ÉDUCATION CORPORELLE
Avant d'apprécier définitivement le degré d'arriération d'un écolier, il est prudent de faire la part de l'influence des défectuosités des organes des sens : il serait déplorable d'y manquer.
A un point de vue général, les sens, quels qu'ils soient (le sens musculaire aussi bien que le sens
visuel) fournissent des aliments à l'intelligence. Celle-ci ne peut s'exercer à vide et ses premières acquisitions sont demandées aux organes des sens. Supposons que notre cerveau ne puisse percevoir par le toucher, la vue ou l'audition, certaines qualités visibles, palpables et sensibles des objets : nos conceptions seront fausses et nos raisonnements défectueux. C'est ce qui survient chez les anormaux. Que de fois n'avons-nous pas constaté à quelle pauvreté sont réduites les idées des déshérités privés de plusieurs ou même d'un seul sens!
Dès qu'un sens présente quelque défectuosité, l'intelligence s'en ressent et, chez un être mal doué, l'anomalie mentale se développe outre mesure.
L'éducation générale du corps est la préface de l'éducation des sens. Son premier but est d'assurer à l'enfant une santé robuste et un développement régulier conforme aux lois de la physiologie et de la croissance.
Son deuxième but est de surveiller le développement des fonctions en évitant leur surexcitation et leur affaiblissement.
Sur cette première assise on est à même d'obtenir le bon fonctionnement des organes des sens et leur finesse.
Sur cette double base, et la couronnant, une éducation intellectuelle et morale peut être solidement et utilement installée. Tous, nous savons que les fonctions psychiques ne prennent leur complet épanouissement que dans un organisme sain et plein de vigueur et qu'une fois développées, leur précision et leur activité sont d'autant plus parfaites qu'elles
sont soutenues par un ensemble d'organes plus solides et plus pondérés.
Pour y parvenir, l'enfant sera soumis à une gymnastique méthodique qui, tout en assurant l'harmonie de ses mouvements corporels, retentira sur son cerveau et aidera à son développement et à son équilibre.
Cette relation des coordinations musculaires avec l'intelligence est actuellement bien démontrée. Peutêtre son mécanisme n'est- il pas absolument précisé : il est vraisemblable qu'au cours de l'évolution individuelle le développement cérébral dépend de la mise en activité des portions de l'organisme qui sont en rapport avec ses différents territoires. Telle partie du cerveau qui commande les mouvements de la main recevra des mouvements imprimés aux muscles qu'elle gouverne des excitations incessantes hâtant son développement Les mouvements musculaires sont ainsi des excitants cérébraux.
Si un centre cérébral est lésé ou gêné dans son développement, l'éducation de mouvements musculaires correspondants peut rétablir l'équilibre. Telle est la théorie : mais, ce qui est certain, c'est que les mouvements commandés mettent en jeu l'activité cérébrale. L'encéphale livré à lui-même peut rester inerte: si la gymnastique l'excite et si on exige des mouvements équilibrés, réguliers, synergiques et précis, il en résulte la pondération, la discipline, l'harmonie des fonctions cérébrales.
Pour l'obtenir, l'écolier anormal fera donc chaque jour, pendant un temps plus ou moins long, selon son degré d'entraînement (car il est urgent de ne jamais
REGLES D HYGIENE — EDUCATION PHYSIQUE 2iï
provoquer la fatigue) des mouvements précis, coordonnés, méthodiques, cadencés avec ensemble, tandis qu'une musique ou des gestes en marqueront le rythme.
Dès le début, on aura soin de faire comprendre aux enfants leurs mouvements, de les leur décomposer et de leur faire décomposer ; suivant l'expression courante, ils doivent sentir leurs mouvements, en avoir la sensation musculaire au moment où ils l'exécutent. Déplus, ils doivent apprendre à diriger, à coordonner leurs mouvements d'après cette sensation.
Les exercices cesseront, recommenceront, changeront, conformément aux commandements donnés ou à des signaux variés mettant en jeu leur attention.
La pratique démontre et l'utilité et le succès de cette gymnastique. Elle discipline les mouvements, elle stimule l'attention, elle développe l'aptitude à l'imitation. Les mouvements régulier? et rythmiques agissent sur l'intelligence : la précision mentale est connexe à la précision musculaire. Sous Fin fluencede cette éducation des mouvements naissent des habitudes d'ordre, de régularité, de décision dont les effets survivent aux exercices. Toutes les mentalités en bénéficient à condition qu'on sache adapter les exercices aux nécessités individuelles.
L'instable, dont la mobilité intellectuelle va de concert avec la mobilité physique, se discipline au physique comme au moral. L'attention devient plus fixable, l'intelligence plus disciplinée, les impulsions moins fortes. Les mouvements réguliers et rythmés ont un effet tempérant.
Les asthéniques sont sûrement excités par des
exercices convenablement choisis : l'imitation aidant, l'effort est moins pénible et devient habituel.
L'arriéré enfin, dont le retard intellectuel est lié à un retard de l'évolution cérébrale, s'améliore par suite de l'excitation des centres correspondant aux mouvements. Sa volonté et son attention mal développées, et dont le pédagogue a tant de peine à exciter l'activité, sont sollicitées par la combinaison de mouvements judicieusement gradués.
Enfin, tous les écoliers nerveux bénéficient de cette éducation musculaire bien comprise : elle les assouplit, les rend plus malléables et, en provoquant par instant une obéissance d'abord inconsciente, on voit celle-ci devenir habituelle, automatique, réflexe, naturelle.
Nous l'avons fait observer et nous y revenons encore : les mouvements doivent être soigneusement choisis et ne pas être adoptés sans une réflexion sérieuse.
Chaque type mental demande une action différente et c'est une grossière erreur de soumettre tous les groupes aux mêmes exercices. Que de fois, aussi bien en France qu'à l'étranger, avons-nous constaté le peu de méthode présidant au choix des exercices ! Que de fois nous nous sommes aperçus que les éducateurs enseignaient cette gymnastique empiriquement, machinalement et non en connaissance de cause.
Cette gymnastique est notablement différente de certaines gymnastiques scolaires que nous voyons
encore utilisées dans nos écoles : pour un normal, la faute est légère ; pour un anormal, elle est grosse de conséquences.
Enfin qu'on ne confonde pas cette gymnastique éclectique et adaptée aux particularités individuelles de la mentalité et du caractère, avec la gymnastique dite suédoise. Celle-ci peut être excellente pour développer un muscle ou un groupe de muscles, mais elle ne se préoccupe pas suffisamment de l'harmonie générale et de son retentissement sur le système nerveux. Trop machinale, trop analytique, elle n'est pas synergique, et, de ce fait, elle ne présente pas la valeur hygiénique, physiologique et virile de notre éducation physique. Et, chose grave, dans le cas particulier de l'éducation des anormaux, elle n'a pas le pouvoir de retentir sur l'intelligence et le caractère.
La technique de la gymnastique des anormaux mériterait de nombreux développements que nous ne pouvons envisager ici. Par exemple, on doit se demander à quel moment commencer la gymnastique ? Malgré son utilité, elle ne doit amener que peu de fatigue : or, il est aussi lassant de faire certains mouvements que d'exercer son intelligence. Quand un écolier entrera dans une école de perfectionnement, il sera donc logique de peser le pour et le contre : le principe d'individualisation est toujours de mise.
Dans les mouvements d'ensemble le rythme doit être marqué par une musique, ou même un simple geste. En tout cas, la musique doit être douce et peu bruyante : nous déplorons les musiques retentis-
sautes qui excitent le sujet et vont à rencontre du but poursuivi.
Pour arriver à la perfection des mouvements, les élèves peuvent et doivent être exercés individuellement, mais, à ce point de vue, leur instinct naturel d'imitation est un puissant adjuvant et, en plaçant par un procédé quelconque, les élèves les plus entraînés devant les novices et les maladroits, on fournit un modèle à imiter et cela sans fatigue.
A côté des exercices musculaires, il faut faire la place aux jeux. Ceux-là ont une valeur éducative bien connue : ils sont bons pour donner des qualités de vivacité, d'adresse, de souplesse, d'entrain, de persévérance. En outre ils apprennent à surmonter les difficultés, à prendre un parti rapide, à être débrouillards.
De son côté, le maître ne doit pas non plus être impassible: il doitencouragerles timides, diriger les uns, exciter les autres, modérer l'ardeur de quelques-uns: tout jeu violent sera écarté ou surveillé de manière à ce que certains impulsifs, sous l'excitation du plaisir, n'abusent pas de la faiblesse de quelques-uns de leurs camarades.