L'ABOULIE, LE MAL A COMBATTRE
prit * » est agréable, à coup sûr — mais ce n'est qu'une promenade d'agrément. Nicole appelle des t esprits de mouche * » ces travailleurs qui vont se posant çh. et là, sans profit. Ils sont, pour rappeler la jolie image de Fénelon * « comme une bougie allumée dans un lieu exposé au vent ».
Le grand inconvénient de cet éparpillement des efforts. c'e'sr que nulle impression n'a le temps de s'achever. On peut dire que la loi absolue qui régit le travail intellectuel, c'est que les idées et les sentiments que nous avons seulement logés en nous comme on loge en une « hôtellerie * des hôtes de passage, sont et demeurent pour nous des étrangers que nous aurons bientôt oubliés. Nous ver* rons au chapitre suivant que le travail intellectuel véritable implique orientation de tous les efforts dans une direction unique.
Cette horreur pour l'effort véritable, c'est-à-dire poor la coordination de tous les efforts particuliers en vue d'une fin précise se complique d'une horreur non moins grande pour l'effort personnel. Autre chose, en eflet, est la création d'une œuvre, le travail d'invention, de disposition originale, autre chose l'emmagasinement en la mémoire de ce qu'ont fait les autres. D'ailleurs, si l'effort personnel est si pénible c'est qu'il implique nécessairement coordination. Les deux formes suprêmes du labeur intellectuel sont inséparément unies dans tout travail de production. Aussi peut-on constater combien ce travail déplaît à la
1) Uibniz. Tkéodicée, § 56.
(8) Nicolle. Du danger dt$ entretient, L. (3) Éducation de» filles, cb. v.
grande majorité des élèves qui seront demain cependant la e classe dirigeante ». Les élèves des classes de philosophie, . par exemple, sont de bons élèves, stimulés par l'examen final. Ils sont laborieux et, en général, exacts dans leurs travauxjH^lheureusement, ils ne réfléchissent point. Cette paresse dPesprit se traduit par une propension à penser avec les mots, sans plus. Ainsi, en étudiant la psychologie, aucun d'eux n'aura ridée~que faisant de la psychologie appTiquée dès sa naissance et toute la journée, comme Jourdain faisait icTe la prose, sans le savoir, il serait infiniment silmple dé s'examiner soi-même et de trouver des exemples ^personnels au lieu de retenir les exemples que leur citent leurs livres. Mais non, ils ontun penchant invincible à istppi^endre plutôt qu'à chercher La surcharge énorme qu'ils devront ainsi imposer à leur mémoire les effraye moins que le plus léger effort personnel. Ils sont passifs partout — exception faite bien entendu, mais dans une faible mesure, pour l'élite des bons élèves.
La preuve expérimentale de cette incapacité d'efTorts personnels nous est fournie par les concours trimestriels pour la place de premier. La majorité des élèves redoute cet exercice. Etre obligé de composer sur un sujet où il faut non pas trouver par soi-même, mais la plupart du ♦emps simplement redistribuer suivant un plan nouveau des matériaux fournis par le cours — mettre dans son exposition de la netteté et le lucidus ordo que réclame le lecteur — c'est un exercice pour eux franchement désagréable.
Bien entendu cette horreur pour le travail personnel, on la portera avec soi aux universités — et sans grand dommage, puisque nul examen ne s'occupe de ce qu'est le
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candidat, de ce qu'il vaut — et qu'on n'examine que l'étal de sa mémoire et le niveau, l'étiage atteint par les choses sues. Tout étudiant consciencieux et qui réfléchira s'avouera à lui-même combien est petite dans une année de médecine, de droit, de sciences naturelles, d'histoire, la somme des cfTorts qui ne sont pas des efi'orls de mémoire.
Aus^si est-il curieux de suivre jusque chez les savants les formes subtiles que sait prendre la paresse. Paresse, bien entendu, nullement exclusive d'un grand labeur, de grosses besogne:» ; car ici la quantité ne remplace point la qualité. Bien plus, la quantité du travail est souvent nuisible à sa qualité. Par pTrrm|tlfij Ira érudiln allsmandi sp mogupji^ volontiers de nous : ''^jnm'* ?* P*'on dfL l^'!"Jl'/*xi!* ^rent du feu les marrons que noua croquons. La comparaison nous parait fort juste. Raton est bien le symbold du travail d'érudition.
. . . Raton a^ec sa patte
D'une mani^Tt; dôlirate.
Écarte un peu la cendre et relire les doigts ;
Puis les reporte à plusieurs fois ; Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque...
C'est, en effet, un travail que l'on laisse et 'que l'on reprend. Constamment soutenu par des textes, l'esprit n:» point à faire œuvre de créateur et il peut étudier avec fruit même lorsqu'il a perdu sa fine pointe de pénétration. Le temp«, sur ce point, se chargera de confirmer les prévisions de Ucnan sur les sciences de pure érudition. Elles n'ont pas d'avenir. Leurs résultats sont trop précaires, trop sujets & controverse — et de plus les vingt mille volumes qui vont chaque année s'entasser à la Bibliothèqtie nationale, auront avant cinquante ans ajouté, sans comp-
ter les journaux et les périodiques, un million de volumes à la collection actuelle. Un million de volumes ! En prenant pour épaisseur moyenne du volume deux centimètres cela donne une pile quatre fois haute comme le Mont-Blanc! N'est-il pas évident que de plus en plus l'histoire se débarrassera des noms propres pour s'en tenir aux grands faits sociaux, toujours fort hypothétiques dans leurs causes et leurs effets, et que l'érudition pure perdra, tuée par Ténormité de l'amas des matériaux, toute autorité auprès des esprits pensants? De moins §n moins on considérera comme du travail l'accumulation. On en arrivera à donner à ces besognes leur véritable nom de besognes. On réservera le nom de travail à la mise en œuvre, à l'élimination des détails oiseux, à la concentration que produit le suprême effort de la pensée. Créer, en effet, c'est chercher la silhouette essentielle, dominatrice et la camper en pleine lumière. Les détails oiseux, c à côté > ne font qu'altérer la vérité, et ils indiquent en quelque sorte à l'œil exercé les infiltrations dans les poussées d'énergie intellectuelle, du fond de paresse incoercible qui est en nous.
Cette paresse intellectuelle fondamentale, on peut dire hélas I que tout notre système d'enseignement tend à l'aggraver. Les programmes d'enseignement secondaire semblent destinés à' faire de tout élève un éparpillé. Ils obligent ces malheureux adolescents à tout efOeurer et ils leur interdisent, par la variété des matériaux à absorber, de rien pénétrer à fond. Comment le jeune homme irait-il penser que tout le système d'enseignement secondaire actuel est absurde ? Et pourtant, il tend à tuer en l'élève tout esprit d'initiative et toute velléité de loyauté dans le travail. Il y a quelques années la puissance de notre arti!-