LE CLASSEMENT DES ANORMAUX. — CARACTERES DIST1NCTIFS
Les anomalies mentales se manifestent chez les écoliers, soit par des troubles intellectuels, soit par
des troubles du caractère. Dans le premier cas, on relève du déficit intellectuel et les écoliers sont dits atteints d'arriération, de débilité. On les appelle aussi retardataires. Ces dénominations sont équivalentes : leur nombre vient de ce fait que des esprits naïfs se figurent souvent qu'en forgeant un néologisme ils ont découvert un fait nouveau.
Chez l'arriéré (1) (nous conservons ce terme compréhensif et fort simple), toutes les facultés existent, mais comparées à celles d'un enfant normal du même âge, elles présentent un retard plus ou moins accentué. En effet, l'arriéré n'est pas privé d'intelligence, il est seulement arrêté dans son évolution mentale. Souvent cette pauvreté intellectuelle est difficilement aperçue par les familles, mal placées pour l'apprécier. Semblable à la mère hibou du fabuliste, la famille déclare le plus souvent :
Mes petits sont mignons, Et bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.
Mais, à l'école, où l'on n'a pas, fort heureusement, la tendresse complaisante et aveugle de l'oiseau de nuit, on s'aperçoit de la différence entre un anormal et un élève régulier; on s'en aperçoit, surtout, si on examine l'élève en retard d'après un plan méthodique, permettant de dresser l'inventaire de son capital intellectuel et de découvrir la cause première du retard. Ce retard, qui peut être de 1, 2, 3 ans et plus, ne fait que s'accentuer chaque jour. Soumis
(1) Dans l'échelle des anomalies mentales par défaut nous distinguons trois degrés : l'idiotie, l'imbécillité, l'arriération.
aux méthodes ordinaires, l'arriéré est incapable de progrès réguliers comme un élève normal : autrement dit, il ne reste pas parallèle à son camarade, tout en lui étant inférieur. Chaque année, la différence s'exagère. En somme, l'arriéré a une évolution de plus en plus retardée : c'est là ce qui le caractérise essentiellement, et, si l'on n'intervient pas, ces enfants croupissent dans les classes inférieures.
Ce type mental n'est nullement comparable aux états d'idiotie et d'imbécillité d'une part et aux états normaux d'autre part. Certes il existe des cas douteux : certains arriérés se rapprochent des imbéciles de même que certaines formes légères viennent se confondre avec les cas réguliers. Tel est le cas des subnormaux (1) dont nous avons autrefois étudié les caractères.
Chacun sait que, dans l'état actuel de la science biologique, il est parfois difficile de dire strictement où commence et où finit l'anomalie; mais, malgré tout, dans ces cas d'interprétation délicate, avec une méthode prudente et rationnelle (substituée à des examens sommaires faits par à peu près ou encore se basant sur des tests trompeurs), on arrive facilement et sûrement à discerner les vrais et les faux arriérés.
Il n'y a aucune comparaison, en effet, à établir entre un terrain excellent qui n'a jamais été défriché et un mauvais terrain qui demande des soins constants et opiniâtres avant de donner des résultats.
(1) Les Anomalies mentales chez les écoliers, cliap. VII, 2e édition. Paris, F. Alcan, 1907.
L'ignorance, parce qu'on n'a fréquenté aucune école, ne constitue pas une anomalie mentale, mais c'est une anomalie sociale.
Cette observation n'est pas superflue : car on a pu voir certaines classes de perfectionnement de Paris recevoir comme anormaux des illettrés fort intelligents malgré leur ignorance scolaire : cette erreur provenait uniquement d'une méthode d'examen s'entêtant à employer des tests pédagogiques pour apprécier un état psychique.
Les troubles nerveux se manifestent aussi non pas tant par de l'insuffisance que par le déséquilibre des facultés. Dans ce cas, l'écolier raisonne sur tout, brouille tout, discute, parle à tort et à travers, veut faire de l'esprit et se faire remarquer. Il est fantasque, excentrique, mal pondéré. En un mot, il a de Y incoordination mentale.
Cet enfant peut faire illusion et parfois il semblerait que ce type anormal est intelligent : mais un examen sérieux démontre qu'il n'en est rien. La mentalité n'est pas intacte : il existe des trous. Le manque de jugement et de rectitude d'esprit apparaît fréquemment et, dans la vie pratique, ces sujets sont incapables d'utiliser normalement leur intelligence et leurs connaissances scolaires. Toujours ce sont des ratés ou des dévoyés. Leur adaptation est incomplète ou impossible, si on ne les soumet pas à des procédés pédagogiques spéciaux aidés d'un traitement médical.
Dans une troisième catégorie, l'anomalie porte sur le caractère. Il est malaisé de présenter un tableau schématique de cette défectuosité en raison de son polymorphisme.
i/ÉDUCATlON DES ANORMAUX
Fréquemment, ceux qui en sont affectés sont englobés sous le nom d'instables ; ce n'est pas tout à fait exact : l'instabilité n'est, malgré sa fréquence, qu'une des multiples anomalies susceptibles de fausser le caractère. Ce qui distingue tous les enfants de ce groupe, c'est qu'ils sont difficiles à vivre, excités ou excitables, instables, indisciplinés.
Les uns sont atteints de mobilité physique en même temps que de mobilité intellectuelle : ils ne peuvent rester en place, se soumettre à aucune règle, s'appliquer à aucune occupation. Aucune suite n'apparaît dans leurs actes. Une occupation succède à l'autre ; quand on essaie de les faire travailler, leur inattention est remarquable. A peine ont-ils commencé à lire qu'ils veulent écrire ou compter, et réciproquement. Ce besoin de remuer apporte du désordre dans les classes, d'autant plus qu'ils tiennent tête au professeur; aussi, mis en demeure par leurs maîtres de se soumettre ou de se démettre, c'est cette dernière alternative qu'ils choisissent : ils ne vont plus en classe ou changent d'école. Quand vous rencontrez de mauvais élèves qui ont fréquenté plusieurs écoles, ce sont presque toujours des instables, qui ne peuvent s'adapter à aucune règle, s'astreindre à la discipline scolaire, et vous les verrez dans la vie ne pouvoir s'adapter à aucune situation et faire dix ou vingt métiers (comme ils ont fait plusieurs écoles) sans jamais rencontrer la situation qui leur convient!
Parfois, avec ou sans instabilité, les écoliers sont des instinctifs, des impulsifs, c'est-à-dire des enfants incapables de se maîtriser et de dominer leurs réac-
lions : celles-ci sont constamment hors de proportion avec le motif qui les détermine ; les impulsifs peuvent être dangereux, en tout cas leur violence, leur grossièreté, leurs colères les font chasser de l'école, toute surveillance devenant impossible.
Nous verrons tout à l'heure combien souvent ces sujets présentent des tares morales.
A l'opposé de ces enfants indisciplinés et excitables, se trouve le groupe, moins nombreux, des apathiques ou asthéniques. Ces élèves sont remarquables par leur inertie : ce qui domine chez eux, c'est l'inactivité de toutes les fonctions psychiques ou physiologiques.
En classe, au jeu, partout, Tasthénique se complaît dans une apathie perpétuelle : ce qui règle tous ses actes, cest la loi du manque d'effort. L'attention de l'apathique ne peut se concentrer et surtout ne peut se maintenir concentrée, non pas parce qu'elle se déplace constamment comme celle de l'instable, mais parce que sa fixation amène la fatigue.
Vasthénique n est pas un paresseux, bien que formant le déchet des classes ; ce n'est pas sa mauvaise volonté qui est en jeu. C'est un malade qui ne peut pas travailler : et cela à cause de son infirmité nerveuse, à cause d'une inertie complète jointe à une atonie organique.
Comme on peut le supposer, ces enfants sont d'une ignorance considérable ; le travail chez eux est impossible, tant qu'on n'a pas remédié à leur débilité générale.
Nous avons décrit depuis déjà longtemps ce type, que nous avons été fort étonnés de ne pas voir figu-
rer dans un certain nombre de traités récents cherchant à préciser les différentes formes d'anomalies mentales.
Sans doute, l'explication est dans ce fait, que ceux qui veulent décrire des écoliers anormaux, demandent aux instituteurs de leur signaler les enfants considérés comme tels. Le maître signale les indisciplinés, les enfants dont l'intelligence lui semble débile, niais nullement les apathiques dont les facultés sont assez bien équilibrées et que Ton considère comme des cancres et des paresseux qui ne veulent rien faire. On ne les signale pas, car, chez ces débiles, ce n'est pas tant la qualité que la quantité qui fait défaut: de plus, Tasthénique est facilement toléré dans l'école, sa tranquillité le gardantdu renvoi qui guette l'instable.
Si, au lieu d'agir ainsi, ceux qui veulent connaître tous les anormaux se donnaient la peine de les étudier eux-mêmes en assistant aux classes au lieu de se contenter d'examens trop superficiels, ils apercevraient, comme nous et comme tous les observateurs, la réalité de ce type.
Ayant à décrire le type des élèves de ce genre incapables, selon la caractéristique que nous leur avons appliquée de s'adapter au travail de la classe, un pédagogue conclut sans hésitera que de pareils cas relèvent plutôt de la pathologie que de la pédagogie, du médecin que de l'instituteur (1) ». Et il ajoute : « Il faudrait un traitement individuel, impossible au
(l) Bocquillon, in Bulletin de la Société pour l'élude psychologique de F en fa ni, 1909, p. 141.
milieu d'une collectivité, et peut-être aussi un traitement médical anti-nerveux. »
C'est assez exactement la doctrine que nous avons exposée dans nos précédentes études et que nous enseignons depuis plusieurs années ; nous avons le plaisir de constater qu'elle est devenue assez classique pour qu'on puisse aujourd'hui la reproduire intégralement sans nous citer.
Chacun des types d'anomalies mentales que nous venons d'esquisser très rapidement se présente rarement à l'état pur : ils se combinent entre eux. Ainsi l'arriération s'accompagne souvent d'instabilité ou d'asthénie: les instables sontsouventdesinstinctifs et des déséquilibrés, etc. Enfin, qu'on se souvienne que ces enfants ont rarement le caractère uniforme : ils présentent des alternatives d'excitation et de calme.
Cette dernière constatation est rarement mise en relief, parce qu'on ne suit pas les élèves assez longtemps et qu'on se borne à Lin seul examen. Les médecins et les instituteurs des classes de perfectionnement de la ville de Bordeaux ont récemment fourni un rapport sur le fonctionnement de cette institution et, excellents observateurs, ils ont attiré l'attention sur le caractère oscillant de ces élèves.