‹ L'education des anormauxChapitre 75 sur 80 · MECANISME, CONDITIONS, DEGRES DE L ATTENTION · texte numérisé non relu

MECANISME, CONDITIONS, DEGRES DE L ATTENTION

Qu'est-ce qu'un acte d'attention ? Comment se forme-t-il et quelles en sont les conditions ?

L'observation exacte des faits nous montre deux sortes d'attention : Tune instinctive ou passive et qui nous est en quelque sorte imposée du dehors ; l'autre réfléchie, voulue, que nous appliquons nousmêmes et par un effort personnel. L'écolier distrait malgré lui par les coups de marteau du forgeron voisin ou le bavardage de ses camarades, leur prête une attention passive : il la subit plus qu'il ne la veut; ce même enfant, quand il applique ses facultés à un problème à résoudre et s'efforce de discerner nettement la solution qu'il entrevoit et de la dégager, fait acte d'attention volontaire et réfléchie.

L'enfant débute par les formes les plus basses, par de simples états d'attention involontaire. Quand il se développe normalement, il s'élève peu à peu aux Éduc. des anormaux. 9

formes plus dégagées où la volonté et l'effort personnel ont un rôle de plus en plus considérable, où luimême règle et concentre les énergies dont il dispose au lieu de les laisser diriger par les impressions du dehors.

I. — Le développement de l'attention à mesure que l'enfant avance en âge, son éducation à l'école, consiste précisément à lui apprendre l'art de remplacer les formes passives de l'attention par des états d'attention voulus, et à substituer l'effort personnel à la seule influence du dehors : substitution d'autant plus difficile que l'enfant est moins normal, plus sensible à la fatigue. L'attention volontaire, à cause de l'effort personnel qu'elle nécessite, implique toujours une dépense d'énergie qui dépasse vite les réserves du petit anormal, si l'on n'a soin de le soutenir.

A tous ses degrés, du plus concret au plus abstrait, l'attention volontaire est toujours un état mental à deux faces : d'un côté, l'acte d'attenlion fait le vide, puisqu'elle consiste à arrêter et à immobiliser tout ce qui pourrait nuire à la concentration de nos facultés sur l'objet que nous voulons regarder attentivement, c'est-à-dire complètement; d'autre part, il concentre en un seul faisceau et fait agir ensemble toutes les facultés capables de réaliser l'état mental nécessaire à une vision nette : et, par ce côté, l'acte d'attention fait le plein. C'est donc à la fois un état négatif, puisqu'on éloigne tout ce qui n'est pas l'objet à voir; et positif, puisqu'on donne tout à cet objet. Le degré de l'attention dépend précisément de la manière dont on réalise ces deux actes opposés.

Nous ne pouvons énumérer ici toutes les conditions physiologiques et mentales nécessaires à Ja réalisation de l'un et de l'autre acte : mais l'éducateur ne doit jamais oublier combien nos états d'attention sont liés à nos états organiques et à leur répercussion mentale. « L'attention n'existe pas in a bstracto : c'est un état concret, un complexus psychophysiologique », écrit M. Ribot : et il ajoute, pour compléter sa pensée, « qu'on ne peut toucher aux composants de ce complexus sans atteindre nos états même d'attention. — Qu'on supprime, par hypothèse, chez un spectateur, à l'Opéra, l'adaptation des yeux, de la tête, du corps, des membres ; le changement de la respiration et de la circulation cérébrale, etc.; la réaction consciente ou inconsciente de tous ces phénomènes sur le cerveau : ce qui reste du tout primitif ainsi dépouillé et vidé n'est plus l'attention. S'il reste quelque chose, c'est un état de conscience éphémère, l'ombre de ce qui a été » (1).

C'est par ces dehors de l'attention qu'il faut l'atteindre, et c'est en agissant sur eux qu'on peut la diriger. Exigez d'un petit anormal, et même d'un écolier normal, une certaine somme d'attention lorsqu'il est déjà fatigué : vous ne l'obtiendrez presque jamais ; au contraire vous aurez toutes chances de l'obtenir si vous avez préalablement pris la précaution de placer cet enfant dans des conditions physiologiques où il lui soit possible et même facile de donner l'effort demandé. Un acte d'attention doit être soutenu par tout un ensemble d'états physiolo-

(1) Th. Ribot, Psychologie de l'Attention, p. 38, F. Alcan.

giques qui en sont comme la préparation et la substructure, sans lesquels il serait suspendu dans le vide et hors de la réalité : quelque abstrait qu'il soit en lui-même, il plonge ainsi jusqu'aux profondeurs de notre vie organique. Les formes les plus élevées de l'attention n'échappent pas à cette loi, quoiqu'elles la subissent moins que les inférieures, telles que l'attention musculaire.

Ainsi l'éducation de l'attention démontre par les faits l'impossibilité d'éduquer l'esprit de l'anormal sans prendre souci de soigner son corps.

Pour mieux expliquer ce mécanisme, analysons les diverses phases d'un acte d'attention chez l'adulte : étudions, par exemple, l'ensemble des opé rations nécessaires pour faire l'attention visuelle sur une préparation microscopique. L'opération se fait en deux étapes : l'une préliminaire ou négative, l'autre positive et qui est la mise au point.

Dans la première, l'observateur commence par se libérer de tout ce qui pourrait l'occuper ailleurs, de tout ce qui ne concourra pas à l'acte de fixer la préparation : il immobilise les mouvements capables d'empêcher la mise au point des organes des sensations visuelles ; il écarte toutes les causes qui pourraient organiser d'autres perceptions que celle qu'il cherche, et lui-même arrête tout autre mouvement volontaire que ceux nécessaires pour aller voir ce qui est dans le champ du microscope. C'est le premier temps, la période préparatoire : elle n'est pas encore l'état d'attention, mais elle le conditionne, le limite et le rend possible ; elle lui est nécessaire.

Même si Ton n'accorde pas à Mauclsley que «l'homme incapable de gouverner ses muscles est incapable d'attention » on est bien obligé de convenir que le défaut d'une de ces conditions peut rendre impossible l'acte d'attention. Et l'on comprend sans peine que l'écolier instable, inhabile à refréner ses mouvements ou tout autre cause pouvant mêler d'autres perceptions à la vision microscopique, ne pourra réaliser cet acte d'attention visuelle.

La première condition, pour réaliser un état d'attention, est donc d'être maître de toutes les fonctions organiques dont le maintien est nécessaire pour rendre cet état possible.

Passons maintenant aux conditions positives.

Après avoir écarté les sensations étrangères, et s'être immobilisé sur l'objectif du microscope, il faut savoir adapter avec une absolue précision les muscles moteurs de l'œil, ceux du cristallin, etc., de façon à obtenir une exacte mise au point de tout l'appareil. Là encore, la parfaite maîtrise de tous les mouvements nécessaires est indispensable, car cela ne va pas sans une grande précision : arrivé là, l'œil cherche en tâtonnant, et, par des approximations successives, limite encore, en prenant une vision nette de l'ensemble, la partie du champ visuel où doit se concentrer son regard.

Par de nouvelles adaptations, il reprend en particulier, un à un, chaque détail qu'il a vu dans l'ensemble, et le fixe à son tour, pour le voir plus complètement : il l'analyse d'abord point par point et le réunit ensuite aux détails avoisinants, pour former du tout un ensemble qui sera la perception totale,

complète, telle que peut nous le donner un parfait effort d'attention visuelle.

Nous ne procédons guère autrement pour réaliser un état d'attention mentale, un acte où nous cherchons à percevoir clairement nos idées : la matière n'est pas la même, mais le mécanisme et les moyens sont, dans les deux cas, analogues, parce qu'ils sont, réserve faite des différences de degrés, l'œuvre du même organisme mental. En haut comme en bas, dans le monde des abstractions comme dans celui des sensations, l'acte d'attention procède de même : celui qui veut être attentif commence toujours par éloigner ce qui pourrait gêner ou fausser ses combinaisons, distraire son activité : et il s'applique ensuite à réaliser l'état même d'attention par une série d'adaptations et de mises au point qui lui donnent juste le résultat cherché, s'il est capable de l'atteindre. C'est une notion capitale pour l'éducation des anormaux comme en toute pédagogie1 : on ne peut réaliser que les actes d'attention auxquels on s'est préparé par le dressage qui leur est nécessaire.

L'art d'un éducateur d'anormaux consistera précisément à leur apprendre d'abord à faire place nette de ce qui les empêche d'être attentifs, ensuilc à réunir les conditions des états d'attention et enfin à réaliser ces états eux-mêmes. Éducation d'autant plus difficile que l'acte d'attention est plus élevé et plus complexe ou plus abstrait : le plus souvent, il faut reprendre les choses par la base, et savoir dresser l'enfant à réaliser d'abord l'attention

musculaire et l'attention sensorielle, condition de toutes les autres chez ceux qui ne peuvent faire de suppléances.

IL — L'attention musculaire occupe le plus bas degré de l'attention et le plus organique ; mais ses procédés se répercutent jusqu'aux formes les plus hautes et les plus abstraites. Quand le nourrisson, pour apprendre à saisir les objets, à marcher, etc., refrène d'un côté certaines contractions musculaires inutiles ou gênantes, et, de l'autre, coordonne et met au point celles qui peuvent réaliser le mouvement cherché, il fait acte d'attention musculaire. Sans ce double travail, il n'apprendrait jamais à marcher. — Un premier temps d'immobilisation et de déblayage ; un second d'adaptation et de mise au point : voilà les deux étapes de tout acte d'attention musculaire ; en d'autres actes, la coordination sera plus fine, l'adaptation plus précise que dans la marche, mais le mécanisme d'attention ne sera pas différent. Nous retrouvons ainsi, jusqu'aux sommets de l'attention la plus abstraite, sous une forme de plus en plus atténuée, encore des traces de ces éléments musculaires. Ainsi s'explique la remarque de Maudsley : ainsi s'explique également que l'éducation de l'attention, surtout chez les enfants dont la croissance n'est pas normale, doive commencer, ainsi que nous l'avons dit plus haut, par un dressage méthodique du sens musculaire, par une éducation physique aussi parfaite que possible ; on donne ainsi des bases solides à toutes les autres formes d'attention.

L'étude de l'attention sensorielle nous amènerait à des constatations analogues : nous ne pouvons y insister.

Arrivons de suite à l'attention mentale. Que fait l'enfant à la recherche d'un souvenir qu'il ne trouve pas ? Il écarte d'abord et élimine, il met dehors, pour ainsi dire, tout ce qui, sans être le souvenir cherché, se présente à son esprit : à cela il s'efforce de ne pas penser au cours de ses diverses opérations pour retrouver ce souvenir. Le champ de ses recherches ainsi nettement circonscrit — où l'attention est d'autant plus facile que cette élimination préparatoire a été mieux faite — il cherche dans la direction du souvenir à retrouver : c'est-à-dire que par une mise au point analogue à celle de la recherche d'une image dans le champ du microscope, il s'efforce d'adapter cette faculté interne qui nous donne la vision mentale, aux conditions de visibilité du souvenir cherché. Il concentre vers ce point seul toutes ses énergies, et tout l'effort de cette concentration tend à percevoir nettement l'image ou le souvenir qu'il sait là, mais qu'il ne verra qu'à force d'attention. L'arrêt des images inutiles étant la partie négative de l'acte d'attention, celle qui construit et réalise consiste, au contraire, en tous ces efforts successifs d'adaptation, jusqu'au moment d'obtenir la mise au point qui fait voir.

Il faut insister sur l'analogie entre ces actes d'attention mentale et ceux d'attention visuelle ou sensorielle : parce que l'organisation de l'effort d'attention est analogue, quel que soit le degré d'abslrac-

tion de l'attention. Qui n'a pas su réaliser les degrés inférieurs n'est guère préparé aux plus élevés. Les procédés d'éducation devront donc s'inspirer con stamment des mêmes principes : sans oublier cependant que l'effort devient d'autant plus pénible que l'opération porte sur des éléments plus abstraits ou plus complexes, et que l'habitude l'a moins simplifiée. Tel écolier capable d'une attention musculaire parfaite, ne disposera pas toujours d'une attention mentale aussi bien adaptée ; le développement facile et normal de l'attention inférieure est seulement une présomption en faveur des formes supérieures.

Ce que nous venons de dire de l'attention mentale devrait se répéter, avec les transpositions nécessaires, si l'on voulait parler du rôle de l'attention dans la formation du caractère, et montrer comment elle organise et adapte nos énergies pratiques selon la ligne de conduite adoptée pour nous diriger dans le milieu social, professionnel, familial, où nous vivons. C'est elle qui donne de l'unité à notre façon de combiner nos décisions, etc. Mais nous ne pouvons insister ici.

A cet exposé forcément rapide du mécanisme de l'attention, il resterait maintenant à ajouter que ces diverses espèces d'attention (musculaires, sensorielles, mentales, morales) ont chacune de multiples degrés, et s'étagent des formes les plus basses et les plus matérielles, aux plus élevées et aux plus abstraites. L'attention musculaire elle-même, la simple

coordination des mouvements, peut prendre une forme presque dégagée des muscles, lorsqu'il s'agit de mouvements d'une telle ténuité que, la part des muscles se réduisant presque à rien, la coordination ou l'élément nerveux fassent tout ; par contre, l'attention mentale peut, dans certains cas, rester profondément liée à son substratum matériel, comme dans certaines sensations musicales. Quelle qu'en soit l'espèce, celui qui veut avoir une attention parfaite doit en faire l'éducation à tous les degrés, la dresser sous toutes ses formes.

Celui qui étudie ces questions en éducateur doit aussi savoir que l'attention, comme toutes nos facultés, croît et évolue. Le petit enfant commence l'éducation de son attention par le dressage des formes inférieures, les plus concrètes et les moins pénétrées d'éléments abstraits ; peu a peu, et sans abandonner les formes concrètes, il passe à des formes plus élevées, où l'élément sensoriel intervient sous une forme plus fine. Ainsi, d'étage en étage, l'attention monte peu à peu vers ce que les métaphysiciens appellent les idées pures, et que les mathématiciens nomment abstractions : ascension d'autant plus difficile que l'organisme mental est moins souple, moins normal, moins facile à adapter, mais toujours en connexion étroite avec notre organisme : nous aurons à le montrer plus loin. Souvent même cette croissance se règle sur les périodes générales d'évolution physiologique. En pédagogie pratique, le fait mérite attention : il oblige souvent à modifier les méthodes d'enseignement, la fatigue étant plus nuisible à ces moments et l'exercice de l'attention volontaire, lors-

qu'elle devient asbtraite, déterminant rapidement de la fatigue chez Fécolier anormal.

Enfin il faut encore rappeler, pour l'attention comme pour toutes nos autres fonctions organiques et mentales, l'importance des suppléances et des compensations, fréquentes chez l'écolier normal, rares et difficiles chez l'enfant anormal.

Page 1