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L'OPINION, LES PROFESSEURS, ETC

qui l'ayant caché sous sd robe, se laissa cruellement mordre, déchirer le ventre sans trahir son secret. Qu'on ne vif>nne pas dire que ce sont là peuples exceptionnels, puisqu'on voit, aux derniers échelons de la race humaine, les Peaux-Rouges endurer, en insultant leurs ennemis, les plus cruels supplices et que beaucoup de scélérats trouvent dans la crainte dé paraître lâches, un courage stoïque pour aller à l'échafaud. Et dans nos sociétés modernes le désir non de gagner l'indépendance et la sécurité, mais de gagner le luxe, le paraître ; le désir d'éclabousser les autres, de faire étalage d'une sotte vanité, fait supporter à tout un peuple de commerçants, de banquiers, d'industriels, les occupations les plus rebutantes. Presque tous les hommes jugent des choses uniquement parle prix que leur donne l'opinion. Et non seulement l'opinion enfle les voiles qui meuvent noire barque, mais c'est encore elle qui dirige le gouvernail, nous 6tant même le choix de notre route cl nous réduisant à un rôle purement passif.

Cette puissance de l'opinion sur nous est si forte que nous ne pouvons souffrir des signes de dédain, même d'inconnus, même de personnes que nous avons toutes raisons de mépriser. Combien la présence d'un étranger fait accomplir de prodiges aux jeunes gens, tous les professeurs de gymnastique le savent. A l'école de natation, au patinage, se sentir observé double la hardiesse. Si d'ailleurs l'on veut mesurer cette pleine puissance d'aulrui sur nous, que l'on estime la soufTrance que nous éprou venions à aller vêtus en mendiants même dans une ville où nous ne sommes jamais allés, cl surtout à traverser notre propre rue dans un accoutrement ridicule. La souffrance que ressent une femme à porter une robe qui n'est

point à la mode, mesure de quel poids pèsent sur nous les opinions d'autrui : je me souviens nettement de la douleur cuisante que j'éprouvai il y a vingt ans, étant bien jeune encore, au collège, à sortir vêtu d'une tunique qui portait au coude une pièce minuscule que sans doute je fus le seul à remarquer î

Eh bien, ce despotisme effrayant que la société exerce sur les moindres de nos actions, on ne songe pas à l'organiser délibérément pour le bien. Cette force on la laisse perdre sans l'utiliser.

Au collège, l'enfant subit au plus haut point la pression de l'opinion de ses camarades, de ses maîtres, de ses parents, parce qu'il y a convergence de ces div&rses forces. Toutefois ces forces ne s'exercent qu'en vue du travail intellectuel, et, même sur ce point, les camarades jugent fort mal. Us ont un certain mépris pour le piocheur d'intelligence médiocre. Les succès faciles, élégants, en quelque sorte, et qui éclosent tout seuls grâce à la fertilité du terroir, les séduisent. On retrouve chez les enfants la capitale erreur de nos systèmes d'éducation qui sacrifient la culture de la volonté à la culture intellectuelle. Mais, en gros, la triple opinion des parents, des maîtres et des élèves, se fond en un large courant de direction unique. Aussi obtienton, au lycée, des merveilles de jeunes gens qui, livrés à eux-mêmes, ne feront plus rien.

De plus cette opinion se traduit nettement chaque semaine par des marques tangibles, par les places obtenues en composition, par les notes lues en classe, par les reproches ou les éloges du maître devant tous les condisciples. On fait même trop appel aux sentiments égoïstçs, à l'émulation, au désir d'éloge et pas assez au sentiment personnel

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<iu devoir. On n'appelle pas suffisamment l'altention sur le vif plaisir que donne le sentiment de la vigueur intellectuelle accrue, sur la joie du perfectionnement de soi, sur les multiples satisraclions que donne le travail et par luimême, immédiatement, et par ses conséquences. On entoure en quelque sorte l'élève de lièges, au lieu de lui apprendre à nager sans secours : cela est d'autant plufl funeste que, dès qu'il arrive à la faculté, il se trouve isolé complètement. Le professeur est trop haut et les parents sont trop loin. Il ne reste pour agir sur l'étudiant, que Vidt'c. de l'avenir, idée fort vague, et que d'ailleurs l'exemple d'aînés arrivés sans grands eflforls, achève de réduire à l'impuissance. L'approche de l'examen provoque des eiïorts momentanés, toujours désordonnés et qui tiennent plus du gavage arlificiel que d'une saine nourriture.

L'étudiant pourrait être soutenu du dehors parropinion de SCS camarades. Malheureusement, cette opinion, ainsi que nous l'avons vu, glorifie pour l'ordinaire, ou affecte lie glorifier tout autre chose que le travail. Si un jeune homme a besoin pour bien faire, de ce stimulant qu'est la louange des autres jeunes gens, il ne devra l'espcrer que d'un petit groupe, d'une élite soigneusement choisie dans la foule. L'étudiant qui décide de faire de sa vie autre chose qu'un commentaire en action des chansons de Béranger ou des poésies d'Alfred de Musset, peut facilement, s'il le veut, se trouver, et môme se créer un milieu propice à ses projets. Nombreux sont les jeunes gens qui sortent du lycée avec des aspirations élevées. Mais, comme te remarque MilP : « La disposition aux nobles sentiments

(1) Uttlilaritme, ch. u, Irad. Le Monnier. Alcan.

est dans beaucoup de natures une plante délicate, facilement flétrie par les influences hostiles... chez la majorité des jeunes gens, cette plante meurt facilement si leurs occupations, la société dans laquelle ils se trouvent jetés, ne sont pas favorables à l'exercice de leurs faculté* nobles... les hommes perdent leurs aspirations nobles comme ils perdent leurs goûts intellectuels, parce qu'ils n'ont pas le, temps ou le goût de les cultiver; et ils s'adonnent aux plaisirs bas non parce qu'ils les préfèrent, mais parce qu'ils sont les seuls facilement atlcinls et bientôt ce sont aussi les seuls qu'ils soient capables de chercher. >

La meilleure solution des difficultés venant de l'infériorité morale de la masse des étudiants, serait, pour qui a des visées un peu hautes, dans la formation de petits groupes de trois ou quatre camarades décidés à mettre en commun leurs efforts.

C'est ici que le rôle des professeurs de faculté pourr.'iil être immense, s'ils prenaient conscience et de la grandeur de leur tâche, et de leur autorité sur les étudiants. Malheureusement les erreurs régnantes sur le rôle de l'enseignement supérieur empêchent la plupart d'entre eux de se rendre compte de leurs devoirs. On va répétant • que le rôle du professeur de faculté diffère essentiellement de celui du professeur de lycée. Ce dernier est avant tout un éducateur. Le premier est un savant. Au dernier d'agir sur l'âme de l'enfant, de la modeler, s'il le peut; au premier la sereine indifférence du chercheur qui n'a d'autre souci que la vérité.

(1) Et M. Fouillée lui-même a accepté, en passant, ces vues super ficielles dans son livre si admirable en ce qui concerne l'enseignement secondaire classique.

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Eh bien, de telles assertions sont monstrueuses, ni plus ni moins. D'abord elles supposent comme accordés des postulats inacceptables. Elles supposent d'abord que le professeur de faculté est un savant, qu'il n'a de devoirs que rclalifsà la science. Cette prétention serait acceptable si le professeur vivait uniquement de sa science, de ses découvertes, s'il était isolé en son laboratoire ou en son cabinet de travail.

Mais il n'en va point ainsi. Quoique professeurde faculté, on passe à la caisse chaque mois. Ce petit acte si rapidement expédié et qui ne se reproduit que douze fois par an» suffit cependant pour transformer la situation du savant en celle d'un professeur avant tout, qui a des devoirs non seulement envers la science, mais encore envers les étudiants.

Pour bien se rendre compte de ces devoirs, il est nécessaire d'étudier l'état d'âme de l'étudiant à son arrivée à la faculté. La matière de cette étude nous est fournie par un retour impartial surnous-mème ; par les plaintes d'anciens condisciples, consignées en des lettres; par la réponse d'étadiants actuels àdes camarades qui ont consenti à leur écrire de véritables questionnaires dissimulés habilement; enfin par les confidences d'étudiants, soit directement et ami' calement provoquées, soit surprises dans quelque aveu échappé, soit livrées naïvement en quelques mots caractérisli(}ucs pour un observateur en éveil.

Cet état d'àme, le voici dans ses grands traits : durant les premières semaines, l'étudiant éprouve une ivresse semblable à celle du prisonnier qu'on vient de rendre à la Uberté. C'est un état négatif en quelque sorte ; c'est la sensation d'élre débarrassé de toute contrainte. La presque PàYOT. n

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unanimité éprouve le besoin de s'affirmer à soi-même cette liberté parle tapage, par les stations prolongées fort avant dans la nuit dans des brasseries et ailleurs. Quelle fierté le lendemain quand on peut se vanter d'être rentré à deux heures du matin!... Le grand nombre des médiocres, des sans-volonté, continueront durant tout le temps cette vie sotte, fatigante, stérile. Le» natures d'élite fte tardent point à se reprendre. Puis l'absence d'argent force bientôt les étudiants pauvres à changer d'existence, à rompre avec les camarades ae paresse; et c'est sous cette féconde contrainte que s'éveille le goût d'une vie supérieure chez beaucoup de bons esprits de volonté faible. Telles sont les deux seules catégories d'étudiants qui méritent l'intérêt de leurs maîtres, et, Dieu merci, ils forment un effectif consolant.

Une fois que l'habitude de la liberté a dissipé l'ivresse folle des premiers temps, et que les jeunes gens font retour sur eux-mêmes, presque tous sentent qu'ils sont cruellement isolés. Plusieurs voient clairement ce qui leur manque. A cet âge, le besoin d'une forte union dans la vie morale est si vif, qu'ils cherchent d'instinct des amis chez qui ils retrouveront leurs propres aspirations. De tels groupes , seraient faciles à former, comme nous le disions, si tous les jeunes gens de cœur s'insurgeaient résolument contre la tyrannie de l'opinion du milieu, qui les contraint de paraître être ce qu'ils s'efforcent au fond d'eux-mêmes de ne pas être. Combien par timidité, par manque de courage moral, répètent les formules admises qu'ils sentent mensongères, simulent une conception médiocre de la vie qu'ils n'ont pas, affectent une grossièreté qui leur répugne d'abord, et à laquelle, hélas ! ils s'habituent.

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Mais CCS groupes avec des cgaax ne suffisent point, à moins qu'un camarade n'ait une valeur morale décidément prédominante, ce qui n'est guère possible à cet âge. Un besoin se dégage d'un appui plus élevé, d'une approbation personnelle venant d'en haut. C'est ce besoin si humain que l'église catholique salibfait par les directeurs • de conscience. Ici rien de semblable: l'abandon est complet. Or quand on constate quelle admiration ont les étudiants pour les maîtres qu'ils estiment, quand on éprouve la force de leur foi en eux pour peu que ccsniailrcs s'en montrent dignes par leur talent, on ne peut être que profondément attriîité de songer qu'on ne fait rien de ce sentiment. Le professeur connaît à peine ses élèves, il ne sait rien de leurs anlécédcnts, rien de leur famille, rien de leurs désirs, de tciir.s aspirations, de leurs rôves d'avenir. Si on soupçonnait quelle importance peut avoir une parole d'encouragement, un 6on conseil, un reproche amical même, à ces heures bontés de la vingtième année I Si l'université avec sa culture morale supérieure, sa science profonde, empruntait à l'église catholique tout ce que l'admirable connaissance du cœur humain a suggéré à cette prodigieuse institution, l'université gouvernerait, sans conteste et sans rivalité possible, l'âme de la jeunesse. Quand on songe à ce que Fichtc et les professeurs allemands, malgré leur ignorance de la psychologie, ont pu faire pour la grandeur de l'Allemagne, uniquement par la convergence parfaite de leurs vues et par l'action d'homme à homme sur leurs étu* diants, on est désolé de voir qu'on ne fait rien, cependant que des mouvements dix fois plus puissants seraient possibles avec nos jeunes gens I voyez ce qui s'est passé en France, et ce qu'a pu accomolir un homme énergique,

conscient de la fin qu'il s'était fixée. Il a su d'abord grouper les étudiants.

Puis, quelques groupes créés, il lui a suffi de dire en termes très nets quelle tâche internationale devait se proposer la jeunesse de France et ces formules précises, prononcées par un homme qu'aimaient les jeunes gens, ont, comme un puissant aimant, orienté dans une même direction des forces innombrables, jusqu'alors à l'état anarchique, et qui s'annihilaient en se contredisant. Eh bien, si ce que M. Lavisse a fait pour un point déterminé et pour l'ensemble des étudiants, chaque professeur le faisait dans l'intimité pour l'élite de ses élèves, les résultats obtenus dépasseraient toutes les espérances. Le corps enseignant pourrait créer dans le pays cette aristocratie dont nous parlions plus haut, aristocratie de caractères trempés pour toutes les tâches supérieures.

Le deuxième postulat inacceptable que suppose la conception habituelle qu'on sefaitde l'enseignement supérieur, c'est l'identité de l'érudition et de la science. Les étudiants se plaignent de la masse énorme, indigeste de matériaux qu'ils ont à s'assimiler, et ils se plaignent aussi de leur manque d'expérience d'une bonne méthode de travail. Ces deux plaintes sont connexes. Si l'étudiant n'a pas une bonne méthode de travail cela tient à l'absurdité de l'organisation des études. On semble accepter comme un axiome qu'un étudiant une fois sorti de la faculté ne travaillera jamais plus. Il en résulte que tant qu'on le tient, on s'efforce de verser en lui comme « en un entonnoir »

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