LES TROUBLES DE L IMAGINATION
Un traité de thérapeutique de l'imagination chez les anormaux doit faire une large place à l'exposé des symptômes de ses maladies, de ses tares, et surtout de leurs origines. Comment, en effet, ramener à la normale la croissance de cette faculté si l'on ne connaît avec précision les causes et les signes de ses déformations, ses arrêts de croissance, les troubles de fonctionnement qui peuvent la fausser ?
Etant donnée la place que tiennent dans beaucoup de maladies mentales les troubles de l'imagination, il semble tout naturel de chercher des renseignements dans les traités de pathologie : mais ceux-ci, sortis du domaine des hallucinations, ne présentent que des indications trop générales et qui dépassent à peine les symptômes. En pédagogie, il nous faut des notions sur les origines, que les aliénistes n'étildient pas souvent chez l'adulte, moins encore chez l'enfant : ils recherchent rarement d1où viennent les maladies de l'imagination et plus rarement encore en analysent le mécanisme.
Ce sont cependant là choses nécessaires à connaître si l'on veut efficacement diriger et pratiquement réformer l'imagination des anormaux.
L'imagination peut être déformée dans les trois cas suivants :
i° Défaut de croissance résultant surtout de malformation des sens qui devraient fournir à l'imagination les matériaux faute desquels elle ne peut se développer ;
2° Arrêt ou hypertrophie de la faculté même, incapable de mettre en œuvre, pour former les images, les matériaux que lui fournissent les sens ;
3° Déséquilibre des diverses parties de l'imagination ou défaut d'adaptation au milieu où vit l'enfant.
De ces trois sortes de déformation, le petit anormal n'en présente parfois qu'une; mais le plus souvent elles sont réunies, le défaut de croissance par insuffisance sensorielle déterminant fréquemment soit un arrêt, soit une hypertrophie partielle qui détermine à son tour du déséquilibre.
I. Défauts de croissance. — L'imagination, nous l'avons déjà dit, prend sa source dans les sensations: les premières images mentales de l'enfant n'étant que l'expression, organisée par lui et pour lui, des traces qui lui restent de ses sensations ; plus tard, plus développé, l'enfant puisera pour former ses images mentales, dans les réserves que lui fait l'accumulation de ses sensations. Ses habitudes mentales lui permettront alors de percevoir, de se représenter les choses sans demander chaque fois aux sens tous les matériaux nécessaires pour s'en faire l'image : puisqu'il les aura déjà eus en réserve. Dès qu'il sait lire couramment l'écolier n'a plus besoin pour reconnaître le mot constitution, de poser son regard sur chacune des lettres qui le composent; il lui suffit d'en apercevoir quelques lettres essentielles, pour
ramener en lui l'image de ce mot et pour en ressusciter la physionomie dans son imagination.. La simple vue de co sti on, par exemple, éveillera l'image du mot constitution tout entier (1). Les choses se passent comme dans une expérience de laboratoire où l'on cache le mot derrière un obturateur de photographe et le découvre seulement quelques centièmes de seconde : ce n'est pas assez pour le lire, mais assez pour en apercevoir quelques lettres; et si l'on renouvelle deux ou trois fois cet éclairage, le mot sera restitué : on le devinera ou le lira.
Si les matériaux que fournissent les sens sont incomplets, les images mentales seront de même incomplètes : elles auront des trous aux places où manquent des sensations. La première condition du développement normal de l'imagination est donc que les sens fonctionnent bien, et reçoivent, de la nature ou de l'art, une bonne éducation. Les troubles et les imperfections de nos images mentales ne font, au début, que continuer les troubles des sens : l'observation directe suffirait à le démontrer.
Tous ceux qui ont observé attentivement les aveugles ont pu s'apercevoir que malgré leurs efforts pour masquer le côté mental de leur infirmité, malgré la subtilité d'une langue où ils reprennent à leur compte, comme s'ils y voyaient aussi bien que nous tous nos mots et nos métaphores même ; malgré leur désir constant d'accorder leur pensée avec celle de leur entourage, leur esprit pense dans l'obscurité,
(1) Cf. J.-O. Quantz, Psychology of reading. — H. Bawden, A Study of Lapses (Psychol. Monogr. V ; XIV. New-YorlO.
et presque sans images visuelles, surtout (comme l'a noté Jastrow) si leur cécité date de leurs premières années. Peu d'entre eux imaginent les couleurs : quelques-uns même ne peuvent concevoir d'aucune façon des contours élémentaires ; témoin cet aveugle qui ne pouvait comprendre comment, en faisant le tour d'un arbre, il revenait à son point de départ.
A degré moindre, une simple insuffisance sensorielle ne suffit-elle souvent pas à modifier l'imagerie mentale de l'enfant et toute son orientation? « Je sais par expérience combien une myopie intense, datant de l'enfance, peut influer sur la direction intellectuelle et morale (1) », Il y a des mentalités de myopes et de demi-sourds, comme de sourds et d'aveugles : les unes et les autres, reflètent l'état spécial des images mentales nées de ces sensations incomplètes.
Est-ce à dire que toute anomalie des sensations détermine un vice d'imagination impossible à compenser, ou même une anomalie mentale ? Certes non, car si un côté sensoriel est insuffisant, d'autres peuvent le compenser ; et fournir à l'imagination de quoi construire des images qui reflètent suffisamment la réalité : mais ces compensations, toutes naturelles chez les enfants normaux, sont très difficiles chez les anormaux, à raison même de la pauvreté de leurs ressources mentales. Il faut trouver un moyen de les provoquer : ce sera, comme nous
(1) H. Beaunis, Quest. de psychologie, p. 1 (in : Congrès de Psych. de Londres, 1892).
Pavons montré à propos des sens, le rôle de l'éducation.
II. Arrêts et retards de l'imagination. — Les arrêts de croissance frappent surtout l'imagination constructive et la créatrice.
Certains enfants possèdent, en effet, des sens parfaitement normaux et qui leur fournissent tout ce qu'il faut pour se représenter exactement les objets : leur imagination représentative fonctionne de façon très normale ; mais elle reste, par ses autres côtés, incomplète, comme si sa croissance s'était arrêtée à ce premier degré. Pourquoi?
Parce que si la première et la plus simple fonction de l'imagination est de nous représenter les objets à mesure qu'elle et nos autres facultés se développent, elle doit aussi apprendre à généraliser, puis à créer. L'enfant' ne peut généraliser avant d'être devenu capable de se représenter non seulement un objet seul, mais en une seule figure tout un groupe d'objets analogues à cet objet ; or, il faut pour cela que son imagination soit devenue plus puissante, ait grandi d'un degré. Sans ce perfectionnement, comme nous verrons en traitant de la mémoire, la croissance générale de son esprit serait impossible. De même pour les images qu'il crée. Créer, c'est organiser à l'aide d'éléments choisis parmi des représentations diverses, une image nouvelle ; c'est donc dépasser le monde des sens plus encore que dans la généralisation. En devenant capable de créer, l'imagination grandit encore d'un degré. L'imagination normale passe naturellement d'une forme à l'autre :
anormale, elle s'arrête, et cet arrêt peut frapper en tout ou partiellement, soit la partie constructive, soit la partie créatrice, soit toutes deux à la fois.
a) Arrêt à la période représentative. — Galton a été des premiers à constater que certaines imaginations ne peuvent représenter tout ce que les sens nous ont fait percevoir : elles n'assimilent, pour leurs images mentales, que certaines parties des sensations, sans pouvoir se servir des autres. Tel est le cas des personnes absolument incapables de se représenter en imagination la table où elles ont déjeuné, ce qu'elles ont vu, un mot ou une lettre, quoiqu'elles l'aient parfaitement vu : elles ne gardent que l'image auditive ou motrice, et. pour imaginer à nouveau, avoir vu n'étant rien, il leur faut avoir entendu. Chez l'adulte normal, cette incapacité partielle a peu d'inconvénient, parce qu'elle a été compensée parle développement d'autres parties de l'imagination ; mais l'anormal ne sachant pas compenser, dès que son imagination est arrêtée dans sa croissance par des malformations de ce genre, rien ne lui permet de rattraper par ailleurs ce qui lui manque de ce côté.
Ces déformations partielles passent ordinairement inaperçues, parce qu'elles n'ont jamais été méthodiquement étudiées. Mais tous les professeurs connaissent ces enfants qui ont l'habitude d'écrire, dans leurs devoirs, un mot à la place d'un autre, qui interchangent, retranchent ou ajoutent des lettres, etc. Ces fautes d'imagination (que l'on met ordinairement sur le compte de la seule inattention) ne sont généralement pas la seule tare mentale de ces
enfants: elles font tache d'huile et s'étendent indéfiniment, d'autant plus redoutables qu'elles sont inconscientes et qu'elles se perpétuent dans la vie sous de multiples formes.
b) Arrêt à la période de construction. — Un pédagogue américain, L. Whitmer, vient d'en publier une observation qui nous paraît l'une des meilleures à citer pour caractériser ces troubles, si fugaces que leur importance avait jusqu'ici échappé à la plupart des observateurs, et pour en faire comprendre le mécanisme. Il s'agit d'un jeune homme de vingtdeux ans qui était resté radicalement incapable, après plusieurs années d'études, de passer un examen fort élémentaire.
Au premier aspect, rien ne révélait l'arrêt de croissance dont souffrait l'imagination de ce jeune homme ; il avait suivi, durant plusieurs années, les cours d'un collège en vogue ; il savait, aussi bien qu'un autre, tenir sa place dans un salon, à un thé et se tirer parfaitement d'affaire dans une cor versation ordinaire. Mais son père avait constaté d'abord avec stupeur, puis avec inquiétude, qu'il était incapable de retenir même les noms des gens qu'il voyait sans cesse à la maison : il se les représentait parfaitement bien, les reconnaissait, et pouvait reproduire leurs gestes, décrire leur physionomie ; mais il ne conservait aucun souvenir de leur nom : c'était là un signe qui lui échappait. Son examen mental démontra qu'il était presque incapable d'acquérir les images nécessaires du langage. Faut-il écrire croud ou crowd ? Il ne sait, tout en inclinant à croud ; de même pour releaf, relief, releif, que rien
ne différencie pour lui. Cependant, on ne saurait dire qu'il soit incapable de visualiser, puisqu'il voit les convives. Même désarroi du côté des images auditives : il emploie correctement which et witch, qui se prononcent différemment ; mais il est incapable de les lire nettement : sans cesse il interchange les mots d'une phrase et introduit dans sa lecture des mots qui n'existent pas dans le texte. Ainsi, il lit open pour upon, heel pour hill, threshold pour shoulder, etc. (i). Même incapacité pour construire une phrase : les mots qu'il connaît, il ne peut les employer que dans une conversation à bâtons rompus, incapable qu'il est de l'effort d'imagination nécessaire pour construire une phrase selon les règles grammaticales (2).
c) Arrêt q la période créatrice. — Les troubles de ce genre sont évidemment d'autant plus graves que sont plus fondamentales les fonctions qu'ils atteignent.
Mêmes légers, ils ont parfois des conséquences lourdes pour l'avenir des enfants. Qu'il suffise, pour le prouver, de rappeler ces arrêts de l'imagination créatrice qui rendent certains élèves radicalement incapables de comprendre la géométrie descriptive ; ils ne peuvent, selon l'expression des gens
(1) Crowd (foulé) ; relief (relief) ; witch (sorcière) ; which (qui) ; open (ouvert) ; upon (dessus) ; hell (talon) ; hill (colline) ; threshold (seuil) ; shoulder (épaule).
Cf. L. Withmer, Retardation through neglect in Children of ihe Rich. Psychol. Clinic, 1907, pp. 157-174.
(2) Cf. Dr G. Paul-Boncour et J. Boyer, V Imagination chez Venfanl anormal. Edit. du Progrès médical, 1910.
du métier, « voir dans l'espace », c'est-à-dire se figurer des lignes, des courbes et des contours dont rien ne leur donne la sensation et qu'ils devraientse figurer en transformant d'autres données sensorielles, c'est-à-dire en créant dans l'espace des figures qu'ils n'y ont pas vues. Ces troubles passaient autrefois inaperçus, ou peu s'en faut, et il semblait que l'on eût tout dit en déclarant simplement de ces adolescents inaptes à certaines études géométriques, qu'ils n'avaient pas la bosse des mathématiques. Aujourd'hui ces arrêts de croissance de l'imagination (qui sont loin d'avoir la gravité des défauts d'orientation constatés chez les idiots), apparaissent comme des malformations mentales assez graves pour mériter d'être attentivement étudiées et classées: et si on ne les a pas, jusqu'à présent, rattachées comme nous le faisons ici, à des troubles de croissance de l'imagination, on a commencé à les décrire attentivement, surtout en pédagogie. D'ailleurs, n'est-ce pas aussi une forme d'atrophie de l'imagination que les médecins commencent à décrire sous le nom d'apraxie (1) ? Ce n'est, quand on l'examine attentivement, pas autre chose qu'un trouble résultant de l'incapacité où se trouve le sujet de former des images qui fassent le pont entre l'idée et sa réalisation. Il possède la volonté qui peut commander et les organes pour exécuter ; son imagination représentative lui donne les représentations dont il a besoin : mais le défaut de son imagination constructive ou même
(1) G. Dromard et M. Pascal, Valeur sémélologique de Vapraxie, av. bibliogr. (Presse médicale, 17 avril 1909).
créatrice le rend incapable d'élaborer le comment de l'exécution.
— Cette analyse des arrêts de croissance permet de comprendre les troubles par hypertrophie, sur lesquels nous ne pouvons nous étendre ici.
111° Déséquilibre de V imagination, — Les troubles que nous venons d'analyser dans l'imagination constructive, créatrice ou même pratique, quelque graves qu'ils soient, n'atteignent qu'une partie de l'imagination. Dans tous ces cas, nous nous trouvons en présence d'arrêts de croissance qui retentissent non seulement sur les formes supérieures de l'imagination, mais sur toutes les facultés. Les conséquences de ces troubles chez les anormaux, où les compensations sont rares et difficiles, se mesurent à la profondeur des perturbations qu'ils apportent au fonctionnement de leur imagination.
Cependant, ils ne faussent pas toujours radicalement l'exercice de cette faculté.
Au contraire, les diverses formes de déséquilibre en atteignent l'exercice dans son ensemble ; ils sont par conséquent beaucoup plus graves. Ajoutons aussi que dans l'état actuel de nos connaissances, ces troubles supérieurs sont beaucoup plus difficiles à déceler, et par conséquent à guérir, quoique les traités d'éducation des anormaux y fassent souvent allusion, sans d'ailleurs chercher à les décrire bien exactement.
L'équilibre mental est rompu toutes fois que certaines facultés étant trop ou insuffisamment développées par rapporta d'autres, leurs relations naturelles sont faussées dans notre organisme physique Éduc. des anormaux. 5
ou mental. L'incomplet développement d'une faculté peut rendre le fonctionnement des autres plus difficile, sans cependant le fausser complètement. Mais les ruptures d'équilibre dont nous allons parler sont toujours très graves, parce quelles retentissent sur toute notre organisation mentale dont elles déforment constamment les fonctions.
Le déséquilibre de l'imagination peut tenir soit à ce qu'elle est beaucoup trop développée par rapport à nos autres facultés, soit à ce que, tout en conservant dans sa croissance les rapports naturels de ses diverses parties, elle s'est, dans l'ensemble, développée hors de la normale et, par là même, hors le sens du réel. Esprits déséquilibrés dans un cas, utopiques dans l'autre, leur vice originel a toujours sa source dans une malformation de l'imagination.
Les enfants qui présentent ces anomalies ne sont cependant ni des imbéciles, ni des fous : on les décrirait mal si on s'obstinait à les classer parmi ces grands déséquilibrés de l'imagination, dont le Dr Max Simon, pour ne citer que lui, a recueilli des observations caractéristiques (1). Les maladies de l'imagination dont nous parlons ici sont plus atténuées ; elles n'en rendent pas moins à ceux qui en souffrent, la vie sociale souvent difficile, pour ne pas dire impossible, parce que sans cesse elles faussent la représentation du milieu où ils vivent, et les idées directrices de leur conduite.
(1) Max Simon, V Imagination chez les fous (Annales médicopsychologiques, 1876).
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S'il fallait résumer d'un mot et qualifier d'un seul trait cette maladie de l'imagination, nous dirions que ces anormaux ont pour habitude de dénaturer les rapports naturels des choses : ils voient tantôt trop grand, tantôt trop petit, et jamais selon les proportions réelles : ils n'agissent donc jamais juste, précisément parce que leur imagination les empêche de s'adapter aux réalités du milieu où ils vivent. Malebranche qui les a décrits parfaitement dans le chapitre qu'il leur consacre, les traite sans hésiter de visionnaires (1). « Ce ne sont pas, dit-il, des visionnaires des sens, puisqu'ils ne voient pas des choses qui ne sont point, mais ils s'imaginent les choses tout autrement qu'elles ne sont, et ils en imaginent même qui ne sont point... Ce sont, en toutes rencontres, des esprits excessifs : ils relèvent les choses basses, ils agrandissent les petites, ils approchent les éloignées. Rien ne leur paraît tel qu'il est. »
En quoi ces « visionnaires » se trompent-ils ? Il est souvent fort difficile d'en marquer le point précis ; mais, au total, on les trouve toujours à côté du réel. Aucun ressort essentiel de leur imagination ne paraît atteint ; mais ce qu'elle produit n'est jamais au point. Sans cesse ils agissent ou pensent à faux parce qu'ils imaginent ou se représentent faussement les choses. S'agit-il de raisonner? Ils font du sentiment ; faut-il employer l'esprit de finesse, ou la subtilité à deviner les ressorts cachés des événe-
(1) Malebranche, Rech, de la Vérité; de l'Imagination (Ilie partie, ch. I, § V),
ments ? Ils raisonnent au lieu d'observer et de tendre leur attention vers ce qu'il faut découvrir. Bref, leur état d'esprit est perpétuellement faussé parce que les éléments qui en forment la texture ne sont pas d'accord avec la réalité.
S'il fallait résumer d'un mot, la maladie de leur imagination, nous dirions qu'il lui manque le sens du réel ; ce qu'ils se figurent ne cadre jamais avec ce qui est. Certes, leur imagination est très active, mais sa croissance n'est régulière qu'en apparence ; elle se représente, elle construit, elle crée, mais toujours avec des déformations qui faussent leur conception des choses, et ces enfants, dès l'école, sont déjà hors du réel.
Tous ceux qui s'occupent pratiquement des anormaux ont rencontré de ces enfants impulsifs et songe-creux, grands faiseurs de projets sans jamais examiner les movens de les réaliser. Leurs rêveries
irréelles leur plaisent d'autant plus qu'elles s'éloignent davantage de la réalité où ils vivent (cet éloignement les empêchant de voir combien elles sont pratiquement irréalisables) et rien, sauf l'insuffisance organique et mentale de celui qui les a conçus, ne saurait égaler le grandiose de leurs projets.
Quand l'imagination est équilibrée, celui qui forme un projet commence par examiner s'il est réalisable, par quels moyens et dans quelle mesure : mais rien de pareil chez ces déséquilibrés, que le bon sens populaire traite justement de cerveaux brûlés. D'instinct, ils vont à ce qui, pour tout le monde, est le plus difficile, ce qui est impossible, par conséquent, pour des inférieurs comme eux. Dès qu'on publie une de
ces découvertes scientifiques ou industrielles qui .transforment la vie sociale (à laquelle ils ne peuvent s'adapter) ces petits tarés sont des premiers à vouloir faire figure dans cette invention nouvelle et encore inconnue. Journellement, le médecin le constate dans leur examen clinique. Il y a 3o ans, ces enfants torturaient leur famille pour obtenir une bicyclette : et ce désir était une véritable obsession, indéracinable, malgré tous les obstacles, et dans laquelle se cristallisaient toutes les activités de leur esprit : d'autant plus tenace et irréductible qu'à aucun moment elle n'était, selon l'expression de Taine, réduite par les sensations ou les images du réel et que le vice même de leur imagination les empêchait d'en corriger les dérèglements en prenant mesure sur la réalité. Ces mêmes enfants rêvaient, il y a dix ans, de devenir mécaniciens ou conducteurs d'automobiles : métier qu'ils dédaignent aujourd'hui que, la vogue étant à l'aviation, tout le travail de leur imagination passe à rêver de diriger quelque airoplane : eux dont le système nerveux est ingouvernable, tant il est profondément taré et qui ne savent même pas tenir correctement leur porte-plume, toutes leurs énergies visent à manier un volant dans les airs. Et c'est, chez eux, un mélange d'instabilité, d'imagination déformée, d'amoralité d'autant plus dangereuses que ces maladies des formes supérieures de nos facultés échappent davantage à la thérapeutique médicale ou pédagogique : le difficile étant moins de les reconnaître, que de voir à quel moment elles ont commencé, et quels sont, par conséquent, les moyens efficaces pour les combattre.