la vertu que « la [)lus expresse marque de la sagesse, c'est une esjoulssancc constante... son état est... toujours serein., la vertu n'c»! pas plantée à la teste d'un mont coupé, rabotleux et inaccessible : ceulxqui l'ont approchée, la tiennent, au rcbour».

(1) Voir pour le dèTeloppemeot de cette pensée, et les preuve* rigoureuses à l'appui, R$vu4 phUoiophùfut, mti 1890, notre articie Plaisir it douliur.

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logée dans une belle plaine fertile et (leurissante... Si peuton y arriver, qui en sait l'adresse, par des routes ombrageuses, gazonnées et doux-fleurantes... pour n'avoir hanté cette vertu suprême, belle, triomphante, amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irre'conciliable d'aigreur, de desplaisir, de crainte et de contrainte... ils sont allés feindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite, menaçante, mineuse, et la placer sur un rocher à l'écart, emmy des ronces ; fantôme à étonner les gens * ». Ce que Montaigne dit de la vertu, il eût pu le dire du travail intellectuel. On ne renseignera jamais assez les jeunes gens sur sa nature réelle, qui est, elle aussi, € belle, triomphante, ennemie professe et irréconciliable d'aigreur, doux-fleurante, et délicieuse ».

Car le bonheur que procure le travail n'est pas purement un bonheur négatif. Il n'empêche pas seulement la vie de perdre sa saveur, de se transformer en un rêve sans réalité; il n'empêche pas seulement l'esprit d'être envahi par les contrariétés et par les menus tracas, m;iis en outre, il est par lui-même et par les eflets de son accumulation une source vive de bonheur.

Par lui-même, il nous élève bien au-dessus du vulgaire. 11 nous fait entrer sur un pied d'égalité parfaite et de charmante intimité dans la société des plus grands et des plus nobles esprits de tous les temps. Par là, il renouvelle constamment pour nous les sources d'intérêt. Tandis que l'oisif a besoin d'une société souvent même très inférieure pour passer le temps, le travailleur se suffit à lui-même. L'impossibilité de se suffire met l'oisif dans la dépendance

(1) Montaigne. Essais, I, xxv.

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