L'ABOULIE, LE MAL A COMBATTRE
lerie était médiocre : elle est décuplée aujourd'hui. Pourquoi? parce que l'obus éclatait en frappant l'obstacle; il éclatait contre lui sans lui faire grand dommage. Aujourd liui par l'invention d'un détonateur spécial, l'obus che- Diine encore quelques secondes après avoir frappé : il pénètre profondément, et c'est là, logé en plein cœur de la paroi, en contact serré de toutes parts, qu'il éclate, broyant et pulvérisant tout. Dans notre éducation actuelle, on a oublié d'ajouter à l'esprit son détonateur. On ne laisse jamais les connaissances acquises pénétrer profondément. Tu veux t'arréler? Marche! Marche! -- Mais je a'ai pas bien saisi, ce sentiment est à peine ébauché en moi par cette lecture... Marche! Marche! Nouveau Juif-Errant, tu dois aller sans repos ; tu dois traverser les mathématiques, la physique, la chimie, la zoologie, la botanique, la géologie, l'histoire de tous les peuples, la géographie des cinq parties du monde, deux langues vivantes, plusieurs littératures, la psychologie, la logique, la morale, la métaphysique, l'histoire des systèmes... Marche, marche vers la médiocrité; emporte du lycée ou du gymnase l'hahitude de tout voir superlicielleuient, de juger sur les apparences!...
Cette course rapide ne se ralentira guère à l'Université, ol, pour beaucoup d'étudiants, elle deviendra plus rapide encore.
Ajoutez à cela que les conditions de la vie moderne tendent à réduire & rien notre vie intérieure, qu'elles portent l'éparpillement de l'esprit à un degré qu'on pourra difficilement dépasser. La facilité des communications, la fré* quence des voyages, les déplacements à la mer, à la montagne dittsipent notre pensée. On n'a même plus le temps
de lire. On vit d'une vie à Isufois agitée et vide. Le journal, l'excitation factice qu'il donne à l'esprit, la léj^èreté avec laquelle les informations promènent l'intérêt à travers les faits divers des cinq parties du monde, font que pour beaucoup la lecture d'un livre paraît fade.
Comment résister à la dispersion d'esprit que tend à produire-le milieu, quand rien dans l'éducation ne nous a prépares pour celte résistance? N'est-il pas désolant de songer que l'œuvre capitale, l'éducation de la volonté, n'est nulle part entreprise directement, consciemment? Tout ce que l'on fait dans celte voie, on le fait en vue d'autre chose : on ne se préoccupe que de meubler l'intelligoncp et on ne cultive la volonté que dans la mesure où la volonté est nécessaire pour le travail intelloctuel, que dis-je, on la cultive? on l'excite, voilà tout. On ne songe qu'au présent. Aujourd'hui tout un appareil de répression et de galvanisation : le blâme du maître, les moqueries des camarades, les punitions, d'une part, et, d'autre pari, les récompenses, les éloges. Demain plus rien que la perspective lointaine, vague, d'un examende licence en droit, de doctorat en médecine, que les plus paresseux arrivent à conquérir. L'éducation de la volonté se fait au petit bonheur : et cependant n'est-ce pas l'énergie qui fuit l'homme tout entier? Est-ce que sans elle les dons les plus brillants de l'intelligence ne demeurent pas stériles? Est-ce qu'elle n'est pas l'instrument par excellence de tout ce que les hommes ont fait de grand et de beau?
Chose étrange ! tout le monde se dit intérieurement ce que nous disons ici. Tout le monde souffre de cette disproportion entre la culture surchauffée de l'esprit, et celte faiblesse du vouloir. Mais aucun livre encore n'a paru