EVOLUTION MORALE ET PERVERSIONS MORALES
Quelle que soit notre admiration pour J.-J. Rousseau, nous estimons qu'il a manqué d'observation en affirmant : « Que tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, et que tout dégénère entre les mains de l'homme. » Admettons encore que ce dernier remplit mal son rôle ; mais quand on envisage les choses en se gardant de toute sentimentalité, on reste convaincu que l'enfant naît tantôt bon, tantôt mauvais : il nous semble même, plus mauvais que bon. Le rôle de l'éducateur est précisément de deviner les mauvais instincts, de s'opposer à leur développement et d'inculquer de bonnes et saines habitudes.
L'enfant commence par avoir une vie purement instinctive, réagissant aux impressions librement, sans mesure, d'une façon impulsive et jusqu'au jour où son intelligence et sa volonté viendront y mettre bon ordre.
Refusez un objet à certains enfants : une colère éclate et ils frappent n'importe qui avec n'importe
quoi : ce sont là des réflexes. Au début de sa vie, l'enfant agit comme un animal : il se fâche si on lui retire son biberon, s'il voit un autre enfant se servir de ce qui lui appartient... absolument comme le chien auquel on enlève un os mord son maître, qu'il aime cependant !
Peu à peu, l'enfant sort de cet état d'instinctivité et d'animalité, parce qu'il comprend, parce que ses désirs se règlent, se disciplinent, se maîtrisent. Il s'aperçoit qu'il y a d'autres volontés que la sienne, qu'il a intérêt à respecter ceux qui l'entourent. Sans doute sa compréhension de ce qui est permis et défendu est sommaire, mais, à la longue, guidé par son intérêt et ensuite par son intelligence, il saisit les nuances \ il réfléchit avant d'agir, il envisage les conséquences.
Chez les anormaux, cette évolution morale est bien différente : le type mental et la forme du caractère influencent les tendances morales. Si l'intelligence est défectueuse, si les opérations intellectuelles sont incomplètes ou fausses, si l'enfant, par exemple, est arriéré, la moralité ne peut prendre sa forme parfaite, et reste également arriérée : l'écolier arriéré d'intelligence l'est aussi de moralité. Son jugement et sa compréhension faibles l'empêchent d'avoir le discernement utile pour se bien conduire.
L'instable et l'impulsif, tant qu'ils n'ont pas acquis le pouvoir régulateur et frénateur de leurs actes, suivent sans résistance et sans réflexion leurs désirs et leurs tendances, comme ces sujets qui accomplis-
sent un mouvement inutile et absurde, uniquement parce qu'ils ont une tendance à l'accomplir et que leur cerveau ne peut l'arrêter. Ne voyons-nous pas certains enfants prendre des pruneaux chez l'épicier, parce qu'ils en ont envie, et ne pas même les manger ?
Malheureusement, les mauvaises habitudes ont tendances à s'installer et à se grouper : il est rare qu'un anormal n'ait qu'un défaut. Ainsi, quand un enfant est voleur, il ne tarde pas à être menteur et ainsi de suite. Souvent aussi il évite la contrainte et, pour l'éviter, il vagabonde.
L'instable qui s'ennuie en classe, ne va pas à l'école ou se sauve à la faveur de quelque incident. Une fois dans la rue, il s'enrôle dans une bande et en peu de temps, il est totalement perverti : le moindre mauvais conseil le détourne du droit chemin, d'autant plus aisément que ce conseil lui propose un acte qui l'attire et qu'il ne peut pas évoquer les conséquences de son acte avec assez de rapidité pour en refréner le désir.
L'arriéré non instable a moins tendance à vagabonder que l'instable. Toutefois, comme il a horreur de l'effort et comme il redoute les punitions il lui arrive de manquer l'école, si personne ne Vy mène. Pendant ce temps, il flâne ou dort sur un banc et rentre consciencieusement à l'heure du repas, n'imitant pas l'instable qui rentre tard et même découche.
Il résulte de là que l'arriéré se pervertit sous l'influence de camarades qui l'entraînent et qui, mettant à profit sa crédulité et son intelligence déficiente,
lui font accomplir des actes délictueux et disparaissent prudemment à l'heure du danger. Livré à lui seul, l'arriéré tranquille ne commet pas de violences et vole rarement : il se livre plutôt à la mendicité, s'il a besoin de quelques sous, et cela parce qu'il ne sait pas accomplir tous ces petits travaux qui sont à la portée des enfants débrouillards et actifs.
En résumé, si Ton met à part quelques anormaux dont Famoralité est congénitale, il reste constant que les troubles moraux sont surajoutés aux troubles d'intelligence et de caractère. Ils ne sont acquis qiïen partie seulement, car chez tous ces enfants existe en terrain propice au délit, une vulnérabilité particulière, une moindrç résistance morale. Leurs tendances mauvaises ne restent latentes ou négligeables que si aucun agent provocateur ne favorise leur éclosion et leur développement.
Quand on surveille les anormaux, quand on s'oppose à leur vagabondage, quand on les force à aller régulièrement à l'école (c'est là le point capital) leur sens moral atteint le plus souvent une moyenne fort acceptable. Mais livrés à eux-mêmes, les anormaux psychiques s'abandonnent à de mauvaises fréquentations, s'adonnent au tabac, à l'alcool, etc. : dès lors leurs défauts s'amplifient, leur instabilité s'accroît, leurs sentiments moraux s'émoussent et finissent par disparaître. Ayant suivi des instables pendant plusieurs années (ce que nous conseillons de faire à ceux qui nient les rapports des anomalies mentales et morales), nous avons assisté aux étapes
de leur viciation et vu l'immoralité, inconnue au début, s'installer progressivement. De même, l'intelligence subissait le contre-coup de cette vie déréglée et se déséquilibrait. Chez les instinctifs, l'alcool, les disputes, les excitations font jaillir des impulsivités dangereuses. Des actes de brutalité et de cruauté apparaissent, qui ne s'expliquent que par la désorganisation mentale résultant d'une ambiance malsaine.
Pour éviter les désordres, dont nous venons de signaler quelques-uns, il faut : i° soigner l'anomalie mentale ; 20 écarter les influences néfastes : (nous verrons tout à l'heure les organismes qui permettent de l'obtenir) ; 3° enseigner à l'enfant quelques pratiques de moralité.
Étudions la direction à donner à ce dressage moral et la façon de cultiver efficacement le sens moral, et d'apprendre à ces enfants à refréner leurs penchants immoraux.
Comme de juste, nous admettons l'importance des entretiens quotidiens, pour inculquer peu à peu l'habitude de penser moralement, de courtes leçons du maître sur divers sujets de l'instruction morale et civique. — On a proposé, pour arriver au même résultat, de faire apprendre par cœur aux enfants un
certain nombre de formules morales qui, bien comprises, se présenteraient pour ainsi dire automatiquement à leur esprit : nous n'en sommes guère partisans, persuadés qu'une formule morale ainsi apprise ressemble à ces formules de politesse qu'on emploie communément et dont on ne pense pas le premier mot. A les rendre automatiques, on perdra peut-être un temps précieux.
Pour être vraiment efficace., renseignement moral doit être vivant à chaque heure du jour. Constamment F enfant doit avoir sous les yeux des exemples d'obéissance, d'ordre, de politesse, de discipline, de bonté. L'éducation morale doit se développer en même temps que l'instruction, en tenant compte de la mentalité et du caractère de l'anormal et en mettant les explications à la portée des intelligences.
Autant un cours sec et verbal de morale est ennuyeux, agaçant et souvent parfaitement inutile surtout quand il s'adresse à des enfants instables, autant une démonstration morale pratique, faite à propos d'un événement réel, vécu par les élèves, sera écoutée avec intérêt et assimilée avec profit (1). En dehors de ces entretiens réguliers, on ne saurait trop recommander aux personnes chargées de l'éducation et de la surveillance des anormaux, de saisir toutes les occasions favorables pour leur parler « au bon moment », au moment où leur cœur touché par quelque
(1) Cf. Rapport au nom de la Commission chargée par le Ministère de l Intérieur d'établir le programme d'enseignement médico-pédagogique des pupilles difficiles de V Assistance Publique, par les Docteurs Paul-Boncour, Roubinowitch et J. Philippe.
événement fortuit commence à s'ouvrir, commence à se livrer et à se confier. Elles trouveront des exemples topiques, des historiettes frappantes, pour leur expliquer sous la forme de leçons de choses, les devoirs réciproques des frères et sœurs ; les devoirs, envers soi-même, comme la propreté du corps, la sobriété, la tempérance; les devoirs sociaux...
On habituera l'élève à vouloir à propos. En le faisant se servir des mêmes objets, on fera naître chez lui Tinstinct de propriété, mais on lui démontrera aussi que ses camarades ont des droits sur d'autres objets.
L'égoïsme disparaîtra en lui faisant à chaque instant expérimenter que seul il ne peut presque rien et qu'on a à chaque instant besoin les uns des autres.
Le bien et le mal seront d'abord l'utile et le nuisible, puis ensuite le permis et. le défendu. C'est seulement quand son intelligence sera développée qu'on pourra laisser ce côté utilitaire et faire identifier le bien avec ce qui le fait aimerde son maître, deses camarades, et le mal avec ce qui peut aliéner l'aide et l'affection dont il a besoin, etc.
Enfin, n'oublions pas cette loi pédagogique : pour diriger le sens moral de ces enfants et corriger le côté utilitaire qu'on est obligé de leur donner au début, il faut avant tout gagner leur affection et leur confiance. Un maître aimé deses élèves en fait ce qu'il veut,
Puisque nous sommes sur ce chapitre de la moralité, deux mots sur les récompenses et les punitions.
Là encore il est indispensable de s'inspirer du
caractère de chaque élève : on ne saurait établir de règles absolues, la méthode d'individualisation étant toujours de mise. Toutefois, quelques principes généraux doivent être rappelés.
Chez l'anormal, ce qu'il importe de récompenser n'est pas tant le résultat que la bonne volonté et l'effort constant vers le mieux. Surtout, ce qu'il faut éviter, c'est d'établir une hiérarchie parmi les élèves ; il serait mauvais de démontrer publiquement (à moins que cela ait une utilité dans un cas déterminé), qu'un écolier est inintelligent ou réussit mal, ou de comparer un arriéré à un instable qui, malgré des dehors plus brillants, ou mieux moins pauvres, sera souvent dans la vie un être plus mal adapté.
Qu'on s'en souvienne : certains instables sont plus vaniteux, plus sensibles aux félicitations et aux récompenses que les asthéniques : ils sont par contre très humiliés des reproches faits en public. Un apathique, au contraire, est indifférent à tout: les observations glissent sur lui : bien mieux, elles le fatiguent ; il faut l'aider et lui mâcher la besogne et non essayer d'employer avec lui les procédés ordinaires de récompenses ou de punitions.
D'autres, instables et névropathes, semblent, tout d'abord, radicalement indifférents à n'importe quel moyen d'éducation morale ; en tâtonnant, en cherchant bien, il est rare qu'on ne découvre pas la fissure par laquelle on peut pénétrer. Un exemple que nous avons observé avec M. Albanel, chez un enfant anormal et vicié, est caractéristique. Cet enfant, aidé par le Patronage familial, n'était sensible à aucune récompense comme à aucune puni-
tion : il avait été chassé de plusieurs écoles en raison de son indiscipline : c'était un névropathe bien caractérisé et qui adorait les fleurs d'une façon exagérée, presque morbide. On lui acheta une plante dans un pot; il devait la soigner et nous la rapporter de temps à autre et nous Pavions menacé de la lui retirer si sa conduite donnait lieu à certaines observations. Or, tout le temps que dura cette fleur ( qui heureusement fut vivace), sa conduite fut acceptable.
Des punitions, il faut être sobre surtout dans les premiers temps ; quand l'enfant est incapable, comprenant mal, excité, désorienté, ce serait une faute de le dominer par la crainte.
Ce qui ne veut pas dire que les punitions doivent être totalement supprimées. Il faut se garder envers les enfants en général, et envers ceux-ci en particulier, de toute exagération d'indulgence comme de sévérité. De ce fait qu'ils comprennent mal et surtout ont été longs à comprendre, il ne faut pas déduire qu'ils ne comprennent rien. Il y aurait un intéressant chapitre à écrire, au point de vue médico-légal, sur la responsabilité des anormaux, qu'on a actuellement la déplorable tendance de toujours excuser. Quand on a fait saisir à un de ces enfants la nécessité d'une chose, quand cet enfant sait qu'il est coupable (et sa dissimulation en est la preuve), on ne doit plus le laisser se soustraire à son devoir. On est en droit, en tenant compte toujours des circonstances individuelles, de l'exiger impérieusement.