TOLERANCE
LA tolérance est une vertu que nous réclamons énergiquement de nos adversaires et que nous nous refusons à pratiquer envers eux.
Elle faciliterait cependant beaucoup les rapports entre les hommes ; il vaudrait mieux la pratiquer tous les jours un peu que d'écrire dans les journaux de Noël : «Paix sur la terre et bienveillance entre les hommes. » On le répète depuis bientôt deux mille ans sans que l'état du monde soit changé.
Sans la tolérance, c'est la guerre à perpétuité entre les individus, entre les groupes sociaux, entre les peuples, ce fameux « struggle for life » que DarAvin a observé chez les animaux et qu'on a adopté comme ligne de conduite pour l'espèce humaine ; il semble qu'on ait trouvé dans cette loi naturelle, qui souffre cependant de nombreuses exceptions, une justification commode de notre égoïsme. Avec
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la tolérance, ce serait la paix et le progrès obtenus par le concours de tous, « l'harmonie pour la vie » substituée à la lutte, comme le dit si bien M"^ J. Hudry-Menos.
Avec les gens qui pensent autrement que nous, la discussion deviendrait possible, et c'est alors que la lumière en jaillirait. N'étant pas irrités par les injures des autres, nous soumettrions leurs idées à la critique bienveillante de notre raison. Parfois, nous resterions dans nos opinions, les trouvant fondées ; d'autres fois, nous nous laisserions gagner, nous mettrions de l'eau dans notre vin. Nous comprendrions nos adversaires et exposerions nos motifs, sans recourir à ce cassant « je sais » par lequel nous couvrons nos ignorances ou à ce «je crois» auquel l'adversaire n'a plus qu'à répondre : Grand bien vous fasse ! — Songez un peu combien l'aspect du monde serait changé si cette vertu que tous reconnaissent désirable avait plus qu'un succès d'estime. On ne verrait plus des gens intelligents tout étonnés d'apprendre qu'il y a quelque chose de monstrueux dans cet assemblage de mots (( guerres de religion » , tout autant que dans l'union « de la guillotine et du culte de la déesse Raison». Des gens d'opinions fort opposées — il y en aurait nécessairement moins puisqu'on s'entendrait plus souvent — sauraient passer sur leurs divergences, rechercheraient ce qui les unit et s 'entr 'aideraient dans la poursuite d'un Idéal commun.
Paul Dubois. n
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Il y a une forme de tolérance qui est l'apanage des gens bien élevés, c'est celle qui consiste à ne pas se colleter avec ceux qui ne pensent pas comme eux ; mais que cette tolérance aristocratique est dédaigneuse ! Il y a une manière polie de faire comprendre à des gens qu'ils sont des imbéciles plus blessante qu'un soufflet.
Parfois, la tolérance n'est due qu'à un éclectisme sceptique, une façon de ne croire à rien ; elle fait dire à des hommes d'esprit : (( Au fond, cela m'est bien égal. » Elle n'est pas tenace, cette indulgence polie ; elle s'évanouit aussitôt que les passions, en politique, en religion, en philosophie, viennent troubler le jugement.
Il en est souvent de même de cette tolérance résultant de la vie en commun avec des gens d'opinions différentes ; elle n'engendre pas toujours un respect réel des idées des autres ; elle est imposée par les circonstances, et un abbé m'écrivait naguère, avec une cynique franchise, qu'il n'approuvait la tolérance religieuse, dans les pays mixtes, que lorsqu'on ne pouvait pas faire autrement en raison de la puissance de l'adversaire.
Les partis politiques justifient leur intransigeance par les nécessités de la défense, par le bien du pays ; on n'ose plus guère prôner l'intolérance, mais on trouve toujours moyen de la justifier, de l'excuser, ne fût-ce qu'à titre de représailles.
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La tolérance sincère, complète, persistante, se base sur de tout autres conceptions. Elle découle naturellement de la connaissance du déterminisme moral. Aussitôt que je sais que mon adversaire ne peut pas, au moment où il expose une opinion, en avoir une autre que celle qui résulte de sa mentalité innée ou acquise, mon siège est fait, et ce serait une énormité de ma part d'exiger qu'il pût incontinent penser comme moi.
Si Rousseau avait mieux compris l'idée du déterminisme, il n'aurait pas déparé son Contrat social par des phrases comme celle-ci : « Il faut impitoyablement bannir de la République tous les sectaires qui disent : « hors de notre église point de salut » , car une telle intolérance en matière de dogme entraîne nécessairement l'intolérance en matière civile, l'inégalité, l'injustice, les dissensions. » — Il n'a pas vu qu'il tombait précisément dans le défaut qu'il reprochait à ses adversaires, et il r osé écrire quelques lignes plus bas : « L'Etat ne devra donc accepter parmi ses membres que ceux qui adhéreront à ce Credo moral et social, et il punira des peines les plus graves, même de la mort, quiconque, après l'avoir accepté, le reniera par sa parole ou par sa conduite. » — C'est le comble de l'intolérance.
On oublie constamment que les gens qui nous parlent pensent avec la tête qu'ils ont sur leurs épaules, et non
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avec la nôtre, qu'ils voient les choses sous un autre angle, sous d'autres couleurs ; nous oublions que nous penserions comme eux si nous avions le même tempérament, si nous avions subi les mêmes influences éducatives, physiques, intellectuelles et morales.
Nous pouvons être étonnés, peines, de les trouver si loin de nous, de les voir repousser des opinions que nous considérons comme fondées, indiscutables. Nous n'avons jamais le droit de les rendre responsables de leur ignorance, de leur témoigner du mépris, et si nous nous croyons dans la situation de pouvoir agir sur eux, souvenons-nous qu'on prend les mouches avec du miel et non pas avec du vinaigre. N'est-ce pas Saint François de Sales qui disait : « Mieux vaut taire une vérité que de la donner sans douceur et de mauvaise grâce. » Les hommes ressemblent souvent à deux personnes montées chacune sur un tertre difFérent pour observer la campagne. L'une dit : « Voyez donc là-bas ce petit clocher. — Un clocher .^ Que dites-vous donc, imbécile; c'est un sapin. — Mais, crétin que vous êtes, vous prenez des vessies pour des lanternes ; c'est un clocher. — Gardez vos compliments pour vous ; c'est un sapin. » Ils sont sur le point de se prendre aux cheveux quand leur vient enfin l'idée de changer de tertre, et les voilà qui s'aperçoivent qu'ils ont tous deux raison et auraient pu s'épargner
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leurs injures : de l'un des tertres on voit un clocher et de l'autre, un sapin.
Il faudrait songer à ce petit apologue quand on discute avec des adversaires. Même s'ils étaient de mauvaise foi, ils devraient ce défaut à leur éducation défectueuse, et ce n'est pas par de mauvais traitements qu'on redressera leur esprit.
Cette idée du déterminisme moral suffit seule à assurer notre tolérance ; mais cette vertu s'appuie encore sur une autre idée, sur celle qu'il n'y a pas de vérités absolues en dehors des faits.
On commet une erreur en faisant de la volonté une faculté, alors qu'elle n'est qu'un moment dans la pensée ; on en commet une autre en donnant un sens concret au mot de vérité, qui n'est qu'une abstraction et qui désigne un rapport.
((La vérité, disent les philosophes, c'est l'accord de la pensée avec ses objets. » Leibnitz disait avec plus de précision encore : « C'est l'accord des représentations qui sont dans notre esprit avec les choses. »
C'est déjà par une licence de langage qu'on emploie ici le substantif, car c'est l'adjectif qui désigne le rapport des choses. Il vaudrait mieux dire à quelqu'un qui biena apprécié une situation : (( vous avez (ht vrgii » que de dire : (( vous avez dit la vérité ».