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CULTURE DE LA MEMOIRE

En présence d'une mémoire rebelle ou inutilisable, pour quelque cause que ce soit, presque tous les éducateurs adoptent immédiatement comme unique procédé de culture la répétition : on oblige l'enfant

(1) Moreau (de Tours).

à relire ou à articuler ses leçons jusqu'à ce qu'il les sache, jusqu'à satiété et au delà. Cette façon de résoudre le problème de l'éducation de la mémoire donne rarement des résultats satisfaisants parce que, dans la plupart des cas, le procédé est insuffisant. Il ne réussit qu'avec *les très rares enfants dont la mémoire, manquant seulement de capacité, possède toutes les autres qualités : mais il ne donne aucun résultat avec ceux dont la mémoire est mauvaise faute de matériaux, ou qui ne savent ni retrouver ni reconnaître leurs souvenirs. 11 faut avoir plusieurs procédés de culture de la mémoire, parce qu'il n'y a pas qu'une sorte de maladie de la mémoire.

I. — Ceux qui ne voient dans la mémoire que l'habitude (la répétition étant une des façons de fortifier noshabitudes), concluent que la répétition d'une leçon doit non seulement l'apprendre à l'enfant, mais encore lui apprendre à mieux retenir les autres. Il n'en est rien, et ceux qui prennent ainsi la question oublient précisément que fortifier une habitude est tout autre chose que développer la faculté de prendre des habitudes. La répétition d'un souvenir isolé peut le rendre plus solide : elle ne rendra la mémoire ni plus souple, ni plus fidèle, ni mieux adaptée aux conditions où nous vivons, etc. La répétition n'est qu'un des multiples procédés pour retenir un souvenir; très simplement, il n'atteint que le côté inférieur, et n'est d'usage qu'à la partie la moins intelligente de la mémoire : souvent même il en accentue les malformations ; et, par conséquent, quelque étrange que cela paraisse, il doit être sévèrement banni des

procédés éducatifs. La plupart des mémoires anormales ont déjà trop dépendances à sléréotyper ou à tout conserver, sans aucun choix. Ce qui leur manque le plus c'est moins la faculté de retenir que celle de conserver exactement, de retrouver à propos et de reconnaître sans hésiter : or la répétition, quelque fréquente et prolongée qu'elle soit, ne leur donne rien de tout cela.

Insistons sur ce point, car on a trop pris l'habitude d'appliquer à la mémoire, sans plus ample examen, le vieux proverbe : c'est en forgeant qu'on devient forgeron. Une tradition vénérable, tant elle est vieille, veut que l'écolier retienne d'autant mieux qu'on le fait répéter plus souvent : comme si l'on savait d'autant mieux les choses qu'on les a plus souvent rééditées. L'abus de ce procédé peut irrémédiablement fausser les mémoires que l'on veut redresser: il en existe à côté et au-dessus quantité d'autres, qu'il faut savoir choisir en connaissance de cause, c'est-à-dire après examen du mécanisme et des défauts de la mémoire à réformer.

L'éducation de la mémoire n'est que l'application de ce principe fondamental aux diverses formes d'anomalies.

Les procédés mnémotechniques, qui paraissent donner aux mémoires incomplètes toutes les qualités qui leur manquent, ne sont pas moins dangereux que la simple répétition pour les mémoires anormales. Le plus souvent, ils aggravent l'anomalie au lieu de la détruire.

Il suffira, pour en faire comprendre la raison, de

rappeler quels sont les principes de la mnémotechnie.

L'auteur d'une mnémonique propre à faciliter l'étude de l'histoire aux enfants qui fréquentent les collèges et les écoles et que « son extrême simplicité met à la portée de toutes les intelligences », s'exprime ainsi : « la mnémonisation consiste dans l'assimilation aux chiffres et aux nombres, des différentes lettres de l'alphabet et de leurs combinaisons, et il suffît, pour être à même d'en faire l'application, de fixer imperturbablement dans sa mémoire, de manière qu'ils se présentent sans efforts à l'esprit, les rapports que nous avons établis entre ces lettres et les cent premiers nombres. Pour cela, un exercice souvent répété est nécessaire : on n'apprend rien sans quelque effort. Que Ton consacre donc une heure par jour à répéter ce petit nombre de rapports qui constituent notre système, que Ton s'exerce ensuite à traduire en chiffres, ou plutôt en nombres, à l'ouverture d'un livre quelconque, tous les mots de la page que Ton aura sous les yeux, et, avant peu, ces rapports se reproduiront à volonté quand il s'agira d'en faire l'application... Il ne faut ni pénétration, ni travail intellectuel : la répétition et l'habitude suffisent pour arriver à ce résultat (1). »

Malgré ces aveux — peut-être à cause d'eux — la méthode n'eut pas le succès espéré : son auteur l'avoue avec quelque tristesse, et il en cherche la cause non dans la difficulté de sa méthode, —

(1) Demangeon, Supplément à la Nouvelle Mnémonique (préface). Paris, 1845.

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aucune mnémotechnie ne peut être plus simple, — mais dans sa façon de choisir les associations d'idées destinées à faciliter la mémorisation des faits. Il avait cru d'abord que des associations d'idées qui s'écar-r teraient des règles communes seraient plus propres à frapper l'esprit, et, conséquemment, que les faits pour lesquels on les emploierait se retiendraient mieux : cela n'ayant pas été, il a pris le parti d'établir (autant qu'il a été possible) des rapports naturels (1) entre ces faits et les mots mnémonisateurs.

Certes, les rapports naturels, précisément ceux que nous employons quand nous ne recourons pas aux procédés mnémoniques, valent mieux que les analogies phoniques proposées par d'autres (2); mais on doit se demander à quoi sert une mnémotechnie qui se borne à établir entre le souvenir à retenir et son association naturelle le lien supplémentaire d'un mot mnémonisateur ?

A bien regarder les choses, on s'aperçoit vite que les procédés mnémotechniques sont surtout appliqués aux catégories de souvenirs qui ne présentent aucun intérêt et qui manquent de points de repère pour être fixés ou retrouvés aisément. Ils servent,

(1) Voici un de ses rapports naturels :

Le grand hiver, du moins selon certains dévots,

Est un de ces malheurs qu'on doit aux huguenots. 1709.

(2) Par exemple pour retenir : Charente, préfecture Angoulême ; sous-préfecture Conffans, Cognac, Ruff'ec, Barbezieux, l'auteur d'une chronologie mnémonisée (Rouen, 1833), propose (p. 74) : La chère rente que nous engouldmes en nous gonflant du cognac dans cette rue fait croire que nous avons de la barbe aux yeux !

Et ailleurs : « Laisse sonder Suzanne par qui le veut >» signifie que la bataille de Sundershausen eut lieu en 1758.

quelquefois, pour retenir des dates, des hauteurs de montagnes, des listes de rois ou de sous-préfectures, etc. : tout leur artifice consiste à substituer à un chiffre ou à un nom qui ne présente aucun intérêt, une phrase ou un mot dont la bizarrerie nous frappe et nous aide à la retenir. La mnémotechnie habille d'oripeaux les images mentales qu'elle veut nous faire retenir : la singularité de cet habit nous frappe, nous en gardons le souvenir, qui traîne après lui le souvenir de ce qu'il habillait.

En d'autres termes, ces procédés doublent le travail de la mémoire, qui doit retenir d'abord la formule mnémonique et ensuite le principe général permet de retrouver le souvenir à fixer, inclus dans cette formule. Avouons que ce supplément de travail risque de fatiguer la mémoire d'un enfant normal plutôt que de l'aider à se développer : à plus forte raison s'il est anormal.

Dans ces conditions, la mnémotechnie n'est pratique que pour les adultes, et dans certains cas seulement, puisqu'il faut, pour l'employer utilement, être capable d'établir facilement et rapidement des connexions solides entre les souvenirs que l'on possède déjà et les formules mnémotechniques employées pour en retenir d'autres : faute de ce travail, ces phrases plus ou moins baroques s'en vont, et avec elles les éléments du souvenir qu'elles devaient fixer à moins d'avoir quantité de souvenirs qui de tous côtés tendent les bras à de nouvelles associations. Il faut donc déjà être riche de souvenirs pour s'offrir le luxe de la mnémotechnie ; il faut aussi une certaine intelligence pour en savoir appliquer les principes

généraux à chaque cas particulier, et retrouver dans les lettres des mots les chiffres dont ils sont le substitut. Rien de cela n'est facile à l'anormal : la mnémotechnie n'est donc pour lui (à moins qu'il n'en fasse un exercice mental) (1) qu'un procédé de luxe, inutilisable, aussi embarrassant qu'un habit de fin drap pour travailler à l'établi.

La seule véritable culture de la mémoire consiste à la fortifier lorsqu'elle est faible ; à lui apprendre, lorsqu'elle les perd, à retenir les souvenirs dont elle a besoin; à lui montrer comment les ramener à la surface lorsqu'elle ne sait pas les retrouver, et à quoi les reconnaître lorsqu'elle est portée à les confondre avec d'autres.

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