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LA FAMILLE ANGLAISE ET LA FAMILLE FRANÇAISE

Commençons notre enquête. Prenons l'Anglais au berceau et suivons-le jusqu'au moment où il se jette dans la lutte pour la vie. De l'enfance à l'adolescence, il traverse deux petits mondes, complets en euxmêmes : la famille et l'école, dont l'influence est presque toujours décisive.

La société anglaise comprend, au premier rang, deux élites : celle des self-made men et celle des university men; l'une s'est faite seule à la dure école de la vie, l'autre est le produit d'institutions très anciennes et très puissantes. Sur toutes deux l'on retrouve la marque originale de la famille.

Le domaine où la famille anglaise s'épanouit, c'est le home. Le home est à elle, tout à elle : il est sacré, il est inviolable à tous les étrangers. Sont étrangers tous

ceux (lu dehors, tous ceux qui ne s'asseyent point autour du foyer. Gliaque home, à la ville comme à la campagne, est matériellement indépendant du voisin. Chaque famille a sa maison, son toit, sa communication directe avec le dehors; elle est chez elle maîtresse absolue, nul étranger sur la tète ou sous les pieds. Point de ces grandes casernes divisées en cellules ^ de ces appartements étroits qui étiolent et restreignent les familles. Elle a toute la place qu'il faut pour s'étendre et s'ébattre à l'aise.

Le home a une poésie intime et profonde qu'un Anglais se croit seul capable de sentir et d'exprimer : « C'est le lieu de paix, l'asile qui protège non seulement contre toute injure, mais contre toute terreur, doute et division. Si le foyer n'est point tout cela, ce n'est point le home; si les anxiétés de la vie extérieure y pénètrent, si l'un des époux permet au monde inconnu ou hostile, sans sérieux et sans amour, de franchir le seuil, ce n'est plus le home\ ce n'est plus qu'un morceau du monde extérieur que l'on a couvert d'un toit et éclairé au dedans. Si, au contraire, le foyer est un lieu sacré, un temple gardé par les dieux domestiques, où nul n'est admis qui ne puisse être accueilli avec amour, alors c'est bien le home; il mérite le nom et rayonne de sa gloire ^. »

Le chef de famille, époux et père, règne en souverain absolu sur le home. Un Américain a remarqué, non sans quelque étonnement, que, en Angleterre, l'homme est toujours considéré par la femme comme

1. Sauf quelques exceptions très spéciales; à Londres, dans certains quartiers ofi la population est flottante.

2. John Paiskiii : his life and leaching, by Marshall Malher. London, 1S90, p. 84.

lui étant supérieur. « L'Angleterre est le paradis des hommes, s'écrie- t-il... La volonté du chef de famille est reconnue comme la loi du ménage, et personne ne songe à la contester ^ » Le chef de famille a créé le home; il entretient le ménage; responsable devant la société et la loi, ayant la peine et la responsabilité, il reçoit en retour obéissance et respect. Père, il tient à se faire respecter d'abord, avant que d'être aimé -; vous ne retrouveriez pas en lui le père-camarade que nous, Français, connaissons tous, au moins de vue. Il n'est pas rare que le jeune Anglais, en s'adressant à son père, se serve du mot a sir » comme le serviteur parlant au maître. Au respect que le père sait inspirer s'ajoute le prestige du pouvoir qu'il tient de la loi : il peut disposer à son gré de ses biens. Le patrimoine foncier de toute famille anglaise, ancienne ou nouvelle, est regardé comme un petit État et s'appelle même ainsi : estate ^. Dans cet État, le père est souve-

1. R.G. While, England ivitliout and within. Boston, 1881, p. 207.

2. « Vos fils, disais-je à un Français de mes amis, en usent librement avec vous. Lis ne semblent nullement impressionnés par l'autorité paternelle. — Comment, me répondit-il, attendre d'eux du respect et de la considération, quand nous leur avons appris nous-mêmes à mépriser les croyances et les institutions de nos pères?... Le sentiment du respect n'a pas été développé dans leurs âmes. » (P. -G. Hamerton, Français et Anglais. Paris, 1891, t. I, p. 65.)

Voici le pendant anglais : G..., père de plusieurs enfants, dont l'aîné a dix ans, pratique peu sa religion, mais il est persuadé que la religion est un élément nécessaire de l'éducation. Il recommence d'aller à l'église à mesure que ses enfants grandissent, parce qu'il juge indispensable de donner l'exemple. G... jouait au tennis le dimanche dans son jardin; il y a renoncé, parce qu'on enseigne à ses enfants que le dimanche est consacré au repos du Seigneur. 11 a pris pour règle : « Respecter, si l'on veut être respecté. »

3. iSlonlalembert, De Vavenir politique de l'Angleterre, Paris, 6« édition, p. 120.

raiii absolu comme dans le home. Il exerce une sorte de « magistrature testamentaire '. » Jl ne se croit point obligé de se priver pour ses enfants pendant sa vie, ni d'amasser afin de leur laisser à sa mort. Tout au plus est-il lié par la tradition qui l'invite, et quelquefois par la loi qui l'oblige, à transmettre à l'aîné un domaine intact ou un patrimoine. En France l'autorité du père sur la personne de l'enfant est presque sans bornes, et le pouvoir de disposer des biens par testament, limité; en Angleterre le pouvoir du père sur la personne est limité (il ne peut faire enfermer son enfant, et n'a plus sur lui autorité d'aucune sorte après vingt et un ans), mais sa faculté de tester ne souffre aucune restriction ^.

Pour la femme anglaise, les devoirs de l'épouse passent avant ceux de la mère; chez la Française l'amour maternel prime tout, l'attachement au mari ne vient qu'ensuite. L'Anglaise est épouse plus qu'elle n'est mère; la Française est mère plus qu'elle n'est épouse. L'Anglaise, en général, courageuse, patiente, d'ailleurs

1. « La famille anglaise a gardé, jusqu'à nos jours, le caractère d'une monarchie absolue... Le père n'est pas en présence... comme en France de ces parasites légaux qu'on appelle des héritiers inévitables. Il exerce avec une pleine liberté ce que j'appellerais volontiers la magistrature testamentaire... A tout prendre, je ne connais aucun personnage du monde moderne qui, plus que le chef de famille anglais, nippelle l'autorité et le prestige de l'antique paler familias romain. C'est un nionar(jue respecté dans son royaume, presque un monarque de droit divin. Comparé à lui, le Français fait penser au président élu d'un parlement raisonneur. L'Anglais ne rencontre chez lui ni opposition, ni résistance. Ses volontés sont indiscutées. Ses fils les respectent; sa femme s'y associe. « (É. Boutmy, VÈtat et Vindividu en Anglelerre. Annales de l'école des sciences politiques, 15 octobre ISSY, p. 497-300.)

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