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MALADIES DE LA MEMOIRE

Une bonne mémoire retient aisément les souvenirs dont elle a besoin, les conserve fidèlement et les représente à propos : au contraire, mauvaise, elle ne sait pas retrouver les souvenirs dont nous avons besoin, ou bien elle les déforme au lieu de les conserver fidèlement, ou encore elle ne sait pas choisir ce qui est bon à retenir, et accumule des idées inutiles au détriment de ce qui nous est nécessaire dans les conditions où nous vivons.

Sont donc mauvaises, quels que soient leur capacité, leur type et leur développement :

Les Mémoires surchargées qui conservent trop de souvenirs inutiles, faute de savoir éliminer ce qu'il faut laisser tomber ;

Les Mémoires qui faussent les souvenirs ou les mêlent d'éléments imaginaires, au lieu de les conserver dans toute leur pureté ;

Enfin, les Mémoires incomplètes qui ne peuvent conserver assez de souvenirs ou restent rudimentaires.

i° Arrêts de croissance de la mémoire (1). —

L'absence complète de mémoire impliquant l'absolue possibilité de prendre des habitudes, ne semble guère compatible avec la vie, même chez les idiots du plus bas degré. Mais le développement de la mémoire peut être tellement rudimentaire « qu'elle rende impossible l'acquisition et la conservation de ces habitudes très simples qui constituent la routine journalière de la vie (2) ». Tous ceux qui se sont occupés des idiots connaissent des exemples de ce genre : mais le plus souvent, l'insuffisance de leur mémoire résulte de ce qu'une seule partie s'est développée ; d'où son incapacité. L'arrêt de croissance atteint certaines parties et en respecte d'autres: mais cellesci ne suffisent pas à assurer seules la vie des fonctions mentales nécessaires pour échapper à l'idiotie ou à l'imbécillité.

Quand la mémoire est aussi incomplète, l'école publique n'est pas faite pour l'enfant : ne nous en occupons donc pas ici. Chez les anormaux, qui peuvent aller à l'école, l'insuffisance de la mémoire provient de deux causes, d'ailleurs bien différentes l'une de l'autre :

i° Certaines sensations essentielles sont incom plètes ou même leur font totalement défaut : un sourd ne peut acquérir aucun souvenir auditif ; un demisourd, s'il entend mal ou comprend incomplètement les sensations auditives, n'aura qu'une mémoire in-

(1) Nous n'étudions ici ni des dégénérescences comme chez l'amnésique, ni des régressions, comme chez le viellard, mais des arrêts de développement chez l'enfant.

(2) Th. Ribot, les Maladies de la Mémoire, p. 103. Paris, F. Alcan.

suffisante, tant que d'autres souvenirs ne viendront pas suppléer les auditifs : suppléance d'autant difficile que l'enfant est plus anormal. De même pour toutes les autres sources sensorielles de nos souvenirs ; de même aussi quand l'imagination ne fournit que des représentations déformées;

2° Certains enfants sont incapables d'établir entre les souvenirs qu'ils possèdent déjà et ceux qu'ils ont besoin d'y ajouter, des connexions mentales ou des associations grâce auxquelles les nouvelles acquisitions s'accrochent aux anciennes et se conservent en même temps et parles mêmes moyens qu'elles : c'est en particulier le cas des arriérés.

i° La première cause d'insuffisance de la mémoire, est plus fréquente qu'on ne pense : très souvent les anormaux souffrent d'incohérence sensorielle, ou bien leurs sensations sont, à l'insu de leur entourage, tellement insuffisantes, morcelées par tant de vide, qu'elles sont incapables de leur laisser un souvenir exact et complet. En apparence, ils regardent comme les autres enfants : en réalité, ils ne savent ni fixer leur regard où il faut, ni observer, ni coordonner ce qu'ils voient. Il suffit souvent de les interroger attentivement aussitôt après, pour constater qu'ils n'ont rien vu de ce qu'il fallait regarder : il y a dans leurs perceptions tant- de trous qu'elles ne pouvaient suffire à l'organisation d'une image mentale viable. Dans ces conditions, comment pourraient-ils avoir des souvenirs correspondant à la réalité?

Pour comprendre comment, en pareil cas, le déve* Éduc. des anormaux, 7

loppement de la mémoire est arrêté, il suffira de rappeler ce qui se passe dans l'idiotie amaurotique, où l'atrophie des sensations visuelles s'étend peu à peu sur les autres facultés et les anéantit.

L'intelligence d'un enfant croît à mesure que naissent et se superposent les diverses facultés qui s'étagent les unes au-dessus des autres, les plus élevées ne se développant qu'après celles qui leur sont inférieures et dans la mesure où elles peuvent s'appuyer sur elles : si les premières manquent, il est impossible que les autres soient équilibrées. Une forme de mémoire ne peut donc se développer quand lui manquent les points d'appuis naturels, soit dans les sensations, soit dans l'imagination.

2° Cette première cause est en quelque sorte objective, puisqu'il s'agit d'un défaut dans la matière de nos souvenirs; la seconde est au contraire subjective : elle provient d'une incapacité de l'enfant à organiser la matière première de ses souvenirs.

Certains enfants, qui possèdent des sens et une imagination parfaitement organisés, leur fournissant tous les éléments nécessaires à l'élaboration de leurs souvenirs, ne savent pas se faire des souvenirs. Leur mémoire n'est peut-être pas stérile, mais ils ne savent pas la cultiver.

Pour se faire un souvenir, il ne suffit pas de percevoir un objet et de façonner, avec cette perception, une image mentale qui entrera dans la mémoire. La conservation n'est que la première opération d'une bonne mémoire : il lui faut, en outre, des moyens pour retrouver ce qu'elle a conservé. Un souvenir conservé sans que nous puissions le retrouver n'est

qu'une réserve inutile et un poids mort puisqu'on ne s'en servira jamais.

Tous nous récoltons ainsi, chaque jour, quantité de souvenirs qui entrent sans que nous les ayons cherchés et sans que nous fassions rien pour les conserver : n'étant liés à rien dans la trame de notre vie mentale, ils restent sporadiques, isolés de tous les souvenirs que nous avons organisés pour en faire le fond de notre personnalité. Comme des atomes dans une atmosphère calme, ils se déposent et tombent lentement aux profondeurs de l'inconscient, d'où la plupart ne remonteront jamais. Ils sont en nous, sans être à nous, puisque nous les possédons sans le savoir. Ce sont eux qui reviennent dans les hypermnésies, dans certains délires, etc. Mais si nous voulions, à l'état normal, les retrouver, nous ne le pourrions, parce que nous ne les tenons par rien : ils ne sont pas organisés, nous ne les avons pas en main.

Certaines mémoires anormales ont trop de ces souvenirs et pas assez d'autres.

Les seuls souvenirs dignes de ce nom sont ceux que nous pouvons retrouver à volonté parce que nous savons toujours où ils sont: d'avance, quand nous en avons besoin, avant même de les avoir revus nous savons leur place et par quel lien nous les tenons. Ils sont entrés dans l'ordre de notre esprit ; nous les avons incorporés à son organisation générale et savons où ils sont. Mais précisément ces liens connectifs, ces associations d'un souvenir à Tautre, qui nous permettent d'en retrouver toute la série, sont ce qui manque le plus à certaines mémoires,

parce que le petit anormal ne sait pas les établir. Spontanément et par le simple jeu de son développement intellectuel, l'écolier normal apprend à établir entre ses perceptions des associations plus ou moins naturelles, mais qui les fixent et lui aident à les incorporer dans la trame de ses souvenirs. L'anormal est précisément celui qui ne sait ni établir ces liens, ni choisir, pour les lier ainsi, les seuls souvenirs qu'il ait intérêt à conserver : il retient l'inutile et laisse perdre l'essentiel. Tous les professeurs ont remarqué quelle peine pour mal apprendre leurs leçons se donnent ces enfants, souvent pleins de bonne volonté. C'est qu'ils ignorent cet art économique de fixer et de conserver leurs souvenirs prêts à être retrouvés, grâce à quelques connexions mentales : au lieu d'elles, ils accumulent les répétitions verbales, automatiques et machinales. Ainsi leurs souvenirs existent, mais dispersés, sporadiques, sans ordre et sans ce fil directeur qui permettrait de les retrouver.

La question capitale, qui n'est guère abordée dans les traités de pédagogie, est de leur apprendre à classer méthodiquement leurs souvenirs au lieu de tout laisser en désordre.

A côté de ces insuffisances chroniques de la mémoire, il faut mentionner aussi les dépressions et les insuffisances transitoires qui résultent de certains états d'anémie, de confusions mentales, etc.; nous avons montré, il y a quelques années, en traitant la question des écoliers subnormaux, quel devait être en ces cas le rôle du médecin sans lequel les meilleurs pédagogues resteront impuissants.

2° Hypertrophie partielle de la mémoire. — Voilà les dangers des mémoires trop pauvres : celles qui sont trop riches sont, le plus souvent, tout aussi inutilisables.

Malgré le rôle capital qu'elle joue dans notre vie mentale, la mémoire n'est qu'une faculté secondaire parce qu'elle n'opère jamais pour elle-même.

Rouage nécessaire — puisque son arrêt immobilise toutes les autres pièces, comme on le voit dans les aphasies, etc. — elle ne produit que des matériaux à mettre en œuvre. Dans ces conditions, sa surproduction, son fonctionnement exagéré gêneront le mouvement de l'esprit tout aussi bien que son insuffisance; c'est pourquoi, quelque étrange que le fait paraisse, on peut être anormal par excès de mémoire aussi bien que par insuffisance.

Le développement de l'intelligence n'est pas synonyme de celui de la mémoire, et l'exagération de celle-ci (ou plutôt de certaines formes de souvenirs) masque souvent, aux yeux des parents et des éducateurs, les plus graves arrêts de l'intelligence : il importe de les prévenir qu'un jeune enfant peut avoir beaucoup de mémoire et peu de jugement. Ce fait, en apparence paradoxal, et qui n'est, au fond qu'un arrêt de développement de la mémoire, est fréquent chez les idiots. Tous ceux qui se sont occupés de ces questions en ont cité des exemples typiques.

Dans son étude sur les Maladies de la Mémoire, après avoir rappelé que chez beaucoup d'idiots et d'imbéciles l'arrêt de développement des sens est inégal, et que certains restant obtus, d'autres peu-

vent devenir très fins, M. Ribot constate qu'il en va de même pour la mémoire (1). L'affaiblissement général de la mémoire coïncide alors avec l'évolution normale et même l'hypertrophie d'une mémoire particulière. C'est ce qui arrive pour certains idiots, ou plutôt pour des imbéciles, dont quelques-uns, « réfractaires à toute autre impression, ont un goût très vif pour la musique et peuvent retenir un air qu'ils n'ont entendu qu'une seule fois. D'autres (le cas est plus rare) ont la mémoire des formes, des couleurs, et montrent une certaine aptitude pour le dessin. On rencontre plus fréquemment la mémoire des chiffres, des dates, des noms propres, des mots en général. Un imbécile se rappelait le jour de chaque enterrement fait, dans une paroisse, depuis trente-cinq ans. 11 pouvait répéter avec une invariable exactitude le nom et lâge des décédés, ainsi que les gens qui conduisaient le deuil. En dehors de ce registre mortuaire, il n'avait pas une idée, il ne pouvait répondre à la moindre question, et n'était pas même capable de se nourrir ». « Drobisch rapporte le fait suivant, dont il a été témoin: un garçon de quatorze ans, presque idiot, avait eu beaucoup de peine à apprendre à lire. Il avait néanmoins une facilité merveilleuse pour retenir l'ordre dans lequel les mots et les lettres se succédaient. Avec deux ou trois minutes pour parcourir une page imprimée dans une langue qu'il ne connaissait pas, ou traitant de questions qu'il ignorait, il était en état

(1) Maladies de la Mémoire, p. 103.

(2) Drobtsch, Empirische Psychologie, p. 95. — Falret, Dict, des Se. Méd. : Amnésie,

d'épeler les moindres mots qui s'y trouvaient, absolument comme si le livre était resté ouvert devant lui. »

Quoique les classifications actuelles de ces enfants tendent à modifier sensiblement les anciennes dénominations, ces exemples n'en conservent pas moins toute leur valeur pour démontrer qu'un fonctionnement excessif de la mémoire peut parfaitement cadrer avec des tares mentales profondes. Le même fait a été relevé par le docteur Sollier dans sa Psychologie de VIdiot.

« La mémoire des imbéciles est quelquefois, dit-il, très développée, mais si on les observe avec soin, on s'aperçoit qu'ils récitent toujours les choses dans Tordre où ils les ont apprises, et qu'ils ne les comprennent pas. La moindre interversion que vous introduisez dans leur récitation, la moindre interruption les arrête. Quand ils ont de la mémoire, ils n'ont pas pour cela de l'intelligence : mais ils peuvent, la première fois qu'on les entend, en imposer. Si on leur fait raconter de nouveau ce qu'ils vous ont déjà dit, on est surpris de les entendre le débiter de la même façon, dans les mêmes termes, pour ainsi dire stéréotypés. C'est de l'automatisme pur : et si vous leur demandez la moindre explication, ils sont incapables de vous la donner. Autant de fois vous les ferez recommencer, autant de fois ils vous débiteront les choses de la même manière. S'ils ont appris, par exemple, les jours de la semaine en commençant par le jeudi et que vous leur deman-

(1) DrSoLLiER,Psz/c/io/o^/e de VIdiot, pp. 191-2, Paris, F. Alcaq»

diez de vous les énumérer en débutant par le lundi, il en est qui en seront incapables. Leur mémoire, très inégale du reste, ne peut donc leur servir en rien. »

a La plupart des sujets extraordinaires et que l'on exhibe, conclut le docteur Sollier, rentrent dans cette catégorie. »

La mémoire d'un écolier anormal peut donc se développer beaucoup en certains points, et devenir capable de retenir en masses énormes certains souvenirs, sans que l'enfant cesse d'être anormal : on ne saurait trop le rappeler aux parents qui s'illusionnent, toujours enclins à prendre cet agrandissement de la mémoire pour une croissance intellectuelle, et au grand nombre des éducateurs qui s'imaginent qu'il suffit d'apprendre beaucoup pour bien savoir et bien comprendre. Quelque paradoxal que cela paraisse, le pouvoir d'accumuler ainsi les souvenirs n'est que le plus bas et le plus inutile degré de la mémoire : dès qu'elle dépasse ce stade inférieur, dès qu'elle se développe un peu plus chez l'enfant normal, c'est pour apprendre à trier parmi ses souvenirs ceux qu'il est bon de conserver et ceux qu'il faut laisser tomber, parce qu'ils la chargeraient inutilement. « Le docteur Leyden avait une faculté extraordinaire pour apprendre les langues ; et il pouvait répéter très exactement un loug Act du Parlement ou quelque document semblable qu'il n'avait lu qu'une fois. Un ami le félicitant de ce don remarquable, il répondit que, loin d'être un avantage, c'était souvent pour lui un grand inconvénient. Il

expliqua que, lorsqu'il voulait se rappeler un point particulier dans quelque chose qu'il avait lu, il ne pouvait le faire qu'en se répétant à lui-même la totalité du morceau depuis le commencement jusqu'à ce qu'il arrivât au point dont il désirait se souvenir (1). » Ce fait est typique pour faire comprendre comment une vaste mémoire peut, même chez un intelligent, devenir un obstacle ; comment elle peut se développer au détriment de l'intelligence, en comprimer l'énergie sans la remplacer, et comment, enfin, avec beaucoup de mémoire, un écolier peuT être un parfait imbécile.

La mémoire qui retient tout n'est qu'une faculté passive, une feuille sur laquelle les choses s'impriment: il y faut savoir lire, savoir cultiver la mémoire active qui choisit dans la masse des souvenirs. Pourquoi ? Ribot Ta expliqué dans une page qui est des meilleures que nous ayons sur la physiologie de l'esprit (2).

« Si, pour atteindre un souvenir lointain, il nous fallait suivre la série entière des termes qui nous en séparent, la mémoire serait impossible, à cause de la longueur de l'opération. Nous arrivons ainsi à ce résultat paradoxal, qu'une condition de la mémoire, c'est l'oubli : sans l'oubli total d'un nombre prodigieux d'états de conscience et l'oubli momentané d'un grand nombre, nous ne pourrions nous souvenir. Sauf dans certains cas, l'oubli n'est donc pas une maladie de la mémoire, mais une condition de

(1) Th. Ribot, Maladies de la Mémoire,, p. 45.

sa santé et de sa vie. A mesure que le présent rentre dans le passé, les états de conscience disparaissent et s'effacent. Revus à quelques jours de distance, il n'en reste rien ou peu de chose : la plupart ont sombré dans un néant d'où ils ne sortiront plus, et ils ont emporté avec eux la quantité de durée qui leur était inhérente ; par suite, un déchet d'états de conscience est un déchet de temps. Or, les procédés abréviatifs dont nous avons parlé supposent ce déchet. »

Sans ce pouvoir de choisir ce qu'il convient qu'elle conserve, notre mémoire serait donc inutile : le philosophe qui l'appelait avec humour notre faculté d'oublier formulait un axiome psychologique.

Cet art de choisir n'est d'ailleurs qu'une forme du sens du réel ou de la faculté d'adaptation au milieu où nous vivons, et l'anomalie nous apparaît, une fois de plus, comme une impossibilité de s'adapter.

3° Infantilisme de la mémoire. — Ce mot désigne moins un arrêt de croissance plus ou moins limité, analogue à ce que nous avons décrit plus haut, qu'un état particulier où la mémoire se développe, comme l'individu, trop lentement pour atteindre la parfaite plénitude de la forme adulte : elle s'arrête à un stade intermédiaire : c'est un retard d'évolution.

• S'il est vrai que les tares mentales soient d'autant plus dangereuses qu'elles frappent des fonctions plus essentielles, cette imperfection est la plus grave puisqu'elle atteint la forme la plus élevée de la mémoire : d'autre part, c'est une anomalie des plus difficiles à découvrir et à caractériser chez les

écoliers anormaux. Qu'une mémoire ne puisse retenir certains souvenirs, on s'en aperçoit assez vite, et assez facilement ; mais il est souvent fort malaisé de constater qu'elle est incapable de distinguer une perception présente de ce qu'elle a déjà vu, et qu'elle mélange constamment à ses souvenirs des éléments étrangers qui en faussent le caractère propre et les transforment en de véritables hallucinations de la mémoire.

A l'état normal, nous distinguons un souvenir de tout autre état mental, parce qu'il porte un signe spécial, dont nous l'avions marqué pour le conserver et qui nous le fait reconnaître comme tel chaque fois qu'il réapparaît. Or, certains enfants ne savent ou ne peuvent imprimer ce signe aux représentations qu'ils veulent conserver : elles restent parmi leurs souvenirs, sans être marquées comme leur étant déjà apparues.

Quelle est l'origine et le mécanisme de cette malformation ?

Toute sorte de croissance a deux faces : d'un côté, c'est un simple agrandissement ; de l'autre une spécialisation plus précise, une organisation mieux adaptée. Dans les organismes rudimentaires, tout est mêlé : la division du travail est un signe de progrès : de même dans la vie mentale. L'individu se rapproche de l'état adulte à mesure que chaque organe prend un rôle mieux défini, des fonctions plus précises. S'il fallait une comparaison, nous rappellerions volontiers que le cœur droit et le cœur gauche sont mélangés chez les animaux inférieurs, et que chez les enfants dont la circulation continue de mêler le

sang- artériel au sang veineux, le cœur ne deviendra jamais adulte. De même, certaines mémoires ne peuvent devenir adultes parce qu'elles s'arrêtent avant d'atteindre le degré de croissance qui les aurait spécialisées et leur aurait permis de marquer leurs souvenirs du signe déjà vu, rien de plus, rien de moins. Incapables de cela, elles ne peuvent empêcher que des éléments de rêves et de perceptions actuelles se mélangent à leurs souvenirs, comme le sang artériel se mélange au sang veineux chez les vertébrés inférieurs et chez les enfants dont le cœur a cessé de se spécialiser avant la fermeture du trou de Botal.

Les mémoires faussées par cette anomalie ne sont ni rétrécies comme celles qui ne peuvent retenir, ni incomplètes, comme celles qui se bornent à stéréotyper : elles sont simplement incapables, n'ayant que des souvenirs incomplets, de distinguer ceux-ci d'un autre état. On les rencontre souvent chez les petits hystériques, chez les enfants menteurs, dans les états crépusculaires, et partout, en un mot, où le mensonge inconscient et sincère devient un état chronique.

L'étude systématique des mensonges d'enfants nous a montré combien est faiblement tissue, durant la première enfance, chez ceux dont la mémoire ne devient pas adulte, la trame des souvenirs puisés dans l'expérience de chaque jour, et avec quelle facilité s'y mélangent les produits de l'imagination et des rêves (1). A l'état normal, l'habitude endigue l'imagination et la contient dans ses limites : le sens du

(1) Anomalies mentales chez les écoliers, pp. 124-115. Paris, F. Alcan, 1906.

temps et celui du lieu, empêchent les confusions et les mélanges, et les souvenirs anciens, fortement tissés, forment comme des cases et des rayons où chaque souvenir nouveau vient prendre sa place. Dans ces conditions, il est impossible que nos réserves ou nos imaginations pénètrent parmi nos souvenirs ou s'y mélangent : les limites et les caractères distinctifs sont trop bien marqués; mais il n'en va pas de même chez l'enfant et chez tous ceux dont la mémoire conserve, malgré l'âge, des caractères infantiles. Il manque à leurs souvenirs ces points de repères qui les localisent dans le temps ou l'espace et les marquent comme déjà vus : ils n'ont pas ce ferme tissu d'associations, toute cette trame mentale et ces multiples fils conducteurs grâce auxquels nous nous retrouvons dans nos souvenirs anciens. Le monde de son imagination et celui du réel, le souvenir et la rêverie se mêlent constamment dans l'esprit de l'enfant, tant que la croissance normale de sa mentalité n'a pas opéré la séparation entre ces deux éléments (1) : c'est Ce mélange qui persiste, comme nous l'avons montré ailleurs en étudiant l'état psychique des petits menteurs (2), chez certains écoliers et même chez certains adultes anormaux.

11 faut attacher une très grande importance à cet infantilisme des souvenirs : c'est une tare individuelle qui passe souvent inaperçue à l'école, où elle ne se manifeste que par des signes qu'on méconnaît trop souvent : elle n'en est que plus redoutable, beaucoup

(1) V. ch. III, Éducation de l'Imagination.

(2) La véracité des Enfants (in Correspond, de l'Enseignement primaire. Paris, 1892).

des enfants qui en sont affligés étant souvent des vicieux. Il importe donc de ne la pas négliger et de ne pas la laisser passer, à l'école, inaperçue et sans la réformer.

Ceux qui voudraient chercher des exemples de ces malformations de la mémoire, en trouveront en abondance, sous d'autres titres, dans les exemples d'affabulations et de mensonges d'hystériques, dans les récits de mensonges d'enfants (1), et dans des faits de mémoires subliminales et crépusculaires pour lesquels il n'est nul besoin de néologisme.

En eux-mêmes et durant la première enfance, les troubles de ce genre paraissent minimes : leurs conséquences individuelles et sociales sont redoutables, parce que le déséquilibre mental qui en résulte fausse l'organisme moral tout entier. Il faut donc rappeler aux éducateurs qu'ils ne doivent ni les négliger, ni en méconnaître l'importance, mais au contraire s'efforcer d'en rechercher les caractères, pour les guérir, chez les écoliers qui en souffrent.

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