CHAPITRE PREMIER
COMMENT CLASSER CES ECOLIERS. — LEURS CARACTERES INDIVIDUELS. — CE QUE SONT LES ANORMAUX AU POINT DE VUE BIOLOGIQUE.
Le problème de l'assistance des écoliers atteints d'anomalies mentales est actuellement à l'ordre du jour et la nécessité de le solutionner pratiquement se fait impérieusement sentir. L'anormal psychique est un débile, incapable de s'adapter spontanément aux conditions actuelles de l'existence.
A l'école, à l'atelier, à la caserne, dans la société, partout, son état d'infériorité et d'insuffisance mentales apparaissent. Malheureusement ce faible a des réactions qu'il ne sait pas toujours maîtriser : il peut devenir dangereux ; la société a donc intérêt à porter remède à un mal heureusement guérissable. Mais ce ne sont ni des paroles, ni des théories, mais des actes qui peuvent solutionner le problème.
Éduc. des anormaux. 1
Nous connaissons le but ultime de l'assistance de ces anormaux : faire des hommes armés suffisamment pour la lutte de chaque jour. Il faut, pour y parvenir, connaître leurs besoins, leur nature intellectuelle et morale : la conduite à tenir et le sens de l'action médico-pédagogique en découleront logiquement.
Si depuis de longues années on se préoccupe de l'assistance des anormaux massifs, idiots ou imbéciles, justiciables d'un placement à l'asile, ce n'est que depuis peu qu'on songe à la catégorie des anormaux fréquentant les écoles, des écoliers anormaux pour parler plus simplement.
Et cependant leur anomalie est évidente : que l'on suive quelques semaines un groupe important d'écoliers et l'on constatera qu'il en est quelquesuns qui, bien que semblables extérieurement à leurs camarades, sont en réalité inaptes à suivre la classe et à en tirer profit. Le maître essaie bien de remédier à cette inaptitude : malheureusement, débordé par le nombre des élèves réguliers, obligé de se conformer à un lourd programme ou souvent de sacrifier l'élite aux non- valeurs, il délaisse ces enfants qui vont grossir le groupe des cancres et des paresseux, ou bien il les chasse de l'école en raison de leur indiscipline insupportable.
Or, parmi ces paresseux et ces indisciplinés, il en
est qui sont des malades, des anormaux, non pas de ces anormaux remarquables par une physionomie spéciale, par de nombreux stigmates de dégénérescence et une déficience intellectuelle exagérée. Ce sont des anormaux plus légers, paraissant capables à priori de fréquenter une école ordinaire, mais l'infirmité de leurs centres nerveux pèse et pèsera sur eux tant qu'on ne se décidera pas à la soigner comme on soigne une bronchite ou une dyspepsie.
Depuis longtemps nous avions attiré l'attention sur cette catégorie d'écoliers et nous avions essayé (1) d'intéresser des œuvres à leur éducation. Malheureusement nul écho ne répondit à notre appel, jusqu'au jour où les pouvoirs publics obligés d'obéir au mouvement créé par les réclamations des médecins, des philanthropes et des éducateurs, se sont décidés à étudier les questions d'éducation spéciale.
Ce nouvel état de choses a immédiatement fait naître de nombreux écrits et les écoliers anormaux
(1) Bulletin de la Société pour V étude psychologique de l'enfant, 1901, pp. 105 et 179. — Note sur l'organisation d'une école pour l'éducation de certains enfants mentalement anormaux. — Bulletin du Patronage familial, septembre 1903. — Docteur J. Philippe, les Enfants vagabonds (Conférence à l'Exposition de l'enfance, 1901, pp. 24-44). — Docteur G. Paul-Boncour, Traitement médico-pédagogique de certains écoliers anormaux. (An. de Méd. et Chirurgie infantiles, 1902.) — Patronage des enfants délinquants arriérés. (Rapport au Ve Congrès du Patronage des Libérés. Marseille, 1903.) — A propos de la criminalité juvénile. (Progrès médical, 22 mars 1902, pp. 191-192.) — Docteur J. Philippe, Ecoles pour anormaux et indisciplinés. (Bul. Soc. des Directeurs d'écoles de Paris, 1901, pp. 257-270.) —J.Philippe et Paul-Boncour, Vrais et faux anormaux scolaires. (Revue pédagogique, 1904, pp. 410-452.) — L'Education des écoliers mentalement anormaux. (Revue internat, de l'Enseignement, 1905, pp. 135-149.)
qui naguère encore étaient presque orphelins, délaissés de tous, ont maintenant de nombreux pères adoptifs. Sans parler de ceux qui croient ou veulent faire croire qu'ils ont découvert les anormaux psychiques de nos écoles, quantité de psychologues, de maîtres, de médecins, ont produit des travaux qui aboutissent à des conclusions disparates ou à des propositions inapplicables.
Pour parler de ces enfants, il faut les connaître, et, pour ce, avoir observé les manifestations de leur état, avoir vécu avec eux, leur avoir fait la classe, au lieu de se contenter d'y assister quelquefois. Hors de l'observation patiente, scrupuleuse et prolongée des faits, il n'est pas de salut en ce qui concerne le traitement et l'éducation des anormaux.
Dans ce volume nous exposons simplement le résultat de ce que nous avons vu dans une vie constante, quotidienne et intime avec les anormaux; nous essayons d'autre part, en nous basant sur nos observations, d'indiquer, sur quelques points spéciaux, quelle doit être l'action du maître et nous allons, pour commencer, sans entrer dans beaucoup de détails, esquisser rapidement les différents types d'écoliers anormaux.