LOPINIO», LES PROFESSEURS, ETC. Î6I
loutes les notions qu'il est possible de lui faire apprendre. On demande à sa mémoire un effort surhumain. Aussi les résultats de cette méthode sont encourageants ! on dégoûte è tout jamais du travail la grande majorité des jeunes gens.^ Cette belle façon de faire suppose d'ailleurs, ce qui est faux, que tout ce qu'on a appris demeure dans la mémoire t Gomme si ce n'était pas cela seul que Ton répète fréquemment qui se fixe, et comme si la répétition fréquente pouvait s'étendre à toute une écœurante encyclopédie t
Il est d'ailleurs bien inutile de discuter pied à pied les inconvénients de l'enseignement supérieur tel que le font les nécessités d'examens mal conçus. Il sufGt de découvrir la clef de voûte qui tient en place tout le système. Celte clef de voûte c'est l'idée erronée que l'on ^ touchant It nature de la science, touchant la valeur d'un esprit scieotillque, touchant les qualités essentielles du « chercheur ». touchant le mode de transmission de la science à des disciples. L'Allemagne nous a fait beaucoup de mal en nous communiquant ses fausses conceptions sur tous ces points : non, l'érudition n'est pas la science I II s'en faut de peu qu'elle en soit la négation. Ce moi « science > nous suggère aussitôt l'idée de savoir accumulé, tandis qu'il devrait nous suggérer l'idée d'un esprit hardi, vigoureux, plein d'initiative, mais extrêmement prudent dans la vériHcation. La plupart des savants de premier ordre, des grands découvreurs, sont bien plus ignorants que leurs élèves. H ne peuvent même être de vrais savants que s'ils ont l'esprit très libre, et la condition de toute découverte c'est surtout une activité d'esprit infatigable dans une direction déterminée. Nous avons déjà cité (I, n) la célèbre réponse que fit Newton à qui lui demandait le secret de sa féconda
méthode. Nous avons montré Darwin s'interdisant toute lecture qui ne se rapportait pas au sujet de ses méditations, et pendant près de trente années, portant son esprit curieux sur tous les faits susceptibles d'entrer comme cellules vivantes dans l'organisme- qui est son système. Force de méditation infiniment patiente et pénétrante, esprit critique toujours en éveil, voilà ce qui fait un grand savant. Et cette patience, cette attention tout orientée vers une même fin, il faut pour la soutenir la passion de la vérité, un enthousiasme durable.
L'érudition tend au contraire à alourdir l'esprit. L'amas des petits faits encombre la mémoire : un esprit supérieur laisse dans ses notes le plus de choses possibles ; l'honneur d'être un dictionnaire vivant ne le tente point : il cherche à dégager les idées dominatrices de ses recherches ; il leur fait subir une critique serrée, et si elles résistent à de longues épreuves, il les adopte, les laisse lentement prendre de la force ; il les aime, et ainsi vivifiées, elles vont cesser d'être dans la pensée des idées mortes, passives, pour devenir puissances actives, vigoureuses. Dès lors l'idée, d'abord suggérée par l'étude des faits, va à son tour organiser les faits. Gomme un aimant attire la limaille et la dispose en figures régulières, l'idée met Tordre dans le désordre, fait d'un fouillis une œuvre d'art, et de matériaux entassés un édifice. Des faits sans importance apparente vont faire saillie en pleine lumière, des faits encombrants vont être rejetés avec dédain. Un homme qui a le bonheur d'avoir ainsi, dûment vérifiées, quelques idées capables de devenir agents actifs de puissantes organisations de faits, est un grand homme.
Donc la valeur du savant n'est pas proportionnelle à