‹ L'education de la volonteChapitre 5 sur 42 · L'ABOULIE, LE MAL A COMBATTRE S · texte numérisé non relu

L'ABOULIE, LE MAL A COMBATTRE S

d'intelligence n'eût rendu mieux adapté à l'usage qu'on en fait, et vous conclurez comme l'auteur qu' c en vérité il semble presque que la plupart des hommes se donnent pour but de traverser la vie en dépensant le moins de pensée possible >. Si maintenant nous interrogeons nos souvenirs d'étudiants, combien pourrions-nous citer de travailleurs parmi nos camarades? Est-ce que presque touj ne font pas le minimum d'eflbrts nécessaires pour passer leurs examens ? D'ailleurs dès le collège l'efTort personnel, l'eiïort de réflexion leur est si pénible ! Ils se tirent si bien de leurs examens, en tous pays, avec de simples efl'ortsde mémoire! Aussi leur idéal n'est-il pas très élevé. Ce qu'ils souhaitent, et M. Maneuvricr le dit en excellents termes pour ce qui concerne notre pays : « ce sont des postes de fonctionnaires, postes mal payés, peu considérés, sans avenir, sans horizon, où l'humme vieillit sur un rond de cuir, où il assiste chaque jour dans le néant d'une occupation à peu près stérile à la décadence et à l'engourdissement graduel de ses facultés, mais où par contre il trouve l'incfTable jouissance d'être dispensé de penser, de vouloir et d'agir. Une réglementation tutélaire... imprime à son activité le mouvement régulier d'une horloge et l'exonère de l'honneur fatigant d'agir et de vivre' •

Il ne faut )ia> <1 ailleurs accuser le fonctionnaire exclusivement. Tout métier, toute carrière, quelque élevée qu'elle soit, ne suffit jamais pour sauvegarder la pcr^onnn lité, la vigueur et l'énergie. Pendant les premières années l'esprit peut trouver à s'y exercer activement. Mais bientôt

(1) L'Éducation de la bourgeoisie. S* édit Léopold Cerfi 18&S.

le nombre des combinaisons nouvelles, le nombre et la possibilité des cas qui nécessitent l'effort de réflexion, de recherche, diminue. L'accomplissement des tonctions les plus hautes et qui, en apparence, nécessitent de puissant? efforts de l'esprit, devient purement affaire d'habitude. L'avocat, le magistrat, le médecin, le professeur vivent sur un fonds acquis qui n'augmente plus que très lentement et très rarement. L'effort diminue d'année en année — d'année en année s'épuisent les occasions de mettre en jeu les facultés supérieures de l'esprit. L'ornière est désormais creusée, l'intelligence s'émousse faute d'exercice, et avec elle l'allenlion et la vigueur du raisonnement et de la réflexion. Si on ne se crée à côté de la carrière un ordre de préoccupations intellectuelles, on ne peut échapper à cet engourdissement graduel de l'énergie.

Mais comme notre livre s'adresse surtout aux étudiants et aux travailleurs de l'intelligence, il est nécessaire de considérer de très près les formes que prend chez eux le « mal à combattre. »

La forme la plus grave du mal chez l'étudiant, c'est celte atonie, celte* langueur d'âme* > qui se manifeste dans toutes les actions du jeune homme. Il dort plusieurs heures de trop, il se lève engourdi, mou, indolent, se met à sa toilette lentement, en bâillant, et y perd un temps considérable. Il ne se sent pas « en train », n'a de goût pour aucun travail. Il fait'tout « froidement, tristement, lâchement ». Sa paresse transparaît même sur son visage : on y peut lire sa langueur; son air est vague, à la fois mou et préoccupé. Ni vigueur, ni précision des mouvements.

(1) Fénelon. Éducation des filles, ch. ii.

L'ABOULIE, LE MAL A COMBATTRE t

Après la maliuée perdue, il va déjeuner, va au café lire les journaux jusqu'aux annojiCÊS, parce que cela occupe s-ans «Jcmander d'efforts. Il retrouve toutefois un peu de vigueur dans l'après-midi, mais cette vigueur il la dépense en causeries, en discussions stériles, et surtout (car tout paresseux est envieux) en dénigrements : hommes politiques, littérateurs, professeurs, tous reçoivent leur part do critiques. Le soir, le malheureux se couche désespéré, un peu plus aigri que la veille — car cette atonie qu'il apporte au travail, il l'apporte la plupart du temps au plaisir : nulle joie ne se cueille sans peine, tout bonheur suppose quèTquc effort. Un livre à lire, nn musée à voir, un© promenade dans les bois, ce sont plaisirs qui demandent une initiation, ce sont plaisirs actifs. Gomme d'autre pari les plaisirs actifs sont les seuls qui comptent, les seuls renouvelables indéliniment et & volonté, le paresseux s'iofligc la vie la plus vide qu'il soit possible de s'infliger. Les plaisirs, les paresseux les laissent fuir entre leurs doigts faute de serrer la main. Saint Jérôme les compare plaisamment ù ces soldats de gravures qui ont toujours l'épée levée sans jamais frapper.

I. . paresse fondamentale n'empêche nullement des iiis« laiiU d'énergie, par à-coups. Ce qui : aux peuples

non civilisés ce ne sont point te s olcuts : c'est

uniquement le travail régu (]ui en flii de

cou.ple consomme uno quantité d énergir «irlëure f

une dépense, même faible, mais constante, huit par user plus que ne le font de grosses dépenses séparées par de fort longs repos. Le paresseux supporte parfaitement la guerre qui exige de violents efforts momentanés suivis (II* longues périodes d'inactivité. Les Arabes ontcooqni'*

nn vaste empire. Ils ne l'ont pas conservé parce qu'il leur a manqué la constance des eflbrts qui organisent l'administration d'un pays, créent les routes, fondent les écoles et les industries. De même, presque tous les étudiants paresseux, fouettés par l'approche de l'examen peuvent donner un « coup de collier ». Ce qui leur répugne, ce sont les efforts modérés mais réitérés chaque jour, pendant des mois et des années.

C'est si bien dans l'effort modéré mais continu que réside l'énergie réelle et féconde que tout travail, s'il s'écarte de ce type, peut être considéré comme un ti^avail paresseux. Travail continu implique, cela va sans dire, continuité de direction. Car l'énergie de la volonté se traduit moins par les efforts multiples que par l'orientation vers une même fin de toutes les puissances de l'esprit. Voici en effet un type de paresseux très fréquent. Le jeune homme est vif, gai, énergique. Il reste rarement à rien faire. Dans sa journée il a lu quelque traité de géologie, un article de Brunetière sur Racine, parcouru quelques journaux, relu quelques notes, ébauché un plan de dissertation, traduit quelques pages d'anglais. Pas un seul instant il n'est resté inactif. Ses camarades admirent sa puissance de travail et la variété de ses occupations. Nous cependant, nous devons flétrir ce jeune homme du nom de paresseux. Pour le psychologue il n'y a dans cette multiplicité de travaux que l'indice d'une attention spontanée d'une certaine richesse, mais qui n'est pas encore devenue attention volontaire. Cette prétendue «puissance de travail varié ne témoigne que d'une grande faiblesse de volonté. Cet étudiant nous fournit un type de paresseux très fréquent, et que nous appellerons le type éparpillé Cette « promenade de l'es-

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