CROISSANCE DE L IMAGINATION NORMALE
L'imagination est la faculté de se représenter les choses par des éléments sensibles, ou, selon la pittoresque expression de Bonaventure des Periers, « l'art de phantasier en soi-même ».
Toutes nos facultés naissent, croissent et déclinent : plus que toute autre, l'imagination a ses grandes et ses petites périodes de croissance, ses arrêts et ses déchéances, que l'éducateur doit connaître grâce à des points de repère pris sur l'écolier normal. C'est en étudiant le développement de l'imagination chez l'enfant normal, qu'il en reconnaîtra les vices de croissance chez l'anormal et trouvera les moyens d'y remédier.
A l'origine, l'imagination de l'enfant est purement représentative et ne diffère des sens, selon le mot de Malebranche (1), que du plus au moins. Nos images, sous toutes leurs formes, prennent leur source dans nos sensations : l'imagination se borne d'abord à reproduire ce que nos sensations lui ont
(1) Rech. de la Vérité; de l'Imagination, III, I, § 5.
dessiné. (Test son premier degré : elle y est entièrement passive. Peu après, au degré immédiatement supérieur, une certaine activité commence à modifier les éléments fournis par les sens ; elle en fait des représentations plus générales, et devient alors constructive ou généralisatrice : c'est le second degré. Au troisième, développant encore plus d'activité, elle cherche à se libérer de plus en plus de la tutelle des sens, qui représente l'élément passif, et devient l'imagination créatrice.
Pour être complète et normale, l'imagination de l'enfant doit s'élever successivement et régulièrement du premier au troisième degré : toute rupture de cet ordre constitue une anomalie. L'enfant, dirait un métaphysicien, commence par être sensualiste : il devient ensuite conceptualiste (tout en conservant le sensualisme) et n'arrive à l'idéalisme qu'au terme de son développement. Et si l'un ou l'autre de ces étages, en se développant trop, écrase les autres, l'enfant souffre d'une anomalie de l'imagination.
La croissance normale se fait par superposition de ces trois formes : mais cela ne signifie pas que l'imagination représentative doive s'arrêter quand la généralisatrice commence à fonctionner, ni que celleci ne puisse entrer en exercice avant que la précédente atteigne l'état adulte. Ce triple développement est souvent mêlé.
Le tout petit enfant généralise déjà et se fait des créations ; mais elles ne valent rien, parce que son imagination représentative, incomplètement développée, ne lui fournit que des matériaux encore trop
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imparfaits pour une construction ou une création correspondant à la réalité. Ce n'est, à ce degré, que jeu et chimère, et si l'enfant en restait là, il serait un anormal quoiqu'il eût atteint le degré de l'imagination constructive, puisque celle-ci (comme nous le verrons plus loin) s'exercerait à vide.
Nos généralisations n'ont de valeur que si l'imagination représentative est suffisamment et normalement développée. Et de même l'imagination créatrice, chez les enfants dont la croissance anormale empêche l'imagination représentative d'arriver à son plein développement, se trouve radicalement faussée. En fonctionnant dans ces conditions, elle ne peut donner que des produits difformes ou incomplets.
Avant d'en aborder l'étude, exposons plus en détail comment grandit et se forme l'imagination normale.
Chez l'enfant, l'imagination se développe d'abord comme chez les animaux supérieurs, et, quand on veut en trouver les premières assises, il faut aller jusqu'aux plus basses couches de notre vie mentale.
i° Romanes distingue, chez les animaux, trois degrés, qui tous ensemble correspondent sensiblement à la période représentative de l'imagination infantile. L'imagination de l'animal commence d'abord par lui représenter l'objet absent, grâce à la reviviscence provoquée par le retour total ou partiel de la sensation de cet objet ; à un degré au-dessus, l'animal devient capable d'imaginer cet objet hors de sa sensation propre et simplement sous l'influence
d'une sensation analogue ; plus développée encore, l'imagination reproduit la représentation de l'objet à l'aide d'éléments épars, eomme il arrive dans les rêves, chez l'animal comme chez l'enfant.
2° C'est à ce degré, que l'imagination de l'enfant devient constructive et commence à combiner ; elle atteint alors cette région intermédiaire qui s'étend de l'imagination passive à la créatrice. L'histoire de cette période transitoire serait longue « si l'on voulait recueillir toutes les formes hybrides, faites en partie de souvenirs, en partie des groupements nouveaux qui sont à la fois répétitions et constructions (i )■».
Nous n'avons pas à redire ici quel est le mécanisme de ce travail, qui consiste essentiellement à réduire le nombre de nos représentations à mesure que des sensations nouvelles viennent en augmenter la quantité (2). Mais nous verrons plus loin que si les matériaux sont imparfaits et les sensations faussées, le travail de cette forme de l'imagination le sera aussi, et que les généralisations de l'enfant seront celles d'un petit anormal arrêté dans son développement intellectuel. Conçoit-on, en effet, combien serait surchargé l'esprit d'un enfant incapable de simplifier en généralisant, et qui conserverait, sans aucune réduction, toutes les représentations particulières accumulées par toutes ses sensations? C'est d'ailleurs cette réduction des éléments représentatifs qui rend possible le travail de l'imagination créatrice.
(1) Ribot, V Imagination créatrice, p. 89. Paris, F. Alcan,
(2) Limage mentale. Paris, F. Alcan, 1903, p. 85.
3° L'activité créatrice de l'imagination, dont le rôle est si considérable chez certains anormaux, est la plus dégagée des sens : elle émerge peu à peu, par évolution, de la simple reproduction, en suivant les diverses étapes que nous venons d'indiquer : c'est d'abord un état semi-passif, semi-actif, une période d'apprentissage où elle apprend à créer à son tour, « au lieu de se borner à accepter ce que lui fournissent les sens. Partie de là, développée par étapes successives jusqu'à sa forme parfaite, elle devierit la faculté maîtresse et la plus haute forme du développement intellectuel ». Là, elle peut, selon l'influence des éléments sensoriels, prendre l'une ou l'autre des deux directions diamétralement opposées : se développer dans le monde des chimères, hors de la réalité, dans le domaine de la poésie et de la fantaisie ; ou s'attacher à la réalité et se développer dans le monde du réel (1).
Sa direction dans l'un ou dans l'autre sens déterminera l'orientation de la vie.
Dans le premier cas, l'enfant tendra à réaliser l'idéal des poètes, des théoriciens et des rêveurs; il appartiendra, dans le second, au groupe des hommes de réalisation, bien adaptés au milieu où ils vivent et capables, grâce à cette adaptation, d'y bien employer leurs facultés. . .-.
Au reste, sous toutes ces formes, c'est toujours la même imagination qui se développe : mais il faut, pratiquement, l'étudier comme si elle était composée de parties diverses, dont chacune, quand la croissance
(1) Th. Ribot, V Imagination créatrice, p. 86, 98. Éduc. des anormaux. 4
est normale, arrive par ces degrés et après bien des années, à la forme adulte. Ce que produit l'imagination créatrice avant que les autres ne soient développées, ne peut être que rudimentaire et informe.
En outre, toute bonne croissance étant, comme nous l'avons fait remarquer au début, œuvre de stratification régulière, de superposition d'étages, l'imagination de l'enfant ne fonctionnera bien que si les assises de ces trois fonctions sont bien établies, si l'un des côtés ne l'emporte pas sur les autres, et si elle n'est, en un mot, ni trop passive, ni trop créatrice, ni trop généralisatrice. Trop passive, elle resterait l'esclave des sens et par conséquent incapahle de faire des combinaisons nouvelles ; trop créatrice, elle se perdrait dans les chimères sans tenir assez compte des représentations de la réalité, etc. Ajoutons que l'enfant normal ne doit avoir l'imagination ni au-dessus ni au-dessous de l'âge de ses autres facultés.
— A quelles périodes du développement général de l'enfant correspond chacune de ces imaginations ? Vers quel âge apparaît chacune d'elles?
La délimitation est difficile, surtout pour la première période : comment fixer, chez un sujet aussi difficile à observer que le petit enfant, Fâge où il passe des représentations purement passives à des images plus ou moins généralisées? Et comment trouver des points de repère précis, alors que les diverses formes chevauchent les unes sur les autres, s'imbriquent et se mélangent ? Les dates que nous allons donner ne peuvent donc être qu'approximatives.
La période purement représentative commence à la naissance, et se reconnaît à ce que l'enfant prend l'habitude de réagir de la même façon à des excitations sensiblement identiques venues des mouvements maternels, de sa position, des influences atmosphériques, etc. (1). Elle est la seule forme tant que le petit enfant ne commence pas à transposer à d'autres objets, le résultat de ses représentations antérieures ; dès qu'il le fait, cette forme passive n'est plus seule à s'exercer, et l'activité constructive commence à entrer en jeu, conjointement avec la précédente : c'est le début de la période de généralisation. Tous ceux qui ont étudié le développement mental de l'enfant ont noté que ses essais de généralisation apparaissent longtemps avant le moment où ils pourront être pratiquement utilisables.
C'est vers l'âge de 3 ou 4 ans que Th. Ribot place les débuts de la forme créatrice de l'imagination. Cette date concorde précisément avec la période où commence à diminuer rapidement la montée de croissance du cerveau infantile (2). A ce moment, l'enfant ne se borne plus à accumuler les images ou de simples réminiscences : il commence à réaliser des combinaisons autonomes, qui dépassent les simples généralisations. La période précédente avait été marquée par une croissance cérébrale intense et un emmagasinement considérable d'images mentales correspondant au développement de l'organisation des sens ; ce qui domine ensuite, c'est l'effort dans
(1) Cf. Premiers mouvements d'enfant. Gongr. de Psychol. Pans, 1900, p. 239.
(2) Donaldson. Growth of The Brain, p. 105.
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lequel il doit vivre pour adapter ses conceptions aux conditions de l'enfance et se préparer au milieu social où il doit penser et agir. King a bien montré la façon dont se forme ce côté pratique de l'imagination chez l'enfant et comment celui-ci y dirige les représentations qui peuplent son imagination C/est à ce moment qu'il apprend à prévoir.
Il ne suffit pas, en effet, pour que l'enfant se développe normalement, qu'il sache combiner les éléments que lui donnent les sensations, les représentations du monde extérieur ; il faut encore que cellesci soient adaptées au milieu où il vit et qu'il puisse s'en servir dans la pratique de la vie.
Ce travail de mise au point dont King a très bien su analyser le mécanisme, est nécessaire à l'imagination de l'enfant. Avant la troisième année (1), l'enfant ne peut avoir d'autre façon de s'adapter au monde extérieur quecellequi convient aux esprits encore peu développés et aux peuples primitifs : c'est l'époque des affabulations mythiques, où l'enfant développe ses images, mélange le produit de ses sensations, de ses conceptions ou de ses créations, sans examiner si elles correspondent ou non à la réalité : il peuple de ses fantômes, au sens primitif du mot, le monde où il vit au milieu de nous. Mais aussitôt que grâce au développement de son organisme mental, ses images se rapprochent davantage de l'état adulte et deviennent plus exactes, il s'aperçoit du désaccord entre la réalité et les représentations qu'il se for-
(1) King, Psychol. of Child, pp. 174-75. University of Chicago, 1903.
geait ; ce désaccord lui apparaît surtout lorsqu'il veut exercer son activité et agir. Il a conscience d'être inhabile à se représenter les choses comme elles sont. Cette constatation déprime certains enfants qui s'arrêtent, et, selon l'expression de King, « s'assoient à terre », excédés, pour laisser ce bête de monde tel qu'il est; d'autres, au contraire, trouvent dans cette constatation une excitation à se construire — hors du réel — un "autre monde où leur imagination puisse se développer à son aise.
Cette interprétation a bien des chances d'être exacte : n'y a-t-il pas aussi une relation de l'imagination avec le tempérament apathique de certains enfants, le caractère emballé et utopiste de certains autres .
L'enfant normal ne doit tomber ni dans l'un ni dans l'autre de ces défauts : à mesure qu'il aperçoit mieux l'insuffisance de ses représentations du monde extérieur, il s'efforce de les rectifier et de les accorder avec la réalité : en cela consistera, durant toute cette période de transition, la croissance normale de son imagination : il accordera son activité avec les conditions du monde où il vit.
Vers 4 ou 5 ans, l'enfant normal arrive à ce qu'il y a d'essentiel dans les coordinations psycho-motrices : il sait alors diriger ses images motrices et adapter ses sensations; et, maître de l'essentiel dans ses mouvements, il ne lui reste qu'à les adapter plus finement ou plus exactement à son milieu. Cette période dure jusque vers la septième année, où ses images, jusque-là mobiles et fugitives, prennent une forme plus stable, sinon définitive (car l'image ne se fixe
jamais), et deviennent en quelque sorte adultes et autonomes.
C'est une transformation décisive : il importe d'en souligner toute l'importance, et l'éducateur la doit connaître aussi bien que celle de l'adolescence. Après les observateurs du dix-huitième siècle, Jastrow l'a constaté d'une façon précise en montrant que les aveugles dont la cécité est antérieure à la septième année perdent peu à peu leurs images visuelles et les restes de leurs sensations optiques : au contraire, ceux qui ont vu jusqu'à cette période conservent leurs anciennes images visuelles et s'en servent encore pour leurs opérations mentales.
Après cette transformation, qui l'a rendue adulte, Timagination en subira d'autres à l'époque de l'adolescence et à l'entrée dans la jeunesse. L'élément rationnel que, dès les premières manifestations de l'imagination, l'éducation familiale lui opposait pour la réfréner, prend une influence de plus en plus grande. La réflexion, à son tour devenue adulte, influe sur le travail imaginatif et tend à le diriger : c'est alors l'individu lui-même, et non plus, comme dans la première enfance, le milieu ouïes parents qui s'opposent aux libres fantaisies de l'imagination. Elle n'est ni annihilée, ni, comme on le prétend parfois, étroitement réduite, mais endiguée, canalisée, spécialisée vers le but assigné par l'individu qui choisit alors sa fonction et son rôle social.
Si nous voulions compléter cette rapide histoire de l'imagination, il faudrait montrer maintenant, ses formes passives ou reproductives continuant de
fonctionner à tous les âges de la vie, malgré les atténuations de la vieillesse ; son activité créatrice, s'éteignant peu à peu chez tous ceux que l'âge amène à ne plus penser par eux-mêmes, tandis qu'elle continue chez les privilégiés de s'adapter sous toutes ses formes aux lois de la raison et de la vie sociale, et, cessant d'être une pure imagination créatrice. « devient une forme mixte qui produit des inventions réalisables, durables, marquant un progrès dans les arts, les sciences, l'industrie, la politique... (1) ». Il faudrait enfin décrire ce que devient l'imagination chez le vieillard qui refait en sens inverse le chemin parcouru au début de sa vie, s'enferme dans ses rêveries personnelles, comme l'enfant dans ses mythes ou dans ses fables, combine ses images dans sa solitude, loin des contingences où vivent ceux qui agissent et sans examiner les moyens de réaliser ce qu'il imagine, parce que la perception de l'extérieur et le sens du réel, qu'il eut dans son enfance tant de peine à acquérir, faiblissent en lui comme tout le reste. L'imagination d'un enfant peut donc devenir anormale soit parce qu'elle s'arrête de croître, soit parce qu'elle se développe mal, soit enfin parce que l'un de ses côtés étouffe les autres. Dans le premier cas, l'imagination anormale souffre d'une atrophie totale ou partielle; dans le second et le troisième cas, elle reste déformée et par conséquent incapable de fonctionner régulièrement. L'étude de ces diverses maladies forme ce que l'on pourrait appeler la pathologie de Timagination.
(1) Th. Ribot, loc. cit.